‹ Le théatre de l'âmeChapitre 43 sur 77 · STÉPHANE, CLARA · texte numérisé non relu

STÉPHANE, CLARA

CL.\RA arrive en courant par le fond, en costume de voyage. Sté|)hane ne l'aperçoit pas.

Stéphane !

STÉPHANE se retourne el chancelle comme frappé de la foudre. Il s'apl)uie à la table.

(^lara !

CLARA

Oui, Clara Smirnova. Ne la reconnais-tu pas?

STÉPHANE

D'où sortez-vous? Comment ètes-vous ici?

CLARA

Josy m'a trouvée. H m'a tout dit. J'ai fait cinq cents lieues et me voici!

STÉPHANE

Et c'est la comtesse Fédro qui me parle?

CLARA jette son chapeau et sun manteau sur un fauteuil, et ai)parail dans le costume du I" acte.

La comtesse Fédro n'existe plus. Je suis pour toujours Clara qui t'aime.

STÉPHANE

Je ne vous crois plus.

CLARA Je le jure ! (Elle lul prend les deux mains et le fait asseoir sur lu

sofa.) Mais regarde-moi donc !

STÉPH.\NE la regarde un instant avec passion, puis se dégage brus(iuement.

Non, c'est impossible!

CLARA

Sur ma vie et mon âme, c'est la vérité !

STÉPHANE

Alors pourquoi ce silence de trois mois?

CLARA

Fédro interceptait nos lettres.

STÉPH.VNE

Et pourquoi cette lettre à l'Archiduc, cette lettre où vous dites : « Je n aime que Fédro ! »

CLARA

11 te la montrée ?

STÉPHANE, montrant la lettre qu'il tient dans sa main crispée.

Tout à l'heure; la voici.

CLARA

Ah ! malheureuse que j'étais ! Je l'ai écrite une heure avant l'arrivée de Josy.

STÉPHANE

« Je n'aime que Fédro, et je le suivrai jusqu'au bout du monde! » Gomment as-tu pu écrire cela? Cette lettre a failli me tuer!

CLARA

Tu ne comprends donc pas ? Je ne savais pas encore l'infamie de Fédro qui me volait tes lettres. J'ai écrit cela dans mon dépit, dans mon désespoir, dans ma fureur. Ton silence aussi me tuait. Je croyais que tu ne m'aimais plus !

STÉPHANE

En pouvais-tu douter?

CLARA

Est-ce que je savais la vérité à ce moment? Estce que je me comprenais moi-môme? Mais tout cela csl fini, et tout recommence!... Comme cette lettre, je déchire mon passé.

(Elle arraclie la lettre à Stéphane et la déchire en morceaux.) STÉPHANE

C'est donc vrai que tu m'aimes?

LA hOLSSALKA 145

CLARA

Sur mon âme !

(Ils s'étreignent longueiueut.)

STÉPHANE Je te crois ! (Il se lève dans un transport de joie.) Oui, tout

recommence, la vie et l'art, le monde et nousmêmes. Limivers s'éclaire d'un jour nouveau, puisque notre amour luit à son centre. La Foi n'est pas une chimère, puisque tu es venue; l'Amour triomphant illumine de ses rayons les profondeurs de la vie, puisque lu es à moi!

CLARA

Comment ne l'ai-je pas su tout de suite ? Gomment ai-je pu t'imposer l'absence cruelle, le doute hideux? J'étais frappée d'aveuglement, de léthargie ! Je ne vivais pas, je végétais dans les limbes, aux griffes d'un monstre... Je suis renée du jour, où — par un miracle — j'ai entendu ta mélodie d'adieu dans les steppes neigeuses. Et maintenant par quels bonheurs fous, effacerai-je ton chagrin, et chasserai-je les noirs fantômes de ta solitude? Xous allons être heureux, n'est-ce pas? Je vais t'cmmener au pays du soleil, où le ciel est toujours bleu !

STÉPHANE

Oui, nous allons partir... Mais qu'est-ii besoin d'autre soleil ?Qu"est-il besoin d'autre ciel ? N'est-

il pas dans ton souffle ardent, le soleil du Midi? N'est-il pas dans tes yeux, le ciel illimité? Autour de moi, pour la première fois par ta présence, je vois fleurir le jardin de mes rêves, merveilleux paradis, profonds ombrages qu'habite un peuple aimé. Je les vois, je les vois, mes héroïnes, la vierge du Nord, la rose du Midi, la guerrière et la sultane, la magicienne terrible, et la prêtresse inspirée... Tu les incarneras toutes, n'est-ce pas? dans ton beau corps ; elles vivront dans le sang de tes veines, elles parleront dans ton geste, elles chanteront par ta voix. Car tu seras le verbe vivant de mon rêve, Clara, ma cantatrice!

CLARA

Oui, je serai ton verbe vivant! J'incarnerai les filles de ton rêve; leurs douleurs seront les miennes, et leurs joies mes joies. Laquelle, dis, veux-tu que je sois à présent?

STÉPHANE

Toutes !

(Il veut se juter clans ses bras.)

CLARA, prise d'une terreur subite, l'arrête.

Que vois-je, là, à terre ?

STÉPHANE se détourne avec impatience.

Mon violon !

CLARA

Quoi? Le confident de ta solitude? Le legs sacré de ta mère où vibrait son àme douloureuse?

STÉPHANE, sombre.

Je l'ai brisé tout àlheure dans un accès de rage, après avoir lu ta lettre à rArchiduc !

CLARA, à part.

Malheur!... Quel sinistre présage! iiiaut.i Stéphane, comme tu es pâle... tu es souffrant?... tu es malade... Quelle angoisse me prend? Quand toutes les sources de la vie bondissent dans mon cœur avec la Source-Mère, il me semble que le bonheur va m'échapper encore, le bonheur de te rendre heureux... que tu vas t'évanouir en fumée dans mes bras... Stéphane! Stéphane! je t'en supplie, refrénons notre joie !

STÉPHANE

Non, plus de joug, plus de crainte, plus de frein à la joie. Nous franchirons tous les obstacles, nous vaincrons tous les mauvais sorts. Que m'importe mon violon brisé, puisque je t'ai toi, ma lyre vivante? Que m'importent mes héroïnes rêvées, puisqu'elles' palpitent toutes en toi? Que m'importe le monde, puisque j'ai Clara Smirnova, et que je vais la posséder? C'est toi seule, entendstu, toi seule que je veux!

(11 se jette dans ses bras et s'évanouit sous l'étreinte en portant la main à sa poitrine. Soutenu par elle, Stéphane s'affaisse sur le sofa.)

CLAR.l, agenouillée près de lui.

Mon Dieu, qu"as-tu ?

(On entend dans léloignement le thème de la Hénu-rection joué par l'orchestre sur le lac)

148 LE théàtrp: le l Ame

STÉPHANE, se soulevant sur smi coude.

Ecoute, le chant de la Résurrection sur le thème du Revoir! La grande mélodie qui contient

toutes les autres, dl parait contempler une vi.sion.) Enfin !

enfin!... Comme deux tleuves venus des bouts de la terre, nos deux vies se précipitent l'une dans l'autre en une seule cataracte... et du gouffre profond jaillit une gerbe d'écume, oii reluit un arcen-ciel de beauté!..

(Sa lé le retombe).

CLARA

Stéphane ! Mon Stéphane !

STÉPHANE

Donne ! Donne !... le baiser de la Roussalka!

CLARA

Ah ! je te rendrai la vie !

(Elle pose ses lèvres sur sa bouclie.)

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