‹ Le Théâtre d'amour au 18e sìecle. Introd. et notesChapitre 91 sur 99 · SCÈNE VI SŒUR AGATHE, MARTON · texte numérisé non relu

SCÈNE VI SŒUR AGATHE, MARTON

SŒUR AGATHE

Tout dort dans la maison. Je puis, en sûreté. Satisfaire à présent ta curiosité.

Je n'avais pas quinze ans encore

Quand la flamme qui nous dévore Commença d'éclater dans mon cœur agité.

Une voluptueuse ivresse S'emparait de mes sens dans les bras du sommeil.

Et je savais avec adresse

La prolonger à mon réveil.

Ma mère, dévote zélée, A confesse, avec soin, m'amenait tous les mois.

LES PLAISIRS DU CLOITRE l83

Au père Adrien chaque fois J'allais conter ma ratissée.

MARTON

Ah ! je connais très bien ce fils de saint François,

T a retenti de ses galants exploits.

A qui t'avait-on confiée ?

SŒUR AGATHE

Il écoutait avidement

L'aveu de mes tendres faiblesses.

Curieux des détails, il sut adroitement

M'encourager, par ses caresses,

A lui parler sincèrement.

Charmé de mes appas, de mon humeur naïve

Et de mon chaud tempérament, 11 calma les remords de mon âme craintive Et fit naître en mon cœur un désir violent

De me voir dans la confrérie

Du cordon du grand saint François.

Le jour fut pris pour la cérémonie :

C'était le lendemain des Rois.

Parée ainsi qu'une épousée, Seule et de grand matin je me rends au couvent : Mon jeune cœur palpite, et mon àme embrasée Semble prévoir le bonheur qui l'attend.

Dans une chapelle secrète Le charitable père à l'instant m'introduit; Il ferme les verrous, pour éviter le bruit

Et toute rencontre indiscrète.

Ma chère enfant, dit-il, par votre fermeté

Il faut que vous vous rendiez digne

De recevoir l'honneur insigne Que saint François réserve à votre piété.

De sa séraphique ceinture

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Avant d'être en possession, Une utile correction Doit punir cette chair impure, Source de la tentation.

Ma main va commencer cette œuvre salutaire ; Ne voulez-vous pas bien, ma chère, Par quelques moments de douleur

Assurer dès ce jour votre éternel bonheur? Je consens à tout avec joie.

Le fripon m'embrasse ; il déploie

Sa longue discipline. Asservie à ses coups.

Aux lois qu'il me prescrit, j'obéis sans murmure ; Le corps nu jusqu'à la ceinture. Je me prosterne à ses g-enoux :

Sur mon dos à l'instant je sens tomber l'orage; Je le supporte avec courage.

A la fin il s'arrête, et plein d'émotion :

« C'est assez : dans le sein de cette vierge pure Plaçons, dit-il, le saint cordon. »

11 me défend de changer de posture Et m'exhorte à souffrir avec dévotion La pieuse opération.

MARTON

De ces moines cafards j'admire l'imposture. Ah ! que je crains pour toi du terrible cordon La pénible introduction.

SŒUR AGATHE

Je m'en doutais d'abord ; mais pour bonnes raisons. Je crus devoir cacher ma joie et mes soupçons.

Lasse d'une telle contrainte, A la seconde fois je mis bas toute feinte; Je retournai la tête, et sans autres façons,

Sautant au col du béat père.

LES PLAISIRS DU CLOITRE l85

Je saisis son cordon, encor chaud et fumant, Qui, flasque et sans vigueur, pendait lang-uissaminent. Pris sur le fait, le moine fut sincère.

Il m'avoua confidemment

Que plus d'une dévote austère

Chaque jour en faisait autant.

Et que le saint cordon, appliqué fréquemment,

Achalandait le monastère.

C'est ainsi qu'abusant de la religion.

Elle sert à cacher leurs pratiques infâmes.

Faut-il s'étonner si les femmes Pour le fils de François ont tant d'affection !

SŒUR AGATHE

Que j'aime ta dévotion !

Poursuivons. Il voulut entrer dans la carrière; J'obéis, mais hélas ! la vigueur du bon père

Répondit mal à ses désirs.

Touché de mes brûlants soupirs :

« Je vais, dit-il, au monastère Chercher quelques amis; c'est dans leurs bras, ma chère, Que vous allez goûter de solides plaisirs. »

Il sort; et bientôt il amène

Trois jeunes moines vigoureux.

Je les vois arriver à peine Que je me sens pressée entre leurs bras nerveux. A l'instant contre moi cliaque pique est dressée;

Ils m'attaquent en même temps.

« Ah! ciel ! m'écriai-je, effrayée, Gomment résisterai-je à de tels combattants? »

MARTON

Ton sort me fait trembler. Comment, ma chère Agathe, Et si jeune et si délicate,

l86 THEATRE d'aMOUR AU XYIII^ SIÈCLE

Put-elle soutenir les assauts furieux

De quatre satyres fougueux?

