L APPAREILLEUSE
je veux VOUS placer auprès d'une dame qui aime les belles gorg"es... Fort bien! Montrez-moi vos dents... à merveille. Tenez, ma chère enfant, ne vous fâchez pas, il faut que je vous voie partout : la maîtresse que je vous destine veut qu'une fille soit bien saine.
M'»*' MERLET
Allons, ma pomponne, entre femmes, cela ne lire à aucune conséquence.
, MARIANNE
Oh ! mon Dieu, madame, s'il ne tient qu'à cela, je suis bien saine. Dieu merci, tenez.
M"^^ AMBOISEL, après l'avoir considérée . Comment donc, mon enfant, que vois-je là? vous n'êtes plus fille ?
MARIANNE
Est-ce que madame s'y connaît ?
M'"e AMBOISEL
Jour de Dieu ! si je m'y connais? Je vous défie de m'en faire accroire.
MARIANNE
Eh bien donc, madame, puisque cela est comme ça, je vous dirai, sans mentir, que je suis venue à Paris parce qu'il y avait un garçon de chez nous qui m'avait promis mariage et qui m'a fait...
M"»» AMBOISEL
Un enfant, n'est-ce pas?
MARIANNE
Deux, madame.
M™e MERLET
Gomment donc, ma fille, vous vous y êtes laissée attraper deux fois ?
80 THEATRE d'aMOUR AU XVIII^ SIECLE
MARIANNE
Je VOUS demande excuse, madame, il me les a faits dès la première.
M"*« AMBOISEL
C'est-à-dire, d'un seul jet. Fort bien, c'est un habile fondeur.
]Vime MERLET
N'y aurait-il pas de remède à cela, ma commère?
M'"** AMBOISEL
Oh ! que oui, et nous pourrons en*affubler quelque honnête robin.
M'ne MERLET
Au moins, ma commère, vous savez nos conventions.
jyjme AMBOISEL
Va, va, ne t'embarrasse pas.
MARIANNE
Je ne sais pas ce que vous voulez dire par là, mais je suis honnête fille.
M'"'' AMBOISEL
Ah ! ah ! tu es une honnête fille, et tu fais deux enfants d'un coup ; tais-toi, tais-toi.
MARIANNE
Ce n'est pas moi, au moins, madame, c'est un g-arçon de Péronne qui me les a faits.
]yime AMBOISEL
Oh! oh! tu es Picarde, et par-dessus tout cela, de Péronne! nous ferons quelque chose de toi... Ecoutemoi, il n'y a, comme on dit, que le premier pas qui coûte ; tu as déjà un bon commencement, si tu veux être jolie fille ; il vient ici des messieurs qui auraient soin de toi... Ne t'amuse pas à servir, c'est la misère toute pure; tu seras dix ans à g'agner un gueux de mariage, pour
l'appareilleuse 8i
épouser ensuite un marmiton, et ici tu te verras à ton aise en moins de deux ou trois ans; et, si tu as de l'économie, je veux te faire épouser le marg-uillier de notre paroisse, entends-tu bien? Fais tes réflexions là-dessus et viens me revoir. Adieu, ma commère; parlez-lui et ramenez-lamoi demain matin.
M""® MERLET
Vous voyez bien, ma fille, que je vous ai mise en bonne main; faites-en votre profit... Oh ça, à demain donc, ma commère. Et la petite Manon, vous ne m'en parlez pas ; qu'en faites-vous? il y a déjà huit jours qu'elle est arrivée ; voulez-vous lui laisser perdre son temps ?
«["le AMBOISEL
Vous VOUS êtes trouvée, il y a quatre jours, à sa prise d'habit, et je crois qu'on travaille à la faire professe ; elle est ici à côté avec Gripig^ni.
M™6 MERLET
La pauvre enfant! J'en ai vraiment bien de la joie; veuillez, Seig^neur, que cela tourne à bien, cela pourra faire un sujet.
M^^e AMBOISEL
L'enfant est gentille, et je n'éparg-nerai rien pour la former.
M"!» MERLET
A propos, ma commère, j'oubliais de vous dire que j'ai rencontré Goton, qui m'a dit qu'elle venait chez vous... Tenez, la voilà, je vous laisse.