‹ Le théatre de l'âmeChapitre 11 sur 77 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

ZÉ.NU STÉPHANE, en redingote grise, grand front pensil'. le regard lointain. JOSY LE BOHEMIEN, en jaquette brune, eff'docliée, à broderies noires, grands anneaux de cuivre aux oreilles, cheveux noirs tombant en couleuvres bleues sur les épaules, teint bistre, yeux luisants. — (Ils sortent de la porte à droite.)

STKPIIA.M':

Je t'ai montn* ma Tour du Rêve. C'est la retraite de mon choix, la grotte farouclic de mes doux

songes. Nul n'ose me troubler dans ce dormoir délicieux. L'Archiduc lui-môme respecte mon asile. Quand j'y suis enfermé, ma solitude est inviolable comme celle des oiseaux dans les feuillages. Là chantent, dans mes veilles, mes chères mélodies. Mais ici, tout le jour, je travaille, j'écris, je compose ; et parfois, l'Archiduc vient me surprendre. Voilà ce que je dois à ce prince excellent et magnifique. Tu le vois, je suis presque heureux.

JOSY

Pourquoi pas tout à fait?

(Test vrai, je devrais l'être et je ne le suis pas. Ah! toi, tu ne connais pas l'inquiétude du rêve, le tourment de la création. Tout ce que j'ai fait jusqu'à ce jour n'est qu'un jeu d'enfant, une fantaisie d'écolier. Mais je porte là, sous mon front, tout un monde à naître, étrange et grandiose. Ce monde qui ne veut j)as sortir, voilà la torture de mes jours, le poids de mes insomnies !

JOSY

Tu es malheureux, Stéphane. Écoute Josy le Bohémien, et tu seras heureux comme lui. Rappelle-Loi ce jour où tu venais de jouer divinement dans un concert. Je n'étais qu'un pauvre enfant de quinze ans de la tribu des tziganes errants.

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Mais ton jeu m'avait transporté. Je me jetai à tes pieds en te suppliant de m'apprendre le violon.

STÉPHANE

Si je m'en souviens ! Tes yeux jetaient du fou à travers tes larmes, c'étaient des yeux de musicien. Je t'aimai tout de suite.

JOSY

Si tu n'avais pas consenti à me donner des leçons, j'aurais sauté dans la rivière. Mais tu devins mon maître, tu m'adoptas, tu fis de moi ton frère. Quand je compris que Zéno Stéphane avait donné à Josy le Bohémien une autre àme et la divine liberté avec son violon, alors Josy jura que Stéphane serait son unique ami parmi les hommes, que pour lui il traverserait les fleuves et des pays entiers, qu'il accourrait à son appel ; fût-ce de l'autre bout du monde I Eh bien, frère, aujourd'hui je voudrais te sauver.

STÉPHANE

Comment cela ?

JOSY

Rappelle-toi encore. Car bien des années ont roulé depuis. Une fois maître de mon art, malgré toi je me refis bohémien, et je courus le monde en vagabond avec ma troupe de musiciens. Quand je revins en Hongrie, un jour je t'appelai dans la

steppe où nous campions, et tu vins. Nous te donnâmes une grande fête.

STÉPHANE

Oui, ce furent de beaux jours, les seuls heureux de ma vie.

JOSY

Eh bien, reviens chez nous! Jamais tu ne seras heureux parmi les palais, les riches et les grands de ce monde. Tu es l'esclave de ceux qui te protègent. Tous les princes t'abandonneront après t'avoir choyé, toutes les femmes te tromperont après t'avoir aimé. Mais vivre errant, à l'aventure, avec des amours toujours nouvelles, dormir dans un chariot roulant, s'éveiller avec les oiseaux de la foret, épier la lune ensorcelée qui grimpe sur la lande à l'heure du rendez-vous, rouler avec les lleuves dans les vastes plaines, en élreignant sa belle, voilà la seule liberté et le seul bonheur. N'es-tu pas le roi de l'harmonie? Viens avec nous, Stéphane, et sois notre roi!

