SCÈNE III
RISSOLE, DILAZAL, ABUBEF, VAZIPOURS, AZINA
VAZIPOURS, à la princesse. Rissole, pâtissier, voudrait vous aborder.
ABUBEF
Qu'il paraisse à mes yeux.
RISSOLE, à la princesse.
Puis-je VOUS demander Si du souper d'hier votre Altesse est contente?
ABUBEF
Oui.
RISSOLE
Le cervelas ?
ABUBEF
Bon.
RISSOLE
Et la sauce ?
ABUBEF
Excellente.
RISSOLE
Mais VOUS a-t-on, madame, averti de ma part, De ne pas employer les biscuits au hasard?
l48 THÉÂTRE d'amour AU XVIII<' SIECLE
ABUBEF
Ces biscuits sont-ils ceux... Je frémis... je frissonne... J'entrevois des maliieurs... parlez, je vous l'ordonne.
RISSOLE
Par VOS ordres, j'avais employé tout mon art
A faire deux biscuits de trois sols moins un liard.
L'un était composé de mouches cantarides,
Qui redonnent la force aux amants invalides;
Dans l'autre dominaient l'opium et le pavot
Qui font, par leurs vertus, dormir comme un sabot.
AZINA
Oui, je les vis hier, et dans une corbeille
Les servant au dessert, j'ai cru faire à merveille.
RISSOLE
Je connais leur pouvoir, c'est moi qui les ai faits, Je répondrai toujours de leurs brillants effets.
ABUBEF
Ne m'en dites pas plus, je vois tout le mystère : J'ai mangé, par malheur, le biscuit somnifère ; Au tyran est échu celui dont la vertu Rétablit la vigueur d'un courage abattu.
AZINA
Au dessert, vous dormiez sur l'une et l'autre oreille ; Je vous ai mise au lit, j'ai cru faire à merveille.
DILAZAL
Enfin, je conçois tout, et ce biscuit fatal N'a fait que redoubler les forces d'un rival.
ABUBEF
Il n'en faut point douter, dans sa fureur cynique, Il a saisi l'instant d'un sommeil léthargique ; Je me fusse soustraite aux ardeurs du méchant S'il eût eu le biscuit de l'assaupissement.
LES DEUX BISCUITS l49
L'autre aurait embelli mes nuits enchanteresses,
En excitant en vous d'amoureuses prouesses.
Le Destin a voulu que ma précaution
Tournât pour ton malheur à ta confusion.
Du bonheur d'un rival, pour comble de misère,
Tii fus, dessous mon lit, témoin auriculaire ;
Donne-moi le trépas et ven^e ton honneur
Du crime de mon corps, et non pas de mon cœur.
AZINA, à la princesse.
Si j'eusse su cela, j'eusse éteint la chandelle; Je vous aurais sauvé cette douleur mortelle ; J'aurais pu sourdement vous couvrir de mon corps, De ce satyre en rut soutenir les efforts ; La nuit les chats sont ^ris, et mon cœur vous proteste Qu'en dépit du biscuit, il aurait eu son reste.
VAZIPOURS, au prince.
Madame pourrait dire en cet événement :
Voilà comme les biens nous viennent en dormant.
DALIZAL
0 fatal quiproquo qui me déchire l'âme ! Eh bien, vous l'avez fait sans le vouloir, madame : Vous êtes innocente, et j'en suis convaincu; Mais, malgré ces raisons, en suis-je moins cocu ?
ABUBEF
Non, vous l'êtes, Seigneur, rien ne vous en dispense ;
Et pour mieux exciter votre âme à la vengeance.
Je vous dirai sans cesse, à toute heure, en tous lieux.
Qu'un rival dans mes bras a soulagé ses feux;
Ses mains ont profané cette gorge d'albâtre.
Sur ma lèvre il colla sa lèvre opiniâtre.
Quelqu'endroit, sur mon corps, que vous puissiez chercher,
Vous n'en trouverez point qu'il n'ait osé toucher.
l50 THEATRE d'aMOUR AU XVIII« SIÈCLE
Bien plus, qui vous a dit que dans ma létharg-ie Je n'aurai pas donné quelque signe de vie... N'allez point vous flatter ; vous croyez bonnement Que pendant ses transports j'étais sans mouvement ; Savez-vous le pouvoir qu'a sur nous l'habitude? N'ayez à ce sujet aucune incertitude, Ce plaisir partagé n'est qu'un plus grand plaisir. Vengez-vous : dans mon sang baignez-vous à loisir.
DILAZAL
Devriez-vous tenir un semblable langage ? Quoi, loin de m'épargner une si triste image, Vous vous plaisez, madame, à m'en entretenir.
ABUBEF
Ah ! c'est pour mieux forcer ton bras à m'en punir.
DILAZAL
Oublions, croyez-moi, cette fâcheuse histoire,
ABUBEF
Je ne pourrai jamais l'ôter de ma mémoire.
DILAZAL
Il le faut.
ABUBEF
Non, non, non.
DILAZAL
Pourquoi donc ?
ABUBEF
Ah ! Seigneur, Le coup est trop avant enfoncé dans mon cœur.
VAZIPOURS, regardant à sa montre l'heure qu'il est, dit à la princesse :
Le roi viendra bientôt.
ABUBEF, au prince.
Craignons sa jalousie.
Rentrez dessous ce lit.
LES DEUX BISCUITS lOl
DILAZAL
Quelque sot qui s'y fie.
Vous dormiriez encore avec cet insolent, Ou vous pourriez, madame, en faire le semblant.
ABUBEF
Par ses soupçons affreux l'ingrat me déshonore ; Si j'en souffre de toi, juge si je t'adore, Derrière ce vitrage, à gauche, m'entends-tu, Tu nous verras ensemble et ne seras point vu...
(A ses femmes.) Aux regards du tyran je veux qu'il se dérobe. Cachez-le promptement...
VAZIPOURS
Où ?
ABUBEF
Dans ma garde-robe.
(Au prince.)
Je vais t'y retrouver, laisse faire à mon cœur, Tu vas y recevoir le prix de ton ardeur. Je t'ai donné deux fils : pour prouver que je t'aime Je saurai t'y forcer à m'en faire un troisième.
DILAZAL, en s'en allant dans la garde-robe. A travers ce rideau je verrai votre foi ; Madame, en lui parlant, songez que je vous vois.
(Ils sortent tous, excepté la princesse.)