‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 74 sur 99 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

RISSOLE, DILAZAL, ABUBEF, VAZIPOURS, AZINA

VAZIPOURS, à la princesse. Rissole, pâtissier, voudrait vous aborder.

ABUBEF

Qu'il paraisse à mes yeux.

RISSOLE, à la princesse.

Puis-je VOUS demander Si du souper d'hier votre Altesse est contente?

ABUBEF

Oui.

RISSOLE

Le cervelas ?

ABUBEF

Bon.

RISSOLE

Et la sauce ?

ABUBEF

Excellente.

RISSOLE

Mais VOUS a-t-on, madame, averti de ma part, De ne pas employer les biscuits au hasard?

l48 THÉÂTRE d'amour AU XVIII<' SIECLE

ABUBEF

Ces biscuits sont-ils ceux... Je frémis... je frissonne... J'entrevois des maliieurs... parlez, je vous l'ordonne.

RISSOLE

Par VOS ordres, j'avais employé tout mon art

A faire deux biscuits de trois sols moins un liard.

L'un était composé de mouches cantarides,

Qui redonnent la force aux amants invalides;

Dans l'autre dominaient l'opium et le pavot

Qui font, par leurs vertus, dormir comme un sabot.

AZINA

Oui, je les vis hier, et dans une corbeille

Les servant au dessert, j'ai cru faire à merveille.

RISSOLE

Je connais leur pouvoir, c'est moi qui les ai faits, Je répondrai toujours de leurs brillants effets.

ABUBEF

Ne m'en dites pas plus, je vois tout le mystère : J'ai mangé, par malheur, le biscuit somnifère ; Au tyran est échu celui dont la vertu Rétablit la vigueur d'un courage abattu.

AZINA

Au dessert, vous dormiez sur l'une et l'autre oreille ; Je vous ai mise au lit, j'ai cru faire à merveille.

DILAZAL

Enfin, je conçois tout, et ce biscuit fatal N'a fait que redoubler les forces d'un rival.

ABUBEF

Il n'en faut point douter, dans sa fureur cynique, Il a saisi l'instant d'un sommeil léthargique ; Je me fusse soustraite aux ardeurs du méchant S'il eût eu le biscuit de l'assaupissement.

LES DEUX BISCUITS l49

L'autre aurait embelli mes nuits enchanteresses,

En excitant en vous d'amoureuses prouesses.

Le Destin a voulu que ma précaution

Tournât pour ton malheur à ta confusion.

Du bonheur d'un rival, pour comble de misère,

Tii fus, dessous mon lit, témoin auriculaire ;

Donne-moi le trépas et ven^e ton honneur

Du crime de mon corps, et non pas de mon cœur.

AZINA, à la princesse.

Si j'eusse su cela, j'eusse éteint la chandelle; Je vous aurais sauvé cette douleur mortelle ; J'aurais pu sourdement vous couvrir de mon corps, De ce satyre en rut soutenir les efforts ; La nuit les chats sont ^ris, et mon cœur vous proteste Qu'en dépit du biscuit, il aurait eu son reste.

VAZIPOURS, au prince.

Madame pourrait dire en cet événement :

Voilà comme les biens nous viennent en dormant.

DALIZAL

0 fatal quiproquo qui me déchire l'âme ! Eh bien, vous l'avez fait sans le vouloir, madame : Vous êtes innocente, et j'en suis convaincu; Mais, malgré ces raisons, en suis-je moins cocu ?

ABUBEF

Non, vous l'êtes, Seigneur, rien ne vous en dispense ;

Et pour mieux exciter votre âme à la vengeance.

Je vous dirai sans cesse, à toute heure, en tous lieux.

Qu'un rival dans mes bras a soulagé ses feux;

Ses mains ont profané cette gorge d'albâtre.

Sur ma lèvre il colla sa lèvre opiniâtre.

Quelqu'endroit, sur mon corps, que vous puissiez chercher,

Vous n'en trouverez point qu'il n'ait osé toucher.

l50 THEATRE d'aMOUR AU XVIII« SIÈCLE

Bien plus, qui vous a dit que dans ma létharg-ie Je n'aurai pas donné quelque signe de vie... N'allez point vous flatter ; vous croyez bonnement Que pendant ses transports j'étais sans mouvement ; Savez-vous le pouvoir qu'a sur nous l'habitude? N'ayez à ce sujet aucune incertitude, Ce plaisir partagé n'est qu'un plus grand plaisir. Vengez-vous : dans mon sang baignez-vous à loisir.

DILAZAL

Devriez-vous tenir un semblable langage ? Quoi, loin de m'épargner une si triste image, Vous vous plaisez, madame, à m'en entretenir.

ABUBEF

Ah ! c'est pour mieux forcer ton bras à m'en punir.

DILAZAL

Oublions, croyez-moi, cette fâcheuse histoire,

ABUBEF

Je ne pourrai jamais l'ôter de ma mémoire.

DILAZAL

Il le faut.

ABUBEF

Non, non, non.

DILAZAL

Pourquoi donc ?

ABUBEF

Ah ! Seigneur, Le coup est trop avant enfoncé dans mon cœur.

VAZIPOURS, regardant à sa montre l'heure qu'il est, dit à la princesse :

Le roi viendra bientôt.

ABUBEF, au prince.

Craignons sa jalousie.

Rentrez dessous ce lit.

LES DEUX BISCUITS lOl

DILAZAL

Quelque sot qui s'y fie.

Vous dormiriez encore avec cet insolent, Ou vous pourriez, madame, en faire le semblant.

ABUBEF

Par ses soupçons affreux l'ingrat me déshonore ; Si j'en souffre de toi, juge si je t'adore, Derrière ce vitrage, à gauche, m'entends-tu, Tu nous verras ensemble et ne seras point vu...

(A ses femmes.) Aux regards du tyran je veux qu'il se dérobe. Cachez-le promptement...

VAZIPOURS

Où ?

ABUBEF

Dans ma garde-robe.

(Au prince.)

Je vais t'y retrouver, laisse faire à mon cœur, Tu vas y recevoir le prix de ton ardeur. Je t'ai donné deux fils : pour prouver que je t'aime Je saurai t'y forcer à m'en faire un troisième.

DILAZAL, en s'en allant dans la garde-robe. A travers ce rideau je verrai votre foi ; Madame, en lui parlant, songez que je vous vois.

(Ils sortent tous, excepté la princesse.)

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