SCÈNE V Mme AMBOISEL, GOTON
GOTON
Ah ! ah ! ah ! je n'en puis plus de rire, madame Amboi-
82 THEATRE d'aMOUR AU XYIII^ SIÈCLE
sel, et vous allez bien rire aussi... Ce vieux procureur qui est venu demander une fille, et à qui vous m'avez adressée... Ah! mon Dieu ! j'étouffe de rire.
M'"c AMBOISEL
Eh bien, Fas-tu un peu dég^raissé? C'est une œuvre méritoire devant Dieu que de duper ces vieux chienslà... Conte-moi donc comment tout cela s'est passé.
GOTON
Croiriez-vous bien que je lui ai vendu mon pucelag"e dans une partie de Ghaillot ?
M'"e AMBOISEL
Garce du diable, tu en as donc un millier?
GOTON
J'en ai toujours en réserve pour ces messieurs-là... Avant que de partir, j'ai fait ce que vous savez, il a avalé la pilule à merveille, tant il y a qu'il a gobé le goujon, et que j'ai tiré quatre louis de sa piau, dont en voilà deux que je vous apporte. Il a fait une assez longue re vision de mes pièces; et je tremblais d'en être la dupe; mais après m'avoir bien reluquée, les lunettes sous le nez, le coq d'Inde a enfin conclu pour le pucelage.
M"ie AMBOISEL
Et toi, n'as-tu pas conclu pour la vérole?
GOTON
Non, car je ne l'ai pas; mais je lui ai donné ce que j'avais; je vous jure que le vieux ladre ne devrait pas se gâter de sitôt.
M^ns AMBOISEL
Je le crois, car tu Tas bien salé, n'est-ce pas ?
GOTON
Et bien poivré itou, je vous en réponds, je lui ai
l'appareilleuse 83
donné des épices tout son saoul — La cérémonie achevée, pendant laquelle j'ai crié comme un diable, il s'est cru le plus heureux mortel du monde, il m'a baisé mille fois le c, et m'a demandé avec instance de me revoir; mais du diable, si je m'y frotte : je suis sûre qu'il sacre à présent comme un possédé, car il n'attrapera, de sa vie, chaude-pisse plus complète et mieux conditionnée. Ah ! madame Amboisel, je suis perdue, si je ne me cache; je crois que c'est lui que je viens d'entendre tousser sur l'escalier.
M'ne AMBOISEL
Monte là-haut et cache-toi dans mon petit grenier ; si c'est lui, je m'en vais bien le rég-aler encore, je t'en réponds.