Non, je ne saurais le comprendre.

Mais poursuis ton récit.

SŒUR AGATHE

Je me sentis percée D'une grosse cheville avec force enfoncée.

Je souffris tout sans sourciller;

Une secousse violente,

Avec une douleur cuisante

Fit entrer le cordon entier.

Au même instant la douleur cesse ;

J'éprouve une amoureuse ivresse.

Et par de vifs trémoussements

Du saint directeur qui me presse

Je seconde les mouvements.

Bientôt par des torrents de flamme Jl inonde, il pénètre, il embrase mon âme. Je soupire ; Adrien redouble ses efforts.

Peu faite à de pareils transports.

Je brûle, je frémis, je tombe... je me pâme.

MARTON

Arrête, Agathe, épargne-moi ; Je suis en ce moment aussi faible que toi.

SŒUR AGATHE

De ce trouble enchanteur par ses soins revenue.

Je me saisis avidement D'une corde à gros nœuds qu'il présente à ma vue.

Je la baise dévotement.

Le directeur sourit et, se sentant renaître.

M'embrasse affectueusement.

— Pour que le tentateur n'ose plus reparaître,

Ma fille, il faut du saint cordon

Encore une application.

— Ah ! dis-je, en ce moment, mon père, Je sens plus que jamais qu'elle m'est nécessaire.

Je me prosterne et me trousse à l'instant.

Dans sa conquête, il rentre en conquérant,

Et parcourt d'une marche aisée

Des plaisirs la route embrasée.

Je m'agite sous lui voluptueusement, L'amoureuse liqueur ruisselle en ce moment...

MARTOX

De bonne foi, dis-moi, ma chère.

Ne soupçonnas-tu rien de ce g-alant mystère ?

SŒUR AGATHE

Je les soutins, tu vas l'entendre.

Pour éviter toute rivalité.

Le sort entre eux fixa la primauté.

Père André fut heureux; troussant jupe et chemise, Sur le bord d'un vieux banc, il m'arrange à sa guise,

Et pénétrant rapidement De l'amoureux nectar m'engorge en un moment. Père Ambroise aussitôt sur moi se précipite; Un instant lui suffit. Père Roch vint ensuite.

Ma fille, je dois avouer,

A la gloire de ce dernier, Que s'il paraît aux yeux le moins brillant des quatre, 11 est d'une vigueur que rien ne peut abattre.

Que ce drôle était bien mon fait !

Trois fois, sans débrider, il pousse son bidet. 11 allait commencer une course nouvelle. Quand, jaloux de ses droits, le bouillant directeur De mes bras, malgré moi, l'arrachant en fureur,

S'empara de la citadelle.

l88 THEATRE d' AMOUR AU XYIII^ SIÈCLE

MARTON

Agathe, maintenant, je ne crains plus pour toi.

Ciel ! quels transports ! quelles délices ! Le seul récit m'enflamme et me met hors de moi.

SŒUR AGATHE

Chacun sur mon autel offrit cinq sacrifices.

Il fallut se quitter. Juge de ma douleur;

Je sentais sous ma jupe une extrême chaleur, Une démangeaison cruelle.

J'étais prête, si leur vigueur Eût pu répondre à mon ardeur, A recommencer de plus belle.

MARTON

J'admire ta fière valeur.

Quel dommage, ma belle, étant de cette humeur, Que tu sois renfermée en ce lieu solitaire.

Pour pratiquer à contre-cœur

Une sagesse involontaire.

SŒUR AGATHE

Ne réveille pas ma douleur, Marton, je sais ce qu'il m'en coûte.

MARTON

Cette épreuve brillante et pleine de douceur, Ma chère, t'engagea, sans doute, A voir souvent ton directeur.

SŒUR AGATHE

En proie à sa vive tendresse, Je passais avec lui deux heures chaque jour; J'étais dans les bra^ de l'amour Quand on me croyait à confesse.

Ma mère, admirant ma ferveur, Me laissait liberté plénière.

Mais un revers cruel vint troubler mon bonheur : Pour mon malheur j'avais un frère;

On voulut l'enrichir aux dépens de sa sœur.

Je fus mise au couvent. Les nonnes caressantes

Me peignaient de leur sort les douceurs séduisantes.

Hélas ! du monde encor j'ig-norais les appas ;

Ma mère me pressait, je ne résistai pas;

Je me laissai lier d'une chaîne cruelle,

Qui bientôt pour toujours... mais la cloche m'appelle, Quelqu'un m'apporte sûrement Des nouvelles de mon amant.

Ah ! mon impatience est égale à la tienne. Je marche sur tes pas, ma reine.

Le cœur me bat. Dieu des plaisirs, D'une fille timide exauce les désirs !

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