SCÈNE II
LE JÉSUITE, GLITANDRE, Sœur AGATHE, MARTON.
LE JÉSUITE, sautant au col d'Agathe.
Ma reine, je vole à ta voix.
Que par ce baiser plein de flamme, Répété mille et mille fois.
Tous mes feux passent dans ton âme.
GLITANDRE, aux genoux de Marton.
Vous me fuyez, Marton. Ah! quelle cruauté! Rendez-vous aux désirs de l'amant le plus tendre.
De mes transports cessez de vous défendre Dans ces heureux moments faits pour la volupté.
MARTON, se débattant.
Dans quel abîme, Agathe, ô ciel! m'as-tu conduite?
SŒUR AGATHE
Eh quoi! tu fais l'enfant? tu prétends résister? Gède au plaisir sans hésiter.
[Elle l'embrasse.)
192 THEATRE d'aMOUR AU XVIII*' SIÈCLE
Viens, timide Marton; mon cœur te félicite Du bonheur que tu vas g^oûter.
LE JÉSUITE, entraînant Agathe.
C'est assez, laissons-les, ma chère :
Pour accorder ces deux amants, Ta présence est peu nécessaire.
Ne perdons point ainsi de précieux moments.
SŒUR AGATHE
Me siérait-il d'être sévère?
Allons sur ce sopha voisin; D'un torrent de plaisir viens inonder mon sein : Je me livre à toi, mon cher père.
[Ils se retirent vers le fond du théâtre et se baisent.) MARTON, pendant que Clitandre la renverse sur le lit et la trousse- Ah! Clitandre, que faites-vous?
Quoi! vous me mettez toute nue?
CLITANDRE
Permets que j'adore à g-enoux Les célestes attraits dont l'amour t'a pourvue; Laisse-moi de ton corps contempler la blancheur,
L'élasticité, la fraîcheur.
Pardonne un amoureux caprice.
De ce petit lieu de délices,
Qu'ombrage une épaisse toison.
Par ce baiser ardent je prends possession.
MARTON, s'agitant.
Y pensez-vous? Cessez, Clitandre, CLITANDRE, se ye/an^sM/* e//e.
Bannis un ridicule effroi.
MARTON
Tu te précipites sur moi?
Cruel, de tes transports je ne puis me défendre.
LES PLAISIRS DU CLOITRE igS
Laisse-moi, du moins, cher amant, Me placer plus commodément.
(Elle s'arrange et croise ses jambes sur les reins de Clitandre.
SŒUR AGATHE, se rapprochant.
Eh bien, ami, Marton est-elle encor pucelle ?
«CLITANDRE
J'ai soumis à la fin cette beauté rebelle. Dans ce petit antre charmant Je vais porter l'embrasement.
SŒUR AGATHE
Ne la ménag'ez point.
MARTON
Ah! cruel! Quel martyre!
Quelle grosseur!... Il me déchire...
Arrête... Ouf... il me crève... Arrête un seul moment... Le bourreau va toujours; il ne veut pas m'entendre.
LE JÉSUITE
Sois insensible à son tourment; Ce n'est pas le cas d'être tendre.
11 redouble... le chien... Ah!... ah!
CLITANDRE
Je suis vainqueur.
Je vais, pour calmer ta douleur.
Verser sur ta blessure un baume salutaire; Le sens-tu?... le sens-tu, ma chère?
MARTON, se trémoussant.
Je sens une douce chaleur.
Qui me pénètre jusqu'au cœur.
Je sens distiller g-outte à g^outte...
Perce... enfonce, aimable vainqueur.
Ne t'amuse point sur la route...
l94 THEATRE d'aMOUR AU XVIIie SIÈCLE
Pousse, ami... pousse vivement...
Où suis-je?... Je me meurs... Soutiens-moi, cher amant...
CLITANDRE, se relevant.
Ma reine me pardonne-t-elle?
Je sens ce qu'elle a dû souffrir.
Pour les jeunes beautés, nécessit^ cruelle, Il faut par la douleur arriver au plaisir.
MARTON, rabaissant ses Jupons.
De joie et de reg-ret, tour à tour combattue. J'ose à peine sur toi, cruel, lever la vue.
Adieu vertu, sag^esse, honneur, Un instant a souillé ma gloire et ma pudeur. Cher Glitandre, ah! du moins, si tu m'étais fidèle : On attaque, on subjug-ue, on oublie une belle. GLITANDRE, tendrement.
Bannis ces soupçons odieux.
Comblé de tes faveurs, je t'en aimerai mieux; Viens : je veux sur toi-même en sceller la promesse. MARTON, entraînant Clitandre.
Eh bien, jouis de ma faiblesse;
Monte sur ce lit avec moi.
Je m'abandonne toute à toi.
LE JÉSUITE, à sœur Agathe.
Accompliront-ils seuls l'amoureux sacrifice? Soulage mon tourment, daigne, aimable novice. M'offrira contre-sens l'objet de mes désirs. Tout chemin peut conduire au temple des plaisirs.
SŒUR AGATHE
Ah! qu'un amant est tyrannique!
Tu le veux, il faut le vouloir.
(Elle se place et relève ses cotillons; le Jésuite se courbe sur elle et la menace d'une fausse attaque.)
LES PLAISIRS DU CLOITRE r QD
Point de caresse jésuitique, Fripon, ou pour jamais je renonce à te voir. Je ne prétends te recevoir Que par la route canonique.
LE JÉSUITE
Belle Ag'athe, sur moi tu connais ton pouvoir;
Je ne te ferai point d'injure; Si parfois au collège à nos jeunes g^arçons
Nous donnons de telles leçons,
C'est pour soulager la nature.
Soulève-toi, ma sœur.
Suis-je bien?
SŒUR AGATHE
Pousse avec vigueur...
Pousse, ami ; ne crains point d'ébranler ta monture.
LE JÉSUITE
Gomme tu l'as gobé ! Pour prix de ton ardeur. Reçois ce trait de feu.
SŒUR AGATHE
Quelle flamme subtile Dans mon cœur embrasé distille...
Ne finiras-tu point... je n'y saurais tenir... Je vais expirer de plaisir.
MARTON, tirant le Jésuite par sa robe.
Allons donc, libertin, rendez-moi mon amie;
Athlètes, suspendez vos coups ; J'apporte des gâteaux pour Clitandre et pour vous; Ce vin rallumera votre flamme amortie
Buvons à Bacchus, à l'Amour
Rendons hommage tour à tour.
(Ils mangent et boivent; pzndant ce temps, Agathe et Clitandre s'éclipsent.)
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