IAN0N
Je le suis comme tout, ma chère tante; je me regardais tout à l'heure dans le grand miroir et je disais en moimême que si le garçon de notre voisin Girault me voyait comme ça, il ne me reconnaîtrait pas...; n'est-ce pas, ma bonne tante?
M"^6 AMBOISEL
Je le crois bien, vertuchou! Mais tout cela me coûte de l'argent et il faut que tu en gagnes.
72 THEATRE D'aMOUR AU XYIII^ SIECLE
MANON
Eh ! mon Dieu, ma chère tante, je sais bien travailler, Dieu merci; je filerai, je coudrai, je tricoterai.
M'"6 AMBOISEL
Oui, oui, je t'en f..tis, petite bête, voilà encore un beau chien de métier; je t'en veux apprendre un, mon enfant, qui te fera plus g-ag-ner en un quart d'heure que ton filage en six semaines.
MANON
Ah ! ma chère tante, apprenez-le-moi donc bien vite.
M™e AMBOISEL
Gela sera bientôt fait; mais il faut que vous soyez obligeante et que vous fassiez tout ce que je vous dirai.
MANON
Ma bonne tante, je ne me ferai jamais dire la même chose deux fois.
M™® AMBOISEL
Nous verrons cela : il va venir ici un gros monsieur qui veut vous voir; ayez bien des complaisances pour lui et laissez-vous faire tout ce qu'il voudra, entendezvous?
MANON
Tout ce qu'il voudra, ma bonne tante ?
M™® AMBOISEL
Oui, ma chère nièce, tout ce qu'il voudra... Faites pourtant un peu de résistance d'abord, mais que cela ne dure pas... Il vous aimera bien.
MANON
Mais, moi aussi, ma bonne tante, l'aimerai-je bien? Est-il beau ?
M">e AMBOISEL
Comment! il faut aimer tous ceux qui vous donneront de l'argent et les trouver tous beaux.
l'appareilleuse 7a
MANOX
Il me donnera donc de l'arg-ent, ce monsieur-là?
M™^ AMBOISEL
A votre avis.
MANON
Et ceux qui ne m'en donneront pas ?
M"^^ AMBOISEL
Tournez-leur le derrière quand ils vous approcheront €t ne les écoutez pas; les gueux ne sont bons à rien.
MANON
M'en donnera-t-il beaucoup, ce monsieur-là, bonne tante ?
Mnie AMBOISEL
Selon que vous aurez de la complaisance et de la docilité pour lui.
MANON
Ma chère tante, je vous assure que j'en aurai... Je ferai tout ce qu'il voudra.
M™6 AMBOISEL
Il viendra encore ici d'autres messieurs qui vous en donneront, et puis quand vous en aurez beaucoup, je vous marierai à un g^ros monsieur comme eux, qui vous fera une grosse madame..., entendez-vous? Donnez-vous bien de garde surtout de crier quand vous serez avec ce monsieur-là qui va venir.
MANON
Est-ce qu'il me fera du mal ?
M'"e AMBOISEL
Non; mais que je ne vous entende pas... Si vous me désobéissez, je vous remettrai votre habit de toile et je vous renverrai dans votre pouillot...; tenez, allez lui •ouvrir, le voilà... Songez à faire la révérence et retenez bien ce que je vous ai dit sur les yeux de votre tête.
74 THEATRE d'aMOUR AU XVIIie SIÈCLE