‹ Le théatre de l'âmeChapitre 31 sur 77 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

FÉDRO, CLARA entre rêveuse et absorbée, par le fond. Elle s'assied au piano sans voir Fédro et prend trois accords lents et mélancoliques.

FÉDRO, couché sur le sofa.

Dieu, quelle musique funèbre !

CLARA

Ahl vous êtes revenu?

FÉDRO se lève et marche vers elle.

Oui, chère amie, je vous attendais. Voilà trois jours que vous refusez de m'accompagner dans ma promenade à cheval. Je veux du moins vous entendre chanter,

CLARA se lève et quitte le piano.

Je ne suis pas en voix, aujourd'hui.

FKDRO

Eh bien, jouez- moi quelque chose.

CLARA

Je n'en ai plus envie. Vous n'aimez que la musique gaie, moi j'aime la musique triste et passionnée. Je vous ennuierais.

FÉDRO

La musique triste et passionnée? (ii prend quelques

cahiers de musique sur le piano et les feuillette.) Uui, C CSt bien

cela. (Lisant les titres.) Sérénade triste, par Zéno Stéphane, — Romances pour voix de femme, par Zéno

otépnane. {Prenant la partition reliée siu' le juipitre du piano.)

« La Symphonie de la Vie, Naissance, Mort et Résurrection, sur les thèmes du Désir, de l'Adieu et du Revoir, par Zéno Stéphane. » Tout cela est plus que triste, c'est significatif; plus que passionné, c'est éloquent. Depuis un an que nous sommes mari('S, ma chère Clara, vous ai-je fait une seule scène de jalousie ?

CLARA

Ma foi non.

FÉDRO

Pourtant, vous êtes très coquette avec les liommes.

CLARA

Vraiment? Et vous êtes très entreprenant avec les femmes.

FKDRO

Cela n'est pas sérieux et nous ne nous en voulons pas. Mais, depuis quelque temps, je trouve que vous vous occupez un peu trop de ce musicien hongrois.

CLARA

Voilà qui est étrange 1 Je n'aurais pas le droit de chanter les airs qui me plaisent?

FÉDRO

Vous les chantez avec une passion et une persistance I...

Passion d'art seulement. 11 s'agit d'un musicien qui m'a été présenté par l'Archiduc, le jour de notre contrat de mariage, qui vit à cinq cents lieues d'ici et que je ne reverrai jamais.

FÉDRO

Je n'entends rien à la musique, mais je sais

lire. (Montrant les titres de la partition.) « Le Désir, l'AdieU

et le Revoir » ne sont-ce pas les thèmes de la Symphonie de la Vie?

CLARA

Vous devenez bizarre et tout à fait bourgeois,

FÉDRO

Oh, si ce n'était que cela. Mais il y a autre chose. Je parierais que Zéno Stéphane vous écrit et que vous lui répondez.

CLARA, tressaillant.

Où prenez-vous cela?

FÉDRO

Je le devine à vos attitudes, à vos humeurs. Quand vient une lettre de lui, vous exultez de joie. Quand il n'en vient pas, vous êtes morne, — comme aujourd'hui. — Avouez-le, Clara, vous écrivez à Zéno Stéphane.

CLARA

Et quand cela serait... que vous importe? Une femme du grand monde n'a-t-elle pas le droit de protéger un artiste ?

FÉDRO

Certes, mais non de l'aimer, quand elle est la femme de Serge Fédro.

CLARA, avoc impatience.

Je ne laime pas comme je vous aime.

FÉDRO

Vous l'aimez autrement et peut-être davantage. Voilà ce qneje ne puis souffrir! (se rapiirochant deiie.) Clara, je ne vous parle pas en maître, mais en amant... Vous savez que je ne respire que par vous. Toute ma vie vous appartient. Vous pouvez bien faire un sacrilice pour moi. Promettez-moi de ne plus écrire à cet homme!

CLARA, hautaine.

