SCENE III
STÉPHANE. .MARTHE, vers la lin HEILER
.STÉPHANE s'approche de Marthe, qui lui tourne le dos et range les fleurs dans le vase.
Marthe !
MARTHE pousse un léger cri et se retourne.
Ah ! que me veux-tu ? Ne me touche pas !
STÉPHANE
Tu ne veux donc pas que je te parle?
MARTHE
Non, tu n'as rien à me dire: ni moi non plus.
STÉPHANE
Je veux te remercier de ces fleurs que tu m'apportes tous les jours. Comme tu es bonne, Marthe, et moi, je suis un distrait, un ingrat. Je ne savais pas qu'elles me venaient d;^ toi. II faut me
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pardonner. Je ressemble h ma pauvre mère, vois-Ui. La mélancolie s'était fait un nid dans son cœur farouche et solitaire ; elle habite aussi le mien. La mélancolie est un oiseau de crépuscule, qui voltige toujours autour de ma tète et fait la nuit autour de moi. Je suis seul, bien seul. Mais je sais maintenant que tu m'apportes des tleurs. Que ne puis-je t'en apporter aussi! Je vais les regarder, les respirer une aune... Elles me diront d'anciennes, de douces histoires... et je serai moins seul.
MARTHE
Vraiment! Je suis sûre que tu ne sais même plus leur nom?
Oh si, Marthe. Voici le chèvre-feuille parfumé qui grimpe sur les haies, la véronique étoilée qui pousse sous les troènes, la coquette reine des prés, les folles avoines que tu aimes tant, la campanule, amie des roches humides, la pensée violette au cœur d'or, ta grave conli dente, et la blanche anémone, ta frêle protégée. Mais comment fais-tu pour les retrouver toutes?
MARTHE
Je sais leurs retraites que tu as oubliées. Je m'en vais toute seule dans la forêt, par nos sentiers d'autrefois où l'herbe a poussé. Et les Heurs m'ap-
pellent, comme si elles voulaient me consoler. Chacune a quelque chose à me dire, et je les cueille une à une. Puis, je vais masseoir près de l'étang-, sous les grands hêtres. Les nuages glissent dans l'étang immobile. Je songe et je songe... je regarde les ileurs couchées sur mes genoux... des heures entières... et les fleurs prennent pitié de moi... Je vois des pleurs dans leurs yeux et je pleure aussi, dans le grand silence
des bois... lEUe cache ses yeux de sa main.) STÉPHANE
Marthe! Marthe ! Pourquoi pleurer ainsi? Ces larmes tombentsur mon cœur comme des gouttes de feu. Pourquoi t'attacher à ce triste cœur, comme la pervenche fidèle au marbre d'un tombeau? Pourquoi ne pas m'abandonner à mon sort maudit?
MARTHE
Je ne peux pas.
Douce amie. Toi aussi, tu as une àme musicienne, qui s'est repliée sur elle-même et a oublié sa chère mélodie, à force de se taire. Nos soutfrances sont sœurs. Je puis comprendre la tienne, mais lu ne peux pas comprendre ce que je souffre en te voyant soufl'rir 1...
H lui baise kl main avec un santiiot étuuflë.,'
MARTHE lui prend le bras et le regarde.
Eh bien, dis-moi tout !
STÉPHANE
Je ne peux pas.
MARTHE
Alors, quitte ce séjour funeste. Viens avec moi dans la montagne. Là-bas, tu redeviendras le vrai Stéphane. Viens, je t'en supplie!
STÉPHANE
Impossible. Quelque chose de plus fort que moi me rive à cette place.
MARTHE
Quoi donc?
STÉPHANE, saisissant la partition et la tenant posée sur la table par la tranche.
Mon œuvre! l'œuvre essentielle de ma vie, celle pour qui j'ai donné tout mon sang, risqué tout mon bonheur, et qui pour moi-mrme est demeurée une énigme.
Et qu'attends-tu pour elle ?
STÉPH.ANE
Quelque chose ou quelqu'un qui viendra l'accomplir.
MARTHE
Et cette œuvre s'appelle? Elle se penche sur le volume (^t voit le titre en lettres dor.) La RoUSSalka ! ToujOUrS
Elle!... Elle, toujours I Ta pensée ne veut donc pas quitter cette femme néfaste, qui cause la mort (le ceux qui laiment? Eh bien, moi, je la hais comme je la méprise, ta Roussalka! Tueuse d'àmes, voleuse de mon bonheur, vampire de ton génie !
STÉPHANE
Tu as beau faire, tu ne m'enlèveras pas ma foi en mon œuvre.
MARTHE
Ton châtiment sera de ne jamais la revoir, cette Smirnova. Tu me trahis pour un fantôme!
STÉPHANE
Dussé-je ne jamais la revoir, je vivrai de l'heure où elle mest apparue.
MARTHE
Cette femme ne ta jamais aimé.
...Et je l'attendrai à cette place, oîi j'ai reçu son baiser!
MARTHE, hors délie.
Son baiser! Entin, tu raVOUeS. (Depuis un moment
Ileiler est revenu du perron sur le devant de la scène et s'est approché
de Marthe.) Sti maîtresso ! Tout csl inutile !
IIEILER, à Stéphane..
Défends-toi donc!
(Stéphane demeure immobile.)
MARTHE
Vous voyez comme il l'aime! lElle laisse l.imber sa tête sur l'épaule de Ileiler.) DicU CSt iujuste, parlons !
IIEILER, avec un fjesle de réprobation sur Stéphane.
Ah ! malheureux, va !
(Marthe s'en va tête baissée au bras de Heiler.)