.STÉPIIANK

Nous nous aimons, frère Josy, mais nous ne sentons pas de même. Toi, lu ne vis que dans l'ivresse du moment, dans la joie d'aujourd'hui ; tu ignores la douleur d'hier et de demain. Ton bonheur est le fleuve qui te porte, le vin qui pétille sur les lèvres, la chanson que tu joues, la

LA ROLSSALKA 15

femme qui passe. Mon seul bonheur est dans ce monde obscur que je porte en moi-même, et qui me brisera si je ne puis le mettre au jour! Qui pourrait le faire sortir? Une femme peut-être.

JOSY

Songe aux belles tilles qui se promenaient au bord du lleuve, un soir que nous passions en barque. Je ebantais une chanson tzigane, tu m'accompagnais sur la cithare. Les coquettes rieuses nous suivaient sur la rive en nous jetant des œillets et des roses. Moi. je sautai à terre et j'en choisis une pour la danse. Toi, tu restas dans la barque à rêver...

STÉPHANE

Et pourtant je ne les ai pas oubliées ces belles jeunesses. Je vois leur sourire, j'entends leur voix. Que de beaux yeux nagent dans mon souvenir comme des fleurs ardentes ou tristes, tulipes noires du désir ou violettes de la mélancolie... que je n'ai point cueillies... que je ne re verrai plus... mystères, regrets éternels 1

JOSY

Voilà ton tort ! Il faut les cueillir toutes. On aime, on jouit, on souffre, on est trahi, on pleure, on rage, on se venge... et l'on oublie. Mais à chaque femme entrevue, à chaque nouveau désir, le feu d'artifice de l'amour revient incendier le cœur de sa féerie.

STÉPHANE

Ce n'est pas ainsi que je conçois le bonheur. Une seule femme et un seul amour. Recevoir d'elle le baiser souverain qui prend et donne tout, en vivre et en mourir... Ah ! si je l'avais reçu, j'écrirais enfin La S/jmjj/wnie de la Vie ! ... — Mais je ne connais ni cette femme, ni cet amour, ni ce baiser.

JOSY

Gomment? Tu n'as jamais senti le regard d'une femme s'imprimer comme un fer chaud sur ton cœur? Ton sang n'a jamais bondi au timbre d'une voix voluptueuse ?

STÉPHANE

Si! L'autre nuit, j'errais dans la ville. Une seule fenêtre éclairée brillait dans une rue déserte. Une femme invisible chantait dans cette chambre au son d'un clavecin. Je n'ai jamais entendu de voix pareille, si profonde, si chaude et si suave... une voix à vous fondre la moelle des os dans un creuset incandescent, à vous tordre le cœur de joie et d'angoisse. Il y avait tout dans cette voix, toutes les tendresses du ciel, et toutes les llammes de la vie. Elle embaumait d'un tleuve de sons le silence nocturne de la rue. Elle m'a grisé d'un parfum capiteux.

JOSY

Et tu ne sais pas qui est cette femme?

STÉPHANE

Non, mais cette nuit-là, en rentrant, je composai le Chant du Désir, le premier thème de ma grande symphonie.

JOSY

Celui que tu m'as joué tout à l'heure sur ton violon? Il est superbe. Quel cri de passion ! Je l'ai retenu, je le sais par cœur, je le jouerai à qui veut l'entendre. Mais, dis-moi, n'as-tu pas cherché à découvrir cette femme ?

STÉPHANE

Si c'est mon destin, je la rencontrerai. J'aurai la force de l'attirer par l'incantation de ma musique...

JOsY

Ecoute ! une idée ! Je dois jouer ce soir pendant la sérénade, sur le lac. L'Archiduc le veut. Je dirai sur mon violon ton Chant du Drsir.

STÉPHANE, passi.jnnéinent.

Oui ! Fais cela !

(Il porte la main à son cœur et chancelle.) JOSY, le soutenant.

Qu'as-tu ?

STÉPHANE

Une joie trop violente... Tu sais, je souffre du CQHir quelquefois... (se remettant.) Ce n'est rien. Je

sens que mon inconnue va venir... que je la verrai ! Pourrai-je le supporter? Voir cette femme... et devenir l'artiste que je veux !... (ii embrasse josy.) Merci, mon seul ami, toi seul me comprends. Tu ne feras pas de faute au moins !

JOSY

Sois tranquille. Cousins en amour et frères en musique. Adieu, je vais parler au chef d'orchestre.

STÉPHANE

Au revoir.

(Josy sort par le fond. Stéphane rentre dans la tour.)

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