‹ Le théatre de l'âmeChapitre 38 sur 77 · AU PAVILLON DU LAC · texte numérisé non relu

AU PAVILLON DU LAC

Même décor qu'au I" acte. En plus, une chaise hmgue sur le devant (le la scène, à droite.

SCEXE l

STÉPHANE, un peu plus tard LORENSKl

STI^PIIANE, assis à sa table de travail prés du piano, il relève sa tête plongée dans ses inains.

Plus une mélodie, plus une note dans ma pauvre tête... Le vide... Le silence... l'immobilité. Mes pensées tourbillonnent comme des feuilles mortes dans un cimetière plein de neige. Mon cerveau se glace, mon cœur retombe dans son néant. Et pourtant, c'est, ici qu'a commencé ma vie nouvelle, c'est ici que j'ai reçu le baiser delà Roussalka ! Mais elle — qu'est-elle devenue? — Depuis trois mois, plus un signe de vie !... si elle n'est pas morte, elle m'a oublié. L'oubli est frère

de la mort. (Il se lève, va vers la chaise longue et s'y assied.) Je

suis las de tout, de l'effort perdu, de la fausse gloire, de ce monde lourd, t[iii ne saura jamais pour quel songe divin l'artiste se consume, (ii s étend

sur la chaise longue et ferme les yeux.) Si jC pOUVais dormir

et ne plus me réveiller... dormir... et oublier... moi aussi.

LORP:nskI s'uppi'oche doucement.

Maître ! Maître !

STPÉHANE rouvre les yeux et se met sur son séant.

Ah ! c'est vous !... Bonjour, Lorenski.

LORENSKI

Gomment va votre santé aujourd'hui?

STÉPHANE

Mieux !

LORENSKI

Et ce mal de cœur?

STÉPHANE

Oh I ce n'est rien 1 Quoi de nouveau ?

LORENSKI

Mais il n'est toujours question à la ville et à la cour que de votre aventure récente. Le succès prodigieux de votre grande symphonie, dirigée par vous, à Vienne ; un prince étranger vous oiïrant la place de maître de chapelle ; et l'Archiduc jaloux, découvrant enfin votre génie, vous offrant un traitement double pour revenir ici composer vos œuvres, tout à votre aise. N'est-ce pas un conte de fées ?

STÉPHANE

Oui, mais après ce triomphe, je suis tombé malade. Maintenant, je suis épuisé.

LORENSKI

Allons donc ! Que parlez-vous de maladie ? Un nuage qui passe... Vapeur de femme et fatigue d'artiste se valent. L'une couve un amour, l'autre un chef-d'œuvre. Cela s'appelle une maladie ; on payerait pour l'avoir. Mais écoutez la grande nouvelle. L'Archiduc qui ne fait rien à demi, vous réserve une surprise. Ce soir, il fait exécuter le final de votre symphonie sur le lac. Voilà huit jours que nous répétons. Vous voyez d'ici la rage de Seidler qui nous dirige. Mais il ne flanchera pas cette fois-ci. 1/Archiduc lui a fait dire sous main que, s'il râlait le morceau, il recevrait son

congé. (Confidentiellement à roreille de Stéiihane.) On dit même

que vous allez le remplacer bientôt. Ce serait, dans l'orchestre, une orgie de gaîté.

STÉPHANE

Oh ! que Seidler se rassure... Hélas ! je n'en aurai plus la force.

LORENSKI

Vous plaisantez. Etre là, ce soir, avec l'Archiduc, entendre le thème de votre Résurrection s'élancer du lac aux premières lueurs des étoiles, cela ne vous ressuscite pas ?

STÉPIIANP:, absorbé et distrait.

J/« résurrection... quelle ironie!

LORENSKI

Ah ! décidément, clier maître, vous n'êtes pas romantique. Moi, je le suis. On m'appelle le cor sentimental et je ne m'en porte que mieux. J'engraisse de mon sentiment. Comme je me réjouirais à votre place, rien que pour voir la face de

Seidler !

sti<:piiane

Mon cher Lorenski, vous ne pouvez pas comprendre ce qui se passe en moi. Mais voyez-vous, Seidler, l'Archiduc, ma symphonie, à l'heure qu'il est, tout cela me touche autant que le roulement d'une voiture ou le cri d'un moineau qui passe.

(Il lui prend le bras d'un geste fiévreux.) Mais si VOUS pOUvicZ

me donner des nouvelles de Josy, vous me feriez renaître.

LORENSKI

De Josy, le Tzigane? Il y a deux mois qu'il est parti avec sa troupe pour la Russie. Dieu sait s'il reviendra jamais, le vagahond des steppes.

STÉPHANE

Pourtant, il faut qu'il revienne, il le faut! N'a-t-il pas rodé dans (;es parages?

LORENSKI

Non.

STÉPHANE

Personne ne la vu ?

LORENSKI

Personne.

STÉPHANE

Il m'a promis de revenir dans deux mois au plus tard. Les deux mois sonl passés.

LORENSKI

Autant compter sur le ve.it que sur la parole d'un Bohémien.

STÉPHANE

Josy et moi, nous sommes frères, selon le rite des Tziganes. Il reviendra.

LORENSKI

Qu'attendez-vous de lui?

STÉPHANE

Le message de vie ou de mort. L'un ou l'autre sera la délivrance. Tout mal est broyé ou nous broie.

LORENSKI

Adieu, maître.

STÉPHANE

Merci, Loronski. A ce soir et salut aux amis.

LORENSKI, en s'en allant se touche le front du doi^t en hochant la tète.

Pauvre homme de génie!

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