V. 339—382. TRAGEDIE
39 Nourrice, as-tu jamais sous le tour du Soleil Oiiy parler dVn sort en desastre pareil? Qu'il faille chaque nuict de fureur éperdue
42 Tenir la gorge preste à mon bourreau tendue. Receuoir les baisers du pire des humains, Qui trempa dans le sang de mon père ses mains
45 Feit mon jeune germain suffoquer dans les ondes, 0 douleurs! ô douleurs entre toutes fécondes! Las! helas ! viendra point ce déplorable jour,
48 Qu'vn Alcide t'immole, 0 Busire a ton tour !
Que ie preste au chef-d'œuure, & le cœur & la dextre, Ouy, la fin des meurtriers sanglante aussi doit estre,
51 Les perfides tousiours payez de trahison, 1^17]
M'osent faire espérer d'en auoir la raison.
NOVRRICE.
ladis le sentiment de la récente injure 54 Coloroit de Justice vn semblable murmure,
La playe qui de sang encore ruisseloit,
Sa douleur en soupirs licites exhaloit.
57 Toute chose s'estime a son temps assortie,
Mais la nef du nauf[r]age vn siècle à garantie,
Ne reputeroit-on son Pilote insensé, 60 Du regret a gémir ces périls dispensé ?
Madame, ie ne voy guieres plus d'apparance.
Que vostre Majesté remise en asseurance, 63 Mieux que jamais venue, & veuë d'vn Espous,
R'allurae contre luy ces fiâmes de courrons.
Reloue des projets forcenez de vengeance, 66 Impossible d'effet, & de nulle allégeance,
Au contraire suiuie d'vn mortel repentir.
Qui leur moindre étincelle au jx)ur feroit sortir, 69 Songeant à l'importance, helas! ie tremble toute,
Qu'ils soient ouys de l'air à bon droit ie redoute,
Veu les pièges tendus d'vn Prince défiant, 72 Auquel va de tout poinct la fortune riant.
MARIAMNE. [418
Tu crains qu'il les entende, à moy ie le désire, Lasse de plus languir es liens du martyre, 75 Lasse de voir le dard encoche de la mort. Sans cesse me mirer, & me poursuiure à tort.
NOVRRICE.
Présumez qu'il conçeut ce désir sanguinaire 78 D'vn amour excessif qui passe l'ordinaire.
Pressé de l'aiguillon d'vne jalouse peur.
Qu'après luy vous fussiez le butin d'vn pipeur, 81 Indigne succédant à l'heur de vostre grâce.
Incapable chez vous de l'honneur de sa place,
Hardy II. 13
196 MARIAMNE v. 383-423.
Tourment qui n'eut là bas concédé le repos, 84 Tant il vous idolâtre, à son ombre, à ses os,
l'accorde tel amour dégénérer en rage,
Que c'est pour l'auenir auoir par trop d'ombrage, 87 Mais le sceptre en sa main désormais asseuré
Seul des compétiteurs au thrône demeuré,
Deliuré d'ennemis, de crainte & de tutelle, 90 Heureuse prés de luy, vostre fortune est belle,
La mesme frenaisie onc ne le reprendra.
Car jamais l'accident passé ne reuiendra,
MARIAMNE. [419
93 Non, tant qu'intimidé de la Parque présente
Elle donne vn aussaut à son âge pesante,
Que proche de céder à la loy du destin, 96 l'égorgé après la mort de mon sang ce mâtin.
Que son dernier sanglot me conduise au supplice,
Et ne me retirer le pied du précipice. 99 Détourner si ie puis le cousteau du voleur,
Certes ce seroit bien mériter son malheur,
Ce seroit bien complaire à sa damnable enuie, 2 Ce seroit luy donner à bon marché sa vie.
NOVRRICE.
La distance des jours du depuis écoulez. Et la diuersité des incidens roulez, 5 Auroient de ce désir effacé la mémoire. L'objet enseuely de sa crainte notoire, Anthoine qu'il craignoit vostre couche affecter, 8 Qu'il sçauoit pour l'amour sa foy ne respecter, la blessé du renom de vos beautez empraintes, Ne tirant plus de la d'ombrages ny de craintes, 11 Aussi n'auez-vous plus d'image de danger, [420]
Rien ne vous doit l'amour conjugal estranger.
MARIAMNE
0 simple! ô simple femme! ô vieillesse hébétée! 14 Decuider qu'vn objet seul troublât ce Pentée,
Que tout n'apparoist double à sa noire fureur,
Qu'il ne perseuerât en ce jaloux erreur, 17 Que plus qu'auparauant cet an ne l'aiguillonne,
Helas! ie le doy mieux cognoistre que personne,
le voy dedans son front, dans son cœur, dans ses yeux 20 Briller de mon trépas l'éclair iniurieux.
NOVRRICE.
Comme quoy? l'amitié de sa part refroidie?
MARIAMNE
Mes faneurs de plus beau l'hypocrite mandie, 23 Donne a son feint amour ce qu'il peut de renfort,