‹ Le théatre de l'âmeChapitre 40 sur 77 · HEU.ER · texte numérisé non relu

HEU.ER

Fort bien. Lisons l'argument, (ii m.) «Une « ondine du lleuve devint femme au chant d'un « Kobsar amoureux — et l'oublia après l'avoir « aimé pendant une nuit. » Ceci ne m'étonne pas. — « Devenue femme, d'une beauté surnaturelle, (( elle épousa le Tzar, Ivan le Terrible. Elle « causa la mort de tous ses amants, et ne re- « trouva son àme perdue qu'avec la mémoire de « son premier amour, au chant de ce même « Kobsar, devenu le fou de la steppe. (Heiier hausse

LA HOUSSALKA 129

« les épaules.) Après s'être reconnus, les amants « transfigurés moururent au pilori, par ordre « du Tzar, et proclamèrent leur amour devant les « boïars et le peuple assemblé. » C'est toi qui as fait ce beau poème-là?

STÉPHANE

Non, c'est le peuple.

HEILER

Le peuple. Le peuple est un enfant!

STÉPHANE

Et parce qu'il est enfant, il sait des choses divines que nous avons oubliées.

HEILER

Voyons, est-ce que l'àme se perd et se retrouve comme une tabatière? C'est de la folie pure!

STÉPHANE

La vie est bien plus folle encore.

HEILER

Et la musique ? Ah ! parlons-en ! (H en feuillette le voiuine. I Un eochevùtrement de motifs conmu' des toiles d'araignées dans un caveau sans soleil, des cavalcades de notes sur toutes les portées. Et puis, ces intervalles monstrueux, ces transitions à donner la chair de poule, ces fioritures,

ces appogiatiires. Pour comble, ces modulations insensées. A chaque page, à chaque ligne, un salto mortalel d'un ton dans un autre ! C'est l'adultère des tonalités, la strangulation de l'harmonie, le parricide du contre-point!

STÉPHANE

Avez- vous écouté le vent dans la forêt?

HKILER

Non, jamais.

STÉPHANE

Eh ! bien, écoutez-le, mais écoutez-le longtemps. C'est un grand maître. H y a une harmonie dans mes discordances, comme il y a un rythme dans la tempête.

HKII.ER

Alors, tu veux embrasser l'inhiii !

STÉPHANE

Oui, je suis un vase qui a voulu contenir l'incommensurable. Le vase éclatera, mais le Ilot jaillira sur le sol fécondé.

HEILKR

Tu n'as pas le droit de te détruire, ca» tu n'es pas seul. As-tu donc oublié Marthe? — Au-dessus de l'art, il y a la loi morale, la tradition sainte de la famille, le refuge des forts, la sauvegarde de

l'humanité. Seules, la règle, la famille et la loi, donnent Téquilibre, la paix et la santé. Le génie môme ne les enfreint qu'au prix de sa fécondité. Tu veux enfreindre la loi — eh ! bien, la loi te brise, et c'est justice...

STKPIIANK

Cette tradition est sainte, cette loi est sacrée dans sa sphère. Mais s'il règne une autre loi dans ma sphère d'action, si un autre devoir commande à l'artiste créateur, si ma loi est l'amour libre, éternel, sans barrière et sans borne comme le firmament, m'cmpécherez-vous de m'y plonger? Notre maître à tous, le grand Beethoven, le roi de la svmphonie, a dit : « L'air est mon royaume ; quand le vent se lève, mon âme tourbillonne. » — Eh bien ! mon royaume à moi, c'est l'Amour !... quand il m'emporte dans ses harmonies, des milliers d'àmes me suivent dans son ouragan ! (Ju'est-ce à dire, mon maître, si j'ai besoin de cet amour pour respirer, pour vivre et pour créer?

IIKILER

Pour créer, il faut se limiter.

STÉPHANE

Mon art est sans limite comme ma soif d'amour.

IIKILER

Cette soif est la folie de ton désir, mais non le besoin de ta vie.

STEPHANE

Qu'en savez-vous? Vous ne comprenez donc pas que je ne puis vivre sans cette femme? J'ai beau ne l'avoir vue qu'une seule fois, elle remplit mon existence. J'ai beau regarder les autres femmes, elle les renferme toutes. J'ai beau me dire qu'elle est absente; elle est ici, sa voix me trouble, son parfum m'excite, son sang bondit dans mes artères. J'ai beau savoir qu'un autre la possède, je sens qu'elle m'appartient quand même et malgré tout. A distance, j'ai vécu de sa vie, j'ai aimé ses caprices, j'ai pardonné ses fautes, j'ai déliré de ses joies, j'ai ri de ses rires, et j'ai pleuré toutes ses larmes... Et par ce pouvoir souverain, elle ne peut m'écbapper, je la forcerai de venir ici. Non, je ne mourrai pas sans avoir connu

l'étreinte de Clara SmirnOVa! (Marthe, vêtue de noir, entre à pas lents sans avoir l'air de voir Stéphane et marche vers la table de gauche. Elle porte une grande gerbe de fleurs des bois et les dispose dans le vase de Sèvres, en tournant le dos aux interlocuteurs.)

HEILER, qui a regardé Stéphane avec épouvante pendant sa dernière sortie, lui saisit le bras.

Eh bien, regarde ta femme et répète ce que tu viens de dire, si tu l'oses. — Oui, regarde cet ange de résignation et de douceur. Elle sait que tu aimes les tleurs des bois, et tous les jours elle t'en apporte en ton absence. Puis elle s'en va sans rien dire, comme une voleuse, tremblant de te rencontrer, le cœur saignant d'amour et de

chagrin. Voilà comment elle se venge de ton abandon et de sa lortnre. (Stéphane s-est assis, la tète appuyée dans sa main. Maintenant que lu las vue. tu ne la laisseras pas partir sans lui dire un mot.

(Heiler va vers le fond et se promène sur le perron d'un air inquiet pendant la scène suivante.)

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