SCÈNE IV MARTON, SŒUR AGATHE
MARTON
Ah ! chère Ag-athe, viens; sais-tu ce qu'on m'a fait?
SŒUR AGATHE
Je sais qu'on t'a donné le fouet.
Voyons en quel état est cette peau charmante. (Elle la découvre.)
Ah ! ciel, elle est roug^e et brûlante, Que je la baise tendrement.
Que ton amitié complaisante M'apporte de soulag-ement !
Sœur Angélique et sœur Justine M'ont appliqué d'un bras nerveux Quarante coups de discipline.
J'enrage. Dès demain je veux quitter ces lieux.
SŒUR AGATHE
Loin de gémir de ta disgrâce,
Aux nonnes tu dois rendre grâce.
Apprends, jeune Marton, que les coups vigoureux Te rendent plus sensible aux plaisirs amoureux.
Ceux dont la nature trop lente
Ne peut satisfaire une amante Par quelques coups de 'wrge appliqués fortement Se portent au combat plus vigoureusement. Qu'on oublie aisément un instant de souffrance ! Sur moi-même j'en vais faire l'expérience. Prends cette discipline. Allons, ma chère enfant.
Fesse-moi sans ménagement.
(Elle lui donne la discipline et se trousse.)
l80» THEATRE d' AMOUR AU XVIII<' SIÈCLE
MARTON
Quelle ridicule manie !
Moi, je frapperais mon amie !
Sur ce corps si blanc et si doux Je ferais pleuvoir mille coups?
Non, non; j'ai le cœur trop sensible.
Va : je ressens encor de l'instrument terrible La douloureuse impression.
SŒUR AGATHE
Je ne badine point, frappe, frappe, Marton.
{Marton la fouette.)-
Fort bien.... encor plus fort.
MARTON
Déjà, sur ta peau fine.
Je vois naître un beau vermillon.
SŒUR AGATHE
Imite de ton mieux Ang-élique et Justine.
Ferme, frappe fort jusqu'au bout; Le courag-e d'Ag-athe est au-dessus de tout.
MARTON, fouettant toujours.
Eh bien, ma chère, es-tu contente ?
SŒUR AGATHE, l'arrêtant.
C'est assez. Viens, Marton, dans les bras d'une amante. Jetons-nous sur ce lit : dans le sein du plaisir, De nos tourments passés perdons le souvenir.
(Elles se baisent.)
MARTON
Ah ! ma reine... ah ! ton doigt... je me meurs... je me pâme.
SŒUR AGATHE
Eh vite!... eh vite.,, ah ! ma chère axaie !
LES PLAISIRS DU CLOITRE iSl
MARTON
Que lu sais bien, friponne, adoucir ma douleur ! Quel habile consolateur !
{Elles descendent du lit.)
SŒUR AGATHE
Clitandre cette nuit, par mille traits de flamme. Te prouvera mieux son ardeur.
MARTON
Puisse-t-il du jésuite égaler la valeur !
SŒUR AGATHE
11 faut, pour ranimer leur vigueur épuisée, Dresser une collation.
MARTON
J'avais prévenu ta pensée :
J'ai des fruits, de gâteaux ample provision. Voilà du vin exquis.
SŒUR AGATHE
Ah ! petite rusée !
Le charmant naturel ! Croirait-on à la voir Que c'est son coup d'essai ce soir !
Cette prévoyance me charme.
MARTON
Je l'avouerai pourtant, ce coup d'essai m'alarme.
Je ne puis songer sans frémir Aux assauts violents que je vais soutenir.
SŒUR AGATHE
Fi donc ; point de faiblesse humaine ; Sais-tu, telle que tu me vois.
Que j'ai désarçonné sans peine Quatre cordeliers à la fois !
MARTON
Quatre, est-il possible? Ah ! ma reine, Conte-moi tes galants exploits.
l82 THEATRE d'aMOUR AU XVIII^ SIECLE
SŒUR AGATHE
L'histoire est un peu chatouilleuse.
Suspendons un moment. Je vais voir de ce pas
Si l'on ne nous écoute pas.
Toute nonne est, dit-on, méchante et curieuse.
MARTON
Cours et reviens bientôt contenter mes désirs.
(Sœur Agathe sort.)