‹ Le théatre de l'âmeChapitre 34 sur 77 · IR^LV · texte numérisé non relu

IR^LV

Vous vous êtes revus?

CLARA

.Jamais !... Mais c'est bien pire. J'épousai Fédro. Je me jetai dans ses bras comme dans un goulfre... pour oublier... et pour vivre enlin... Nous passâmes six mois d'ivresse, enfouis dans les rives herbeuses du Volga et dans l'océan de ma steppe... J'étais heureuse, je le croyais du moins... mais je ne pus oublier Stéphane. Aux heures abandonnées du rêve, aux heures saintes

du chant, je revoyais son image attristée. Elle me hantait et je m'attendrissais sur elle. J'eus la certitude qu'il ne pouvait se passer de moi, qu'il avait besoin de mon amour pour déployer ses ailes dans le ciel sans bornes de l'harmonie. Et de toutes mes fibres... je chantais ses mélodies... Il me semblait alors que je lui donnais le souffle de ma vie !... JVlaisjene voulais pas lui écrire... Non! j e ne le voulais pas ! Alors. . .

IRMA

Quelque chose advint?...

CLARA

Oh ! quelque chose d'étrange... de presque surnaturel. Il y a six mois, en plein hiver, je marchais seule dans la steppe, au soleil couchant. Des cygnes sauvages volaient sur les étangs gelés. La plaine Ijlanche ondulait infinie. Tout à coup, je crus entendre l'archet d'un violon dans les abîmes de l'air. C'était un son grêle, imperceptible. Il modulait un chant d'adieu, pareil à ceux des Tziganes, mais si doux et si navrant que j'en eus le cœur convulsé... J'avais reconnu le timbre de son instrument. C'était comme si son âme m'appelait... La mélodie se noya dans l'espace, et je me jetai à terre, les ongles crispés dans le sol et le visage dans la neige.

IRMA

Et puis ?

LA ROUSSALKA lOî

CLARA

Ah ! ce fut plus fort que moi. — En rentrant, j'écrivis à Stéphane : « J'ai entendu ta voix. Travaille, espère, crée ! — Clara qui t'aime. » — Aucune puissance de la terre ou du ciel ne m'eût empêché d'écrire cette lettre!...

IRMA

A la bonne heure ! Ce jour-là, tu as été toimême. Que n'épousais-tu ton musicien ! Tu aurais fait de lui un grand artiste ; il eût fait de toi une cantatrice !

CLARA

Trop tard ! Trop tard ! Il y a une malédiction sur ma vie, il y a un démon qui me possède. C'est la torture sauvage dans mon cœur, la torture des deux amours. L'un qui me tient par toutes les fibres de la chair et veut s'attacher à un homme vivant, l'autre qui me prend par le fond de l'àme et me jette dans l'Inconnu ; l'un qui me chuchote : « Oublie et sois heureuse ! » l'autre qui clame : « Je suis le grand amour, Tétei'nel et le seul, tu ne m'échapperas pas, tu me chercheras dans mon immensité sans me trouver jamais ! » Je le connais depuis longtemps ce génie terrible qui me poursuivait dans la steppe au galop de mon cheval. Alors ce fut le petit pâtre, que j'avais vu mourir dans mes bras, qui hanta mes nuits d'insomnie. Aujourd'hui c'est Stéphane qui passe sur ma tête

avec une lyre de feu dans les frissons de la musique, et me crie : « Viens! viens! je souffre ! « Viens lutter et soulTrir avec moi, pour que je ne « sois plus seul dans mon enfer! » Torture affreuse; au milieu de mon cœur, il y a un point brûlant, d'oii une douleur inexprimable rayonne dans tout mon être. Ah ! si je pouvais y creuser une blessure profonde, pour que le sang ruisselle librement. Alors finirait cette angoisse qui m'étreint. Elle coulerait enfin, par ma blessure ouverte, la Source- Mère de toutes mes douleurs !...

IRMA

Sois tranquille, elle va couler.

CLARA

Mais je ne veux plus de cette souffrance. Oui, c'est fini. Plus d'amour dans l'au-delà, dans le vide sans fond, dans l'éternelle duperie du Rrve. Je refoule à tout jamais la Source-Mère dans ses profondeurs. Plus de fantôme qui me hante; je veux ma part de bonheur sur la terre. Sache-le, j'ai tué Stéphane dans mon cœur et suis toute à Fédro.

IRMA

Tu crois cela, malheureuse? Eh! bien, maintenant que j'ai lu dans ton cœur, je vais te porter le coup libérateur. Sache-le, c'est moi qui ferai jaillir la Source-Mère par ta blessure ouverte.

