SCÈNE III
Mme AMBOISEL, MANON, M. GRIPIGNI
M. GRIPIGNI
Gomment diable, madame Amboisel, vous avez une nièce aussi jolie que cela ?
MANON
Dame, monsieur, vous voyez.
M. GRIPIGNI
Voulez-vous me baiser, mon petit ange ?
MANON
Dame, monsieur, demandez à ma tante.
M'"6 AMBOISEL
Oui, oui, je veux bien.
M. GRIPIGNI
Qu'elle est douce ! De par tous les diables, madame Amboisel, pas un b..gre n'en tâlera ; je veux l'entretenir.
M"'e AMBOISEL
Je t'en f... ; ce n'est pas pas là mon compte.
M. GRIPIGNI
D'où vient donc ?
M'"e AMBOISEL
Elle me rendra plus de profit à la maison. Tenez, vous autres entreteneurs, vous g-ardez une fille trois mois, et puis quand vous êtes soûls et qu'elle a perdu toutes ses pratiques, vous la plantez là; n'est-ce pas une belle b..g're d'avance?
M. GRIPIGNI
Mais je ferai les choses comme il faut; n'y aurait-il pas plus d'honneur?
l'appareilleuse 75
m'"« amboisel Je ne veux point de cela; je t'en f..tis de l'honneur.
M. GRIPIGNI
Ah ! les beaux yeux ! Ah ! la belle bouche ! Ah ! la jolie taille 1
M^'e AMBOISEL
Montrez vos tétons à monsieur, petite fille.
MANON
Mais..., ma très chère tante...
M"ie AMBOISEL
Gomment! morveuse, vous me désobéissez?
MANON
Eh bien, les voilà.
M. GRIPIGNI
Ah ! l'amoureuse petite gorge !
M™e AMBOISEL
Approchez, approchez, petite fille, vous vous y prenez vraiment d'une belle dégaine.
M. GRIPIGNI
Ah ! de grâce, ne violentez pas ce pauvre enfant.
, M""^ AMBOISEL
Gomment, merci de ma vie, je veux qu'elle m'obéisse... Tenez, monsieur Gripigni, en avez-vous vu une plus jolie paire ?
M. GRIPIGNI
Ah ! que de volupté !
U^^ AMBOISEL
Refuserez-vous à cette heure de me donner trente louis pour un petit bouchon aussi gentil !
M. GRIPIGNI
Elle est toute charmante... ; mais, madame Amboisel..., trente louis, en vérité, c'est bien de l'argent.
70 THEATRE d'aMOUR AU XVIII^ SIECLE
M'ie AMBOISEL
Je ne suis pas en peine de les trouver et M. Friponneau, qui n'est qu'un procureur, me les donnera.
M. GRIPIGNI
Ah ! le vieux cocu !
M'"e AMBOISEL
Un procureur cocu ! Ah ! la g-rande nouvelle !... Enfin, monsieur Gripig-ni, je vous donnerai la préférence; voyez si cela vous accommode.
M. GRIPIGNI
Que diable, vous ne m'en demandiez d'abord que vingt.
M"ie AMBOISEL
Tal fait mes réflexions depuis et, en vérité, ce serait offenser Dieu que de vous livrer un pareil bijou à si bon marché; une aussi belle enfant, toute jeune, et qui a encore son pucelag-e, mérite bien, pardieu, qu'on fasse quelque effort; ce serait mon frère qu'il ne l'aurait pas à moins, voyez-vous ; il faut se saig-ner dans une pareille occasion.
MANON
Qu'est-ce donc qu'un pucelag-e, matante? Montrez-lemoi donc si je ne l'ai jamais vu !
M™6 AMBOISEL
Vous voyez l'innocence ; en trouverez-vous comme cela? Allons, vite, dépêchez... J'entends une de vos commères que je ne serais pas bien aise qui vous vît.
M. GRIPIGNI
En voilà vingt-cinq.
M"*^ AMBOISEL
Allez-vous-en au diable : ma nièce n'est pas pour vous, et sur ma foi vous n'en tâterez que d'une dent... j'en veux trente-cinq à celte heure.
l'appareilleuse 77
m. gripigni Eh bien, en voilà trente : mais vous me répondez de son pucelag^e ; car vous autres vous vous entendez à merveille.
M°i<' AMBOISEL
Je sais, je sais ce que vous voulez dire; je t'en f...tis,. grand nigaud, ils ont bien cet air-là... Troussez- vous^ petite fille.
MANON
Mais, ma tante...
M™*^ AMBOISEL
Faut-il donc vous le dire deux fois, petite sotte ?
M. GRIPIGNI
Laissez, laissez, ma belle enfant, nous allons voir cela ensemble. Or çà ! où nous allez-vous mettre, pour que nous soyons tranquilles ?
M'"^ AMBOISEL
Passez vite tous les deux dans cette chambre... J'entends quelqu'un... Surtout, Manon, ne criez pas; je vous donnerai une branlante, si vous faites bien.
MANON
Est-ce qu'il me fera mal ?
M">« AMBOISEL
Gomment ! vous voilà encore? Jour de Dieu !