SCÈNE II
MARTON, Sœur THÉRÈSE, Maîtresse des Pensionnaires, Sœur ANGÉLIQUE, Sœur JUSTINE, Converses
LA maîtresse
Approchez, coupable Marton ; Rendez g^râce à notre indulg-ence.
On eût dû vous chasser. Avec soumission Recevez la correction Qui vous rendra votre innocence ; Offrez, ma fille, de bon cœur.
Cette pénitence au Seigneur.
174 THEATRE d'aMOUR AU XVIIie SIECLE
Heureuse si vos pleurs, votre douleur amère
Peuvent désarmer sa colère.
De votre faute, au ciel, à nous
Demandez pardon à genoux.
Relevez vos jupons, et, jusqu'à la ceinture,
Découvrez cette chair impure.
Objet du céleste courroux.
Sœur Angélique, Sœur Justine,
Déployez votre discipline
Et donnez chacune vingt coups
A cette jolie libertine.
MARTON, à genoux.
Vénérable mère, pardon.
Je reconnais ma faute et j'en suis consternée; C'est la première fois qu'à la tentation
Marton s'était abandonnée.
Soyez sensible à ma doubleur.
A vos pieds je jure au Seigneur
De dompter cette chair coupable.
Pardonnez-moi.
LA MAITRESSE
Non, non, je suis inexorable.
Debout, Marton : arrangez-vous.
Penchez-vous sur le lit. Allons, sœur Angélique.
MARTON, soulevant ses jupes.
Ah ! ma mère î
LA MAITRESSE
Point de réplique.
Frappez, ma sœur, c'est moi qui compterai les coups.
(La sœur fouette.
Un, deux, trois, quatre.
MARTON
Ah ! ah !
LA MAITRESSE, à Angélique.
Fort.
MARTON
Ah ! ah ! ma Thérèse.
LA MAITRESSE
Cinq, six, sept.
Ah ! ah ! ah !
LA MAITRESSE
Huit, neuf.
(A Marton qui regimbe.) Tout doux.
Ou ron redoublera.
MARTON, parant de la main.
Ah ! ah !
LA MAITRESSE
Contenez-vous.
(.4 Angélique.)
Ferme, ferme, ma sœur : dix, onze, douze, treize.
MARTON
Ah ! ma mère, ah ! ah ! ah ! je n'y reviendrai plus.
LA MAITRESSE
Vos cris, VOS pleurs sont superflus.
(A Angélique.)
Frappez : quatorze, quinze, seize.
MARTON
Ah ! ah !
[Marton, en se démenant, laisse tomber un coin de sa chemise, et la discipline tombe à faux.)
LA MAITRESSE
Tenez-vous donc, voilà trois coups p3rdus. Recomptons-les, ne vous déplaise :
176 THEATRE d'aMOUR AU XYIII^ SIÈCLE
Quatorze, quinze, seize. Angélique, avancez ;
Et pour fouetter plus à votre aise.
Tenez de l'autre main ses jupons retroussés. Dix-sept : appliquez bien.
MARTON, se sentant toucher à un certain endroit. Ah ! ah I vous me blessez.
LA MAITRESSE
Bon, dema'n vous serez guérie.
Dix-huit.
MARTON
Ah ! ah !
LA MAITRESSE
Dix-i.euf.
MARTON
Ah ! ah !
LA MAITRESSE
Vingt. C'est assez.
Vous, sœur Justine, commencez.
JUSTINE
Eh ! ma mère, Marton est bien assez punie. La pauvre enfant est toute en feu.
MARTON, se prosternant.
Hélas ! madame, au nom de Dieu, Je n'y puis résister.
LA MAITRESSE
Taisez-vous, je vous prie.
Il faut encor vingt coups de fouet.
Allons donc, placez-vous; je veux être obéie. Vite, ma sœur, frappez ; ce devrait être fait. Je compterai tout bas avec mon chapelet. (Marton s'arranffe. Justine fouette.)
MARTON
Ah ! ah !
LA MAITRESSE
Paix.
MARTON
Ah ! Seigneur !
LA MAITRESSE, à Justine, qui fouette faiblement.
Un peu plus fort, ma mie, Vous vous ralentissez.
(Justine frappe plus fort.)
MARTON, se regimbant- Ah! Ah!
LA MAITRESSE, à Marton.
Ouelle folie ?
Tenez \os jambes, s'il vous plaît.
MARTON
Ah ! ciel !
LA MAITRESSE, « Justine.
Sang-lez-la bien.
Ah ! ah !
LA MAITRESSE, à Justine.
Sans tricherie, Ma sœur, ou sur vous l'on ferait.
Sans sortir de ce lieu, même cérémonie. (Justine fouette à tour de bras.)
MARTON
Ah ! mon Dieu.
LA 3IAITRESSE
Ferme.
MARTON
: Ah ! ah !
178 THEATRE d'aMOUR AU XVIII^ SIÈCLE
LA MAITRESSE
Bon. L'affaire est finie.
Recouvrez-vous, Marton, pleurez votre péché, Et n'y revenez de la vie.
(Elle sort avec Angélique.)