‹ Le théatre de l'âmeChapitre 27 sur 77 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

STÉPHANE. JOSY

JOSY lai met la inaiu sur l'épaule.

Donc ils t'abandonnent tous ?

STÉPHANE

Que m'importe ? Mais il y a' quelque chose de plus grave. 11 s'agit de mon art, il s'agit de mon œuvre, il s'agit de ma foi.

JOSY

Qui peut rt''branler, si lu crois en toi ?

Tout s'effondre : je ne crois plus en moi, parce qii'Rlle ne m'aime plus.

JOSY

Tu penses donc toujours à cette Smirnova ?

STÉPHANE

Depuis six mois je ne respire, je ne vis, je ne travaille que par cet amour.

JOSY

Aimer une femme absente qu'on ne reverra jamais. Quelle folie !

STÉPHANE

Qu'en sais-tu ? Songe à ce que cette rencontre eut de merveilleux. Je n'ai vu cette femme qu'une fois, et pourtant de cette heure je suis rené. De son souffle a germé tout un monde, dont elle est l'animatrice. Par elle je suis devenu créateur. Pour elle j'ai commencé la Symphonie de la Vie par le Chant d/t Dési?'!

JOSY

Pourtant elle ne t'a jamais écrit.

STÉPHANE

Non, jamais. Mais c'est égal, je la sentais autour de moi. Aux heures de travail, son amour mys-

térieux et lointain me visitait, son haleine embaumée fécondait mon cerveau. Puis tout d'un coup... il y a un mois... ma force m'a quitté... j'ai perdu toute inspiration. 11 ma semblé que Clara Smirnova m'abandonnait. Alors... dans mon désespoir, j'ai composé /e Chant l'Adieu, le second thème de la Symphonie de la Vie. Mais

écoute bien ceci. (Il lul prend le bras et parle à voix basse.) Le

soir où j'ai joué pour la première fois ce thème sur mon violon, mes larmes chaudes coulaient sur les cordes, dans le crépuscule ; toutes les fibres de mon être vibraient avec l'instrument. Soudain, j'ai cru voir Clara marcher vers moi dans un tourbillon de neige. Cela dura quelques secondes et tout s'évanouit. Eh bien, vois-tu, Josy, depuis ce jour, j'attends quelque chose, un message, un signe d'EUe, qui me rende la vie... Mais le signe n'est pas venu.

JOSY

11 ne viendra jamais. Chimère et tromperie ! Cette femme, crois-moi, ne t'a jamais aimé. Moi aussi, j'ai aimé une lille cosaque. Elle m'avait promis de m'épouser. Je voulais abjurer ma vie errante, vivre près d'un chaud foyer, en travaillant comme un moujik. Le lendemain de ma promesse, la hlle sauvage de l'Ukraine partait en croupe avec son cavalier Tartare. Je les ai vus passer devant moi au galop, avec un grand éclat de rire.

STÉPHANE:, sai^fi.

Alors q 11 'as-tu fait?

.lOSY

Je les ai maudits tous les deux avec un serment terrible ! Depuis ce jour, je suis heureux et libre. Fais comme moi : écrase ton amour avec ta haine!

STÉPHANE, effrayé.

Songe à ce que tu me demandes !... Tuer mon amour, c'est tuer mon œuvre en germe, (ii va prendra

une partition dans rarmoire.) La VOici l'œUVrC écrite pOUr

elle, la Boiisi^alka ! Mon plus beau rêve d'art se lève dans ces feuilles comme une fée au soleil des légendes. Si je détruis mon amour, je détruis l'œuvre avec lui. Cet amour est le feu de mon être nouveau, la lumière de ma création. Que le feu tombe en cendres, ma vie agonise ; s'éteigne la lumière, la création est morte.

JOSY

Malheureux insensé, tu ne vois donc pas que ce grimoire est la chaîne maléfique par oii te tient la perfide?

STÉPHANE, égaré.

C'est vrai, elle sommeille dans ces feuilles. Elle s'y cache insaisissable et invincible. La nuit,

je la vois surgir de ces pages, avec sa roi)e verte, les ondes d'or de ses cheveux et l'éclair chatoyant de ses yeux d'améthyste, profonds comme des lacs, houleux comme la mer... Elle approche... elle se penche sur moi... je ferme les yeux... je sens ses lèvres me toucher — ici — comme du feu 1... tout mon corps frissonne et tremhle... Et le matin, je vais me regarder dans la glace pour voir si son baiser n'a pas laissé sur mon front la marque d'un fer rouge!...

JOSY

Tu vois! C'est de la magie infernale !

Tu as raison, il faut en finir! J'en deviendrais fou. Brûlons la chaîne fatale qui me lie à l'ombre meurtrière. Après, je renaîtrai peut-être.

