AU PAVILLON DU LAC
Même décor qu'au I" acte. En plus, une chaise hmgue sur le devant (le la scène, à droite.
SCEXE l
STÉPHANE, un peu plus tard LORENSKl
STI^PIIANE, assis à sa table de travail prés du piano, il relève sa tête plongée dans ses inains.
Plus une mélodie, plus une note dans ma pauvre tête... Le vide... Le silence... l'immobilité. Mes pensées tourbillonnent comme des feuilles mortes dans un cimetière plein de neige. Mon cerveau se glace, mon cœur retombe dans son néant. Et pourtant, c'est, ici qu'a commencé ma vie nouvelle, c'est ici que j'ai reçu le baiser delà Roussalka ! Mais elle — qu'est-elle devenue? — Depuis trois mois, plus un signe de vie !... si elle n'est pas morte, elle m'a oublié. L'oubli est frère
de la mort. (Il se lève, va vers la chaise longue et s'y assied.) Je
suis las de tout, de l'effort perdu, de la fausse gloire, de ce monde lourd, t[iii ne saura jamais pour quel songe divin l'artiste se consume, (ii s étend
sur la chaise longue et ferme les yeux.) Si jC pOUVais dormir
et ne plus me réveiller... dormir... et oublier... moi aussi.
LORP:nskI s'uppi'oche doucement.
Maître ! Maître !
STPÉHANE rouvre les yeux et se met sur son séant.
Ah ! c'est vous !... Bonjour, Lorenski.
LORENSKI
Gomment va votre santé aujourd'hui?
STÉPHANE
Mieux !
LORENSKI
Et ce mal de cœur?
STÉPHANE
Oh I ce n'est rien 1 Quoi de nouveau ?
LORENSKI
Mais il n'est toujours question à la ville et à la cour que de votre aventure récente. Le succès prodigieux de votre grande symphonie, dirigée par vous, à Vienne ; un prince étranger vous oiïrant la place de maître de chapelle ; et l'Archiduc jaloux, découvrant enfin votre génie, vous offrant un traitement double pour revenir ici composer vos œuvres, tout à votre aise. N'est-ce pas un conte de fées ?
STÉPHANE
Oui, mais après ce triomphe, je suis tombé malade. Maintenant, je suis épuisé.
LORENSKI
Allons donc ! Que parlez-vous de maladie ? Un nuage qui passe... Vapeur de femme et fatigue d'artiste se valent. L'une couve un amour, l'autre un chef-d'œuvre. Cela s'appelle une maladie ; on payerait pour l'avoir. Mais écoutez la grande nouvelle. L'Archiduc qui ne fait rien à demi, vous réserve une surprise. Ce soir, il fait exécuter le final de votre symphonie sur le lac. Voilà huit jours que nous répétons. Vous voyez d'ici la rage de Seidler qui nous dirige. Mais il ne flanchera pas cette fois-ci. 1/Archiduc lui a fait dire sous main que, s'il râlait le morceau, il recevrait son
congé. (Confidentiellement à roreille de Stéiihane.) On dit même
que vous allez le remplacer bientôt. Ce serait, dans l'orchestre, une orgie de gaîté.
STÉPHANE
Oh ! que Seidler se rassure... Hélas ! je n'en aurai plus la force.
LORENSKI
Vous plaisantez. Etre là, ce soir, avec l'Archiduc, entendre le thème de votre Résurrection s'élancer du lac aux premières lueurs des étoiles, cela ne vous ressuscite pas ?
STÉPIIANP:, absorbé et distrait.
J/« résurrection... quelle ironie!
LORENSKI
Ah ! décidément, clier maître, vous n'êtes pas romantique. Moi, je le suis. On m'appelle le cor sentimental et je ne m'en porte que mieux. J'engraisse de mon sentiment. Comme je me réjouirais à votre place, rien que pour voir la face de
Seidler !
sti<:piiane
Mon cher Lorenski, vous ne pouvez pas comprendre ce qui se passe en moi. Mais voyez-vous, Seidler, l'Archiduc, ma symphonie, à l'heure qu'il est, tout cela me touche autant que le roulement d'une voiture ou le cri d'un moineau qui passe.
(Il lui prend le bras d'un geste fiévreux.) Mais si VOUS pOUvicZ
me donner des nouvelles de Josy, vous me feriez renaître.
LORENSKI
De Josy, le Tzigane? Il y a deux mois qu'il est parti avec sa troupe pour la Russie. Dieu sait s'il reviendra jamais, le vagahond des steppes.
STÉPHANE
Pourtant, il faut qu'il revienne, il le faut! N'a-t-il pas rodé dans (;es parages?
LORENSKI
Non.
STÉPHANE
Personne ne la vu ?
LORENSKI
Personne.
STÉPHANE
Il m'a promis de revenir dans deux mois au plus tard. Les deux mois sonl passés.
LORENSKI
Autant compter sur le ve.it que sur la parole d'un Bohémien.
STÉPHANE
Josy et moi, nous sommes frères, selon le rite des Tziganes. Il reviendra.
LORENSKI
Qu'attendez-vous de lui?
STÉPHANE
Le message de vie ou de mort. L'un ou l'autre sera la délivrance. Tout mal est broyé ou nous broie.
LORENSKI
Adieu, maître.
STÉPHANE
Merci, Loronski. A ce soir et salut aux amis.
LORENSKI, en s'en allant se touche le front du doi^t en hochant la tète.
Pauvre homme de génie!