CLARA se lève, effrayée.

Mon Dieu, que vas-tu faire ?

IRMA se lè\e n sun tour.

T'arraeher a un bonheur honteux et te vouera une douleur digne de ton cœur et de ta destinée.

CLARA

Que veux-tu dire ?

IRMA

Fédro est indigne de toi !

CLARA

Tu mens !

IRMA

Il gaspilh^ ta fortune et te dépouille jusqu'à la dernière loque.

CLARA

Que m'importe, s'il m'aime?

IRMA

Tu l'aimes? 11 t'exploite comme il a exploité toutes ses maîtresses.

CLARA

Allons donc! Fédro est un héros ; ses actions le prouvent.

IRMA

Des contes qu'il t'a faits. Lui un héros! Un

soldat d'aventure, un suborneur de femmes, capable des plus lâches perfidies.

CLARA

Assez, ma tante. Pas un mot de plus ou des preuves! des preuves! D'ailleurs tout cela est absurde. Fédro a accepté un nouveau commandement et dans huit jours nous partons pour le Caucase. (Avec amertume.) Quaut à Stéphane, j'ai bien le droit de l'oublier, puisqu'il m'oublie. Voilà trois mois qu'il ne m'écrit plus ! Toutes mes lettres sont restées sans réponse.

IRMA

Sais-tu pourquoi tu n'en reçois plus ? Fédro intercepte votre correspondance.

CLARA

Fédro est incapable d'une telle action.

IRMA

Il est capable de tout, mais tu es aveugle. Il a corrompu à prix d'or ton vieux Mikoula, qui lui donne tes lettres et celles de Stéphane.

CLARA

Comment le sais-tu ?

IRMA

Le vieux était ivre un soir, il a parlé, sa fille

est la sœur de lait de ma femme de chambre et lui a tout dit... Katoucha me Ta répété.

C'est impossible, mais je veux savoir la vérité...

(Elle fait sonner un timbre. Mikuula entre. Clara lui saisit le poignet.)

Est-il vrai que tu donnes mes lettres au comte?

MIKOULA, balbutiant.

Moi... moi... ce n'est pas vrai!

CLARA, le secouant.

Regarde-moi donc en face et dis-moi tout !

MIKOULA

Maîtresse, tu m'avais dit de lui obéir comme à mon maître et à mon seigneur.

CLARA

Je ne t'avais pas dit de me trahir !

MIKOULA

Il ma menacé de mort.

CLARA

11 fallait me le dire.

MIKOUL.\

Il m'a promis la dot de ma fille;

CLARA

Misérable ! Moi qui t'aurais donné ta liberté en plus! Quand est venue la dernière lettre que tu lui as donnée ?

MIKOIJLA

Ce matin.

CLARA lâche le poignet deMikoula et se preml la tète.

Ah !

MIKOULA

Ma petite mère, pardonne-moi!

CLARA

Que Dieu te pardonne. Tu ne sais pas le mal que tu as fait. Va-t-en. Et que je ne te revoie plus jamais !

MIKOULA s'en va en jileurant.

J'ai perdu ma petite mère ! (u sort.)

(Clara s'affaisse sur le sofa et sanglote, le visage dans ses mains ) IRMA pose sa main sur son épaule.

Ma pauvre enfant, comme je te fais souffrir. Mais c'est pour te sauver.

CLAR.V, relevant la tète.

C'est toi, ma tante, qui parles ainsi, toi qui as sacrifié tes sentiments au monde !

IRMA

Oui, j'ai gâché toute ma vie en épousant un homme titré, riche et stupide. Je me rachète en aidant les femmes à la révolte contre de sots préjugés et des lois iniques. Je suis une torche éteinte, mais ma cendre hrûle assez pour rallumer les autres. — Si jamais tu veux sortir de ton enfer, ma maison test ouverte et ma fortune t'appartient !

CLARA lui tend la main en essuyant ses larmes.

Merci; laisse-moi seule maintenant. Fais atteler ta voiture et attends-moi. Peut-être partirai-je avec toi. Va-t-en ; j'entends Fédro qui vient.

IRMA

Que vas-tu lui dire?

CLARA, bouillonnant J'une colère sourde.

La vérité, dût-il me tuer !

IRMA

Il ne l'osera pas. Courage ! A tout à l'heure.

(Elle va vers la porte, se retourne et s'arrête. X part.) La lOUdre

va tomber ici. Advienne que pourra. J'ai réveillé la lionne; elle tiendra tète au tigre. lEiiesort.)

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