SCÈNE
STÉPHANE, seul d'abord, puis HEILER
STÉPHANE prend sur le piano un manuscrit ricliement relié. Un titre en lettres d'or brille sur la couverture.
Il est terminé le drame chantant de mon rêve, né du baiser divin de son amour, écrit avec le sang du cœur. La voilà, la Roiissalka. Mais qu'estce que ce manuscrit? Un grimoire obscur, une énigme incomprise. Clara Smirnova, toi seule pourrais animer mon rêve. Oh ! celte voix qui vibre comme une cloche, qui brûle comme une bouche et perce comme un glaive, cette flamme de vie, à qui nul métal ne résiste, cette voix devant laquelle mes songes palpitants se sont dressés, comme devant la lumière créatrice, cette voix... ne l'entendrai-je plus jamais? Trois mois de silence depuis sa dernière lettre, pas une réponse aux miennes ! — Morte. Non, vivante, trop vivante aux bras de l'autre ! ah ! il la possède, lui, pendant que je noircis des pages vaines. Eux, ils vivent toute la vie ; moi je dépéris, et mon œuvre n'est que poussière !
(Il est saisi d'une crampe au cœur et tombe évanoui sur la chaise longue.)
HEILER sap])roche avec inquiétude.
Qu'as-tu, mon pauvre enfant? Tu soullVes ? Te manque-t-ii quelque chose?
STÉPHANE se relève à demi, se tàte la poitrine et regarde autour de lui d'un air égaré.
Je voudrais boire, boire une seule gorgée à la coupe écumante de la vie... et puis mourir.
HEILER
Mourir ! Mais je veux te guérir, moi !
STÉPHANE
Me guérir?... ah! qu'on me laisse au moins ma solitude... c'est la madone des maudits!
HEILER
Tu oses dire cela à ton vieux maître, ^n lecmsidèreun
instant avec tristesse et fait un geste de désespoir.) Ainsl, VOilà
où t'a mené ton cœur intempérant, et ton esprit indisciplinablc!... Oui, sans doute, elle a réussi ta symphonie, elle a réussi malgré tout, par un miracle. Christian Heiler qui n'y croyait pas, s'en est réjoui. Mais un miracle n'arrive pas deux fois. Comment as-tu répondu à la clémence du destin ? Au lieu d'entrer dans la voie de la sagesse en te soumettant aux lois humaines et divines, tu t'attaches au tlanc cet amour insensé, cette peau de Nessus, qui ronge ta chair, empoisonne ton sang, et corrompt tes pensées. Je t'avais enseigné la loi des bons maîtres, le respect de l'art, l'amour de la famille, le culte du devoir, (juand tu es sorti de mes mains, tu étais jeune, sain et
vigoureux, tu débordais de vie et d'espérance. Qu'es-tu devenu maintenant? Où t"a conduit la révolte? Te voilà malade, ruiné de corps etd'àme, à moitié fou... et tout cela pour cette femme maudite, pour une absente, pour une chimère!
STÉPHANE
Et si cette chimère est ma foi, si cette femme est toute ma vie?