‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 67 sur 99 · SCÈNE V IMPIAS, BELLENDRAPS, Suite · texte numérisé non relu

SCÈNE V IMPIAS, BELLENDRAPS, Suite

IMPIAS

D'être seul avec vous, madame, j'ai besoin. Ordonnez qu'on nous laisse un moment sans témoin.

(Bellendraps fait signe à sa garde de se retirer.]

Vous m'avez accepté, princesse qu'on contemple. Pour vous donner le bras au sortir de mon temple; Priape, que j'y sers, m'a valu cet honneur. J'en rends grâce à ce Dieu dans le fond de mon cœur. Pour le rendre en ce jour à tous vos vœux propice. Vous lui venez d'offrir un bouc en sacrifice ;

LE TEMPÉRAMENT t33

Je connais vos besoins et dans les intestins De l'animal infect j'ai lu tous vos destins.

BELLENDRAPS

■Quoi donc? ce bouc fendu par un couteau de cuivre...

IMPIAS

Ses tripes, ses boyaux, reine, voilà mon livre. Le passé, le présent, l'avenir, je vois tout.

BELLENDRAPS

Eh bien, qu'avez-vous lu ? Voyons jusques au bout.

IMPL^S

Des liens de l'hymen dont vous êtes bridée Votre esprit s'était fait une plus douce idée. Vous avez un mari qui tâte à tout moments <3ui tâte, qui retâte, et c'est tout.

BELLENDRAPS

Justement.

IMPIAS

Fatig-uée à la fin de n'être que tâtée. D'avoir un autre époux vous êtes bien tentée.

BELLENDRAPS

Ah ! que le bouc et vous, vous en savez tous deux ! Mon destin, Impias, est d'autant malheureux Que si je veux aller en ville, à la campag-ne. De l'amour en tous lieux l'image m'accompagne. Je sais par des serins qui bâtissent leurs nids Qu'ils ont tous travaillé pour faire des petits : Ici, ce sont lapins qui couvrent leurs femelles. Là, grimpé sur sa poule, un coq étend les ailes. Dans les champs, j'aperçois l'innocente Isabeau Secourir de sa main la vache et le taureau ; Je ne vois rien enfin dans toute la nature Qui ne trace à mes yeux l'amour et son allure»

l34 THEATRE d'aMOUR AU XVIII« SIÈCLE

IMPIAS

Certain boyau du bouc dit que du célibat Je pourrai vous guérir sous mon pontificat.

BELLENDRAPS

Si vous faites cesser cet état de tristesse,

Mes perles sont à vous, mes bijoux, ma richesse,

IMPIAS

De vos bijoux royaux le plus petit suffit. Encor, je n'en demande, hélas! que l'usufruit.

BELLENDRAPS

Quel est-il ?

IMPIAS

C'est celui que le roi laisse en friche.

BELLENDRAPS

Impias, avec lui vous voulez que je triche? Ce que vous demandez est à lui, c'est son bien.

IMPIAS

Mais à lui comme à vous, ce bien ne sert à rien. En faveur de quelqu'un s'il faut vous en défaire. Que vous fait que ce soit ou pour Jean ou pour Pierre? Croyez-vous donc pouvoir toute une éternité Conserver ce joyau de la virg-inité ?

BELLENDRAPS, à part.

Ah ! que par le besoin une âme est ébranlée ! Prends garde, ma vertu, de prendre ta volée.

[A Impias.) Vous pensez qu'en l'état où mon sort est réduit. Je puis mettre sans crime un second dans mon lit?

IMPIAS

Oui, croyez-moi, madame, une princesse sage Peut introduire un tiers au sein de son ménage,

LE TEMPÉRAMENT l35

Et pour VOUS le prouver, écoutez un moment.

Vous n'avez pas sur vous pour un seul vêtement.

Vous portez la simarre et l'écharpe et la veste ;

Vous mettez un manteau pour couvrir tout le reste ;

Voilà comme il en faut user entre nous trois.

Sous les lois d'un mari soyez cent et cent fois,

De ce titre avili mon âme est peu jalouse ;

C'est un manteau qu'on prend qu'un homme qu'on épou se :

Qu'il soit donc le manteau, mais sans tant de micmac,

Je vous servirai, moi de pièce d'estomac.

BELLENDRAPS, à part.

Grands Dieux ! que son discours prend sur moi de puissance ! Je ne sais pas pourquoi si long-temps je balance.

IMPIAS

Rien ne vous servira de vouloir reculer; Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais violer.

BELLENDRAPS

Violez-moi, pour voir. (A part.) Ah ! mon âme troublée. N'aspires-tu pas trop à te voir violée ?

{A Impias.) Mais enfin, je ne dois aimer que mon époux ; Il faudra donc aussi que je vous aime, vous ? Car ce bijou caché que votre amour implore Ne s'accorde, dit-on, qu'à ceux que l'on adore.

IMPIAS

J'ai de l'amour assez, Bellendraps, pour nous deux ; Non, madame, être aimé n'est pas ce que je veux. Vous pourriez me taxer de trop de suffisance. Et je ne veux de vous qu'un peu de complaisance.

BELLENDRAPS, « part.

Que par sa modestie il sait plaire à mon cœur ! Je ne puis résister à faire son bonheur.

l36 THÉÂTRE d'amour AU XVIII^ SIECLE

Raison, vertu, devoir, prudence, bienséance, Sortez tous de mon âme, ou bien faites silence.

(A Impias.) Tenez, voilà la clef de mon appartement. Dans ma chambre à coucher venez secrètement. Auprès de mon époux, pendant son premier somme. Je saurai celte nuit si vous êtes un homme.

IMPIAS, se jetant à ses pieds.

Ah ! souffrez qu'lmpias embrasse vos g^enoux : Ne fermez pas ce soir votre porte aux verroux, Et vous verrez tantôt si votre époux de neige De l'amour mieux que moi sait faire le manège.

Pour moi cette promesse est un grand avant-goût; Adieu... N'oubliez pas votre passe-partout.

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