1,11 regaiile le volume avec une niélanculie profonde. ) ÎNlaiS, avaut

de le perdre à jamais, je veux saluer mon rêve divin, je veux l'ensevelir avec la Chanson de la Roussalka. Ce sera mon chant du cygne. Toi, pendant ce temps, tu joueras la mélodie de l'Adieu.

JOSY iirend le violon.

A l'œuvre!

Pemiant que .losy joue, Stéphane récite sur un ton d'incantation la Clifiiison de In Hoiig.salka, qu'il lit dans ic texte.)

STÉPHANE

L'enfant pêcheur, près du Volga,

Coud ses filets au clair de lune,

Le remous tremble sous la dune

Et du Ilot sort la Roussalka.

Ses flancs sont parfumés d'armoise

Ses seins plus rouges que framboise :

Elle jaillit jusqu'à l'orteil

Les yeux pleins d'azur et de rêve.

De ses deux mains elle soulève

Ses cheveux couleur de soleil.

0 bel enfant pêcheur, veux-tu

M'ouvrir ta hutte où le feu brille ?

L'enfant répond : «— La belle fille,

Dis, que me donneras-tu?

— Je te donnerai, pour ta peine.

Un cheval qui franchit la plaine

Avec un manteau d'Ataman

Et, pour la moitié de ta couche,

Je te donnerai, moi la farouche.

Un trône d'or tout flamboyant! »

Dans la hutte, avec la fraîcheur,

Se glisse rOndine amoureuse,

Et rit la blanche visiteuse ;

Elle embrasse l'enfant pêcheur :

« — Voilà ton beau cheval, dit-elle.

Sa chevelure d'or ruisselle :

« — Voilà ton manteau d'Ataman. »

Les baisers pleuvent de sa bouche :

« — Voilà, ditrOndine farouche,

Ton trône d'or tout flamboyant! >'

Quand l'enfant s'éveille au grand jour, Au lieu des cheveux de l'Ondine, Il trouve une branche d'épine ; C'est la pâture de l'amour...

Sur sa poitrine en feu déferle, Froid serpent, un collier de perles ; Fausses larmes qu'elle pleura...

Sur son cou, vivaces blessures, Il sent brûler d'âpres morsures, Les baisers de la Rou^snlka !

L'enfant pêcheur, maudit de Dieu,

S'en va seul dans la steppe aride.

Pour se venger de la perfide

Dans l'herbe il allume un grand feu...

Il y jette la chevelure

Et le collier de la parjure...

Puis il retourne au lier Volga,

Avec son cœur que rien n'abreuve.

Et va noyer dans le grand lleuve

Les baisers de la Roussalka .'...

fAux derniers mots, Stéphane laisse tomber le manuscrit.) JOSY se jette dessus et le saisit.

Et maintenant, au feu la maudite !

(Il ouvre le poêle pour y lancer le volume.)

STÉPHANE le lui arrache d'un fjeste subit.

Eh bien non ! Je la garde !

JOSY

Tu veux donc tenter Dieu?

STÉPHANE

Je veux lutter jusqu'au bout.

JOSY

Elle te tuera !

STÉPHANE

J'achèverai mon œuvre, ou je mourrai sur elle comme un lion blessé sur sa proie !

(Il s'assied jirès de la table et s'accoude sur le inanusciit, dans une sombre torpeur.)

JOSY

Il est ensorcelé !

(On frappe dehors. -Josy va ouvrir.)

CARLOS, sous la porte.

Où est le maître?

JOSY

Il est souffrant. N'approche pas.

CARLOS

Voici une lettre pour lui.

JOSY Donne et Va-t-en. (SortCarlos. Josy s'approche de Stéphane.

Ami, réveille-toi.

STÉPHANE

Qu'y a-t-il?

JOSY

Une lettre;

STÉPHANE la prend, la regarde et la jxirte lentement à son visage.

Je connais ce parfum! (iiiouvre et pousse un cri.) Ah! je n'y vois plus. Lis, je t'en supplie!

JOSY

Qu'est-ce donc?

STÉPHANE

Lis ! te dis-je.

.JOSY lit d'une voix grave et solennelle.

(( 0 mon Stéphane, je vis avec ton œuvre. « Dans le silence de la steppe, j'ai entendu ta « voix. Travaille, espère, crée! Mon àme respire « avec la tienne ! »

STÉPHANE La signature .' (Josy llt la signature et reste interdit. Stéphane

lui arrache la lettre.) Clara qul t'aime l J'en étais sûr!

JOSY

Un prodige!

STÉPHANE

Un prodige d'amour! Le comprends-tu? — Le cri strident de mon coîur a traversé l'espace. Elle la entendu, et voici sa réponse. Elle m'aime, Josy. Victoire ! Le feu sacré est rentré dans mes veines !

.JOSY

Stéphane, tu es un maître... Tes mélodies font revenir les âmes !

84 LE THÉÀTKE DE l'ÀME

Page 1