SCENE IV
STÉPHANE, seul d'abord, bientôt aprè.s L'.VUCIUDUC.
STÉP1I.\NP2, qui est resté fixe dans sa pensée, se retourne au moment où Ileiler et Marthe disparaissent.
Elle s'en va triste et désespérée, et moi je reste dans ma solitude...
Suis-je donc un criminel? Suis-je un monstre ou un fou? Si pourtant Marthe avait raison... Si
Clara m oubliait ! (Il prend son violon sur le iiiano, et s'assied.)
Doux instrument, d'oii sortent tous les sons qui bercent le pauvre cœur humain, quand l'ami de ma mère l'effleurait de son archet, tu frémissais de
mélodies ardentes, et moi, lenfant débile, je palpitais à ta voix. Et quand partit celui quaimait ma mère, il te laissa en souvenir à son amie... Alors tu devins muet... et ma mère mourut ente donnant à son fils. Elle me dit que son àmc chanterait en toi, quand je ferais vibrer tes fibres secrètes. Et ma pauvre mère a tenu parole. Que de lois son àme a chanté dans tes cordes 1 Que de fois tu m'as consolé ! Mais maintenant, que dois-je faire? Je n'ai plus que toi, et tu ne me dis plus rien I...
(11 pose le violon verticalement sur scm genou, et appuie le front sur le manche.)
L'AUCIIIDUC
Eli ! quoi, maître Zéno Stéphane, vous n'êtes pas prêt pour la fête que j'organise en votre honneur?
sTKl'H-\.NK se lève d'un air égaré.
Pardon, Altesse, je vais Tètre. E.\cusez-moi, vos bontés me confondent.
L ARCHIDUC
Regardez un peu. Le lac s'illumine. Les barques circulent là-bas ! sous les grands saules avec leurs girandoles. Je donne une IVde vénitienne à mes hôtes, et votre symphonie va s'échapper de ce décor digne du Tilien, dans ma Venise alpestre.
STEPHANE
Tout cela pour moi? C'est trop beau, Altesse. Je n'aurai pas la force de le supporter.
L'ARCHIDUC
Qu'ave/.-vous donc?
STÉPHANP:, portant la main de sa poitrine à son front.
J'ai de l'angoisse.
L'ARCHIDUC
Ah! votre amour malheureux, dont j'ai surpris le secret? Voyons, il faut oublier cela ! Vous avez devant vous de plus grandes destinées. Vous êtes mon musicien désormais. Je veux que vos œuvres fassent pâlir de jalousie tous les monarques d'Europe. Et puis nous donnerons votre RoussaUia sur mon théâtre.
STÉPHANE, tressaillant.
Ma Roiissalka? Une seule femme pourrait la chanter. C'est Clara Smirnova.
L'ARCHIDUC
Allons donc! Nous en trouverons une autre, et une meilleure.
STÉPHANE
Jamais !
Alors, vous ne voulez pas oublier cette capricieuse, cette ingrate?
STÉPHANE
Altesse, je ne peux pas.
L'ARCHIDUC
Eh 1 bien, mon pauvre enfant, j'ai juré de vous guérir — et je vous guérirai. Voilà la lettre que j'ai reçue de cette Clara Smirnova, qui vous tient tant à cœur et qui ne veut plus être que la comtesse Fédro.
La sotte! — Vous croyez que Josy le Tzigane va vous la ramener?... Quelle folie î Lisez donc. Voilà la lettre que j'ai reçue ce matin même de la comtesse Fédro. H la lui donne.) Liscz, jc VOUS la laisse. Je vais faire un tour du lac sur ma barque de gala, et donner mes derniers ordres, puis je viendrai vous prendre. Vous serez dans ma barque, à mes côtés pour entendre ma symphonie. Je le veux. Lisez ! à tout à l'heure ! Courage, mon ami, soyez un homme.
(II s'en va rapidement par le fond.j
STEPHANE, effaré, tient la lettre dans ses mains tremblantes et lit après un instant.
à\Io.\ CHER Archiduc, « Ne pensez plus à moi. Je suis morte pour le « théâtre, et pour vous tous. Je n'aime que Fédro,
« c'est mon destin, et je le suivrai jusqu'au bout
(( du monde. Nous parlons dans huit jours pour le
(( Caucase.
'( Clara Smiunova. »
Celle-là même qui signait en m'écrivant : « Clara qui t'aime. » Elle m"a oublié. Elle m'abandonne. Adieu tout !...
(Il saisit son violon et le jette à terre avec fureur. L'instrument se fracasse et Stéphane reste pétiitié devant les débris.)