‹ Le théatre de l'âmeChapitre 30 sur 77 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

KKDRO, seul. Il regarde l'adresse.

C'est bien son écriture. (Il décliire, le cachet, déploie la

lettre et lit.) « Clara ! — Depuis le jour oii votre lettre <c est venue me tirer du néant, j'ai senti revivre " mon àme prête à dépérir. J'ai écrit une œuvre « où j'ai mis toute ma vie. Vos lettres m'ont sou- « tenu. — Depuis deux mois, elles me manquent; « je suis à bout de force. Un mot, je vous en sup- <' plie. — Votre Stéphane. » — Cela devient grave ;

il faut en finir. (Il froisse la lettre, la jette au feu et la regarde brûler.)

Chimère et perversité, — voilà toute la femme. Et

pourtant, dans cet être mobile comme l'onde, rusé comme le serpent, chatoie tout le charme de la vie et rutile le feu du désir dont nous vivons. Malheur à ceux qui se laissent duper par les mensonges de la femme , Is deviennen' des pantins ridicules. Amoureux, artistes et poètes, qui se prennent dans ses filets, sont eux-mêmes des femmes. Ils nous divertissent, ils nous excitenL; ils ne sont pas de la race des dompteurs et des maîtres. — Or, j'en suis, moi, Serge Fédro. — Qui tient la femme, tient le monde. Mais pour la tenir, il faut la charmer, l'inquiéter et la faire souffrir — un peu — si elle est faible,

— beaucoup — si elle fait mine d'être forte. — Elle n'est d'ailleurs exquise que lorsqu'elle souffre.

— Posséder une femme en fureur ou une femme en larmes, — il n'y a rien au delà. Grâce à ce monstre charmant, j'ai gravi les degrés de la vie. Une femme de cour m'a fait obtenir mon premier commandemen' ; une femme tcherkesse m'a valu mon grade de capitaine, en trahissant son mari et en me découvrant une conspiration. Quand je l'ai quittée, elle a voulu me tuer. J'aurais pu la faire exécuter. J'ai eu pitié d'elle et l'ai mise en

prison, (ll fronce le sourcil et baisse la tête. Un silence.) Mais mC

voici au grand tournant de l'existence. En Clara Smirnova, j'ai rencontré la femme avec tous ses rêves et tous ses pouvoirs, plus dangereuse que les autres, mais aussi plus séduisante et plus utile. En elle, la passion est une force et le caprice une tem-

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pête. — Sous l'impétuosité de son désir, il me semble parfois que sa volonté va submerger la mienne. Il y a, Dieu me pardonne, des heures où je suis tenté de prendre au sérieux mon rôle de héros ! — Sois sur tes gardes, Fédro. Pas de sottise, ou tu es perdu. 11 s'agit de garder les rênes en mains. — Mon contrat me garantit la terre, mais je veux la femme aussi, je la veux touteentière, corps, âme et volonté, (ii sourit.) Clara Smirnova, ton caprice pour ce musicien est ta dernière velléité d'indépendance. — Quand je t'aurai corrigée de ce petit défaut, tu deviendras docile comme une jument de la steppe, qui, lasse d'un galop furieux, piétine sous le mors, écumante et domptée ! — Et, maître de Clara, je suis maître du monde. — J'entends venir mon amazone, (upose sa cravache sur une chaise et sétendsur le sofa). Qu'ou cst bien ici. — Décidément je suis d'humeur amoureuse, aujourd'hui.

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