SCÈNE II
MARTON, Sœur AGATHE MARTON, en désordre, apercevant sœur Agathe. Que vois-je ! Agathe : ô ciel ! je suis perdue!
SŒUR AGATHE
Eh ! quoi, Marton, tu crains ma vue? Pour toi tu connais mon amour ; Mérite-t-il, ingrate, un semblable retour?
MARTON
Pardonne, je rougis de paraître ainsi nue.
SŒUR AGATHE
Je lis dans tes regards une tendre langueur. D'où naît ce transport enchanteur?
MARTON
Ce livre séducteur m'a vivement émue
Et j'essayais avec ma main De soulager l'ardeur qui dévore mon sein.
SŒUR AGATHE
Qu'elle est aimable ! qu'elle est belle !
Que j'aime cet aveu charmant !
Victime, comme toi^ d'une gêne cruelle,
J'éprouve le même tourment :
Tandis que dans ces murs esclave infortunée, Sans époux, sans amant, je mourrai de langueur.
Aux jeux de l'amour destinée.
D'un garçon vigoureux tu feras le bonheur. Quel plaisir de baiser celte g'orge naissante ;
Quel coloris! Quelle fraîcheur!
Quelle blancheur éblouissante !
Pied mignon, jambe fine et cuisse faite au tour; Laissez-moi promener ma vue impatiente Sur ces globes d'ivoire arrondis par l'amour.
(Elle la retourne en tous sens.) Que je baise cent fois cette mousse charmante Qui des tendres plaisirs ombrage le séjour.
Marton, embrasse ton amante.
(Elle monte sur le lit et se Jette dans les bras de Marton.)
l68 THEATRE d'aMOUR AU XVIII« SIECLE
MARTON
Friponne, que fais-tu? Tu me mets hors de moi : Quels mouvements!... Arrête-toi...
Ta main, entre nous deux passée, Porte en tous lieux l'embrasement.
SŒUR AGATHE
Fais comme moi, ma chère enfant, Tiens-moi de tes genoux fortement embrassée; Élance-toi vers moi ; contre mon sein pressée
Unissons-nous étroitement.
Et que par un doux froissement
De la grotte de Gythérée La source du plaisir jaillisse abondamment.
Courage... Ah ! je me meurs.
MARTON
Et moi, ma chère amie.
Serre-moi, mon amour..., ma maîtresse..., ma vie, Ah!...
SŒUR AGATHE, se relevant.
Comment trouves-tu ma première leçon?
MARTON
Ah ! ma chère, je suis ravie.
SŒUR AGATHE
Juge, par cet échantillon.
Du plaisir que donne un garçon.
MARTON
Dans ces jeux je suis peu savante.
Apprends-moi ce que c'est qu'un combat amoureux.
SŒUR AGATHE
Quand un jeune homme vigoureux Dans son lit surprend son amante,
Par un baiser voluptueux De l'amour dans son sein il réveille les feux :
Dans la bouche de sa maîtresse
Glissant sa langue avec adresse,
11 l'ag^ite mig"nardement.
La belle, en rougissant, répond à sa tendresse ; Bientôt ses yeux troublés trahissent sa faiblesse.
Alors, le téméraire amant
Saisit sa gorge, la caresse,
En suce le bouton naissant.
Dans ses bras l'amante le presse ;
Le drôle écarte sans façon L'obstacle qui s'oppose à leur tendre union. 11 parcourt de la main sa nymphe demi-nue;
Son doigt, guidé par le désir,
Descend plus bas et s'insinue
Dans l'antre secret du plaisir.
Au même instant la fille émue
Éprouve un doux frémissement.
Elle se défend mollement :
Le galant change de posture.
Et dirigeant son trait vainqueur,
11 force l'étroite ouverture De l'asile caché qu'habite la pudeur.
Ce trait cause à la belle une douleur cuisante ; Elle crie, elle veut échapper de ses bras;
Le cruel ne l'écoute pas ; Il frappe à coups pressés la nymphe gémissante.
MARTON
Je me rends.
SŒUR AGATHE
Dès ce soir, nous verrons sûrement Et mon jésuite et ton amant.
170 THEATRE d'aMOUR AU XVIII^ SIÈCLE
Je vais par un billet avertir le cher père : Pour Clitandre, c'est ton affaire.
Adieu. J'entends quelqu'un, mets-toi plus décemment. Et cache bien ton livre.