Vous m'en demandez trop. Je vous ai juré fidélité, et je ne manquerai pas à mon serment, si vous ne manquez pas au vôtre. Mais je me suis promis à moi-même de garder une âme libre, de ne mutiler aucun de mes sentiments. Celui que j'ai pour Zéno Stéphane est noble et pur... J'ai le devoir de veiller à distance sur un grand artiste... Ce malheureux a besoin de moi. Si quelques mots tombés de ma plume peuvent entretenir la flamme de son génie, est-ce un vol que je vous fais? Croyez-moi, Fédro, ne touchez pas à cette amitié sacrée.

FÉDRO remet la partition sur le pupitre.

C'est bien, Madame, je vous entends. Alors,

soyons libres tous les deux. (Il reprend sa cravache.) La

baronne de Strélitz, la dame du château voisin m'a fait inviter pour la chasse de demain. Son piqueur attend ma réponse. Je vais lui dire qu'elle peut compter sur moi. — Vous et moi, nous vivrons désormais chacun sur son domaine. Je vous laisse la musique et je prends la chasse...

(Il va jiour sortir.)

CLARA, le ra]>pelant.

Fédro ! Vous m'aviez promis de ne plus revoir cette femme !...

FÉDRO

J'ai des raisons pour me dédire.

CLARA

Ecoute, mon ami, regardons-nous en face et parlons franc. Je t'aime et je t'ai tout sacrifié. Mais, si je ne suis pas pour toi tout ce que je pourrais être, c'est parce que tu n'es pas celui que j'ai cru. J'ai aimé en toi l'homme séduisant, fort et hardi, mais j'attendais le héros. Il n'est pas venu. C'est dans la guerre du Caucase que ton nom a grandi... J'ai frémi de joie au récit que tu m'as fait de ta campagne, j'ai tressailli d'orgueil à ta jeune gloire. Mais je la voulais plus grande encore... J'espérais te suivre là-bas, partager tes dangers, assister à tes victoires. Au lieu de cela, tu mènes une vie de fainéant, et pour te distraire tu fais la cour à des aventurières de bas étage !

FÉDRO

Ma belle amazone, je ne vis que pour te plaire et je ferai tout ce que tu voudras, mais à une condition. — Promesse contre promesse. — Juremoi que tu n'écriras plus une seule fois à Zéno Stéphane, que tu brûleras toutes ses lettres, qu'il est chassé de ta mémoire à tout jamais... et j'accepte demain le nouveau commandement qu'on m'offre. Dans huit jours, nous partons pour le Caucase.

CLARA, avec une joie subite.

Vrai?

FÉDRO

Je te le jure.

CLARA, baissant la tête.

Ah! c'est mai, ce que je vais faire... Abandonner une âme dont je suis la seule foi... c'est lâche... Je ne peux pas!

FKDRO

Tu peux bien sacrifier cet homme à ton amour pour moi. — Oublie le musicien, et je serai ton

lierOS. (Il la prend par la taille et murmure à son oreille.) SoU^Ô

aux belles chevauchées, à l'ombre des forêts chaudes et dans les défilés vertigineux. La nuit, sous la tente, nous nous aimerons au hennissement des chevaux, au cri des bêtes fauves, nous

délierons la mort sauvage dans un frisson do volupté profonde. Clara, Clara, tu ne connais pas encore le bonheur. On ne se possède pas ici comme nous nous posséderions là-bas!...

(Elle se laisse aller dans ses bras, gaj^née par l'ivresse, et louibe doucement, comme brisée, sur le sofa. Il se penche sur elle, lenibrasse sur la bouclie et puis la regarde fixement.)

CLARA, se relevant à demi, comme luintense.

Grand Dieu, quel empire tu as sur moi!... Alors tu promets de ne plus revoir la baronne?

fi:;dr()

Je vais lui envoyer mon refus. — Et toi, promets-tu d'oublier Stéphane?

CIjARA, sulToquée.

Je le promets!

MIKOULA entre par le fond.

La princesse Irma Zamosk est arrivée en troïka et demande à parler à madame la comtesse.

CLARA, se prend la tète des deux mains, comme au sortir d'un rêve. A part.

Grand Dieu, qu'ai-je fait? (iiaut.) Ma tante?... Qu'elle soit la bienvenue!...

FÉDRO, à Clara.

A tout à l'heure !... (Sous la porte, à part.) Demain, elle sera matée ! ii sort.)

LA ROL'SSALKA 99

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