SCÈNE VII ALVARÈS, ALCIMADURE
ALVARÈS
Je te cherchais, et toi seul dans mon cœur Peut ramener le calme et bannir la douleur; Mon esprit est en proie à des peines mortelles.
ALCIMADURE
Que dites-vous, seigneur? quand vos amis fidèles Ont dans ce jour forcé le roi lui-même.
ALVARÈS
Ami,
Les États n'ont servi ma fureur qu'à demi. Alphonse obtient du temps; la trêve d'une année M'enlève l'espérance aussitôt qu'elle est née.
58 THÉÂTRE d'amour AU XVIII*' SIECLE
Mais mettons tout en feu, troublons le Portugal, Chassons le roi du trône et du lit conjug^al. L'ambition n'est pas ce qui fait mon audace, L'amour seul à mon cœur fait désirer sa place. J'idolâtre la reine et sens que chaque jour. Chaque heure, chaque instant aug"mente mon amour. Pour éteindre des feux faibles dans leur naissance. Je condamnai mon cœur aux tourments de l'absence; Après bien des efforts, après mille combats, Enfin je pris sur moi d'éviter ses appas. L'absence n'a servi qu'à redoubler mes peines, Le poison de l'amour a coulé dans mes veines : Mon amour est mon être, et mon cœur aujourd'hui Ne veut, ne voit, ne sent et n'écoute que lui.
ALGIMADURE
Elhbien, seig^neur, hâtons le jour de nos vengeances : J'ai su, par mes complots et mes intelligences. Vous frayer vers le trône un facile chemin; Osez me seconder, vous y montez demain; Demain, votre épouse la reine...
ALVARÈS
Alcimadure !
Par quel moyen? Comment? Poursuis, je t'en conjure.
ALCIMADURE
La vertu de la reine est notre seul écueil,
Sa sagesse est l'effet de son farouche orgueil.
Dans un frivole honneur elle met l'héroïsme
Et porte la vertu jusques au fanatisme;
Jouant avec éclat un rôle embarrassant.
Elle chérit par force un monarque impuissant.
Ainsi n'espérez pas en le chassant du trône
Vous acquérir les droits qu'elle a sur la couronne.
ALPHONSE l'impuissant 59
Elle en ferait, seig-neur, un litre contre vous, Qui vous empêcherait d'être un jour son époux, Elle croirait devoir ce refus à sa g-loire; Mais des mains de l'amour obtenez la victoire. Dans le lit de la reine osez entrer, seig^neur; J'ai tout séduit, la garde et les dames d'honneur : Suivez-moi, le succès est sûr et tout l'annonce; Léonore en dormant vous prendra pour Alphonse.
ALVARÈS
La différence, ami, d'Alphonse et d'Alvarès, A l'instant frappera la reine de trop près.
ALGIMADURE
Agissez sans parler, n'éveillez point la reine,
Passez rapidement du désir au plaisir,
Et du plaisir soudain revenez au désir.
Une femme d'honneur prend cela pour un songe,
Et ne s'éveille point afin qu'il se prolonge.
ALVARÈS
Enfin, la reine, après cet assoupissement, Voudra savoir sans doute...
ALGIMADURE
Et c'est dans ce moment, Que l'amour lui prêtant ses plus tendres faiblesses. Obtiendra le pardon des premières caresses. Vous vous déclarerez, seigneur : depuis longtemps La reine vous adore. Ah ! dans ces doux instants. Où le charme des sens, votre amour, sa tendresse, Les plaisirs enchanteurs combattront sa sagesse ; Dans ces moments d'ivresse où tout flatte le goût. Est-il quelque vertu dont on ne vienne à bout? Prince, assurez-vous donc de l'aveu de la reine. Et mes amis sont prêts à servir votre chaîne :
6o THEATRE D'aMOUR AU XV!!!" SIÈCLE
De son consentement appuyez vos projets, €'est l'idole du peuple et l'amour des sujets. D'ailleurs, cette princesse a même en sa personne De légitimes droits acquis sur la couronne.
ALVARÈS
Ami, par quel bienfait...
ALGIMADURE
Ne perdons point de temps, La nuit s'avance, entrez, vous avez peu d'instants; Je vais trouver le roi qui pourrait vous surprendre : Dans une heure en ces lieux je viendrai vous reprendre. J'ai gagné les soldats et le peuple est pour nous. Si la reine vous veut accepter pour époux, Nous verrons la révolte à chaque instant s'accroître, Et du trône le roi passera dans un cloître.
ALVARÈS
Alcimadure, ami, dans peu tu connaîtras...
ALGIMADURE
Seigneur, dans ces moments ne vous oubliez pas.