TROISIÈME TABLEAU LE CHATEAU DES SEPT-VENTS
La grande salle d'honneur d'un château en ruines. Les voûtes et les piliers sont intacts, mais on aperçoit le ciel par les fenêtres vides où pendent des lierres et par une brèche du mur éventré. Le fond de la salle a la forme d'une chapelle, mais est plongé dans une obscurité complète. A gauche, une cheminée. A droite, un tas de pierres.
KONRAD, en costume rie chasseur, entre avec une arbalète.
Te voilà donc enfin, ruine solitaire,
Où Rupertu.s m'envoie expier le mystère
De mon passé maudit. — Les feuillages mouvants
Ont envahi les tours du château des Sept- Vents
Que les bois endormeurs bercent de leurs murmures.
Quel silence de mort sous leurs sombres ramures !
Le formidable esprit des ancêtres géants
Ne parle dans ces murs que par leurs trous béants.
— Mon cheval est tombé, là-bas, de lassitude,
Et ton sommeil me gagne, ô grande solitude!
(Il jette son manteau sur un tas de pierres, se couche dessus et s'endort. La nuit complète se fait.)
LES ESPRITS DES TÉNÈBRES (Chœur invisible.)
Sous les décombres
Des caveaux sombres Dorment les cendres des aïeux ;
De pâles flammes,
Qui sont des âmes.
Passent en troupeaux douloureux.
Homme coupable,
Cœur misérable, Captif de ce château maudit,
Tu n'es toi-même
Qu'une ombre blême, Que nous tordons au vent de nuit.
fKonrad frémit pendant son sommeil oppressé. Mais, peu à peu, aux sons d'une musique douce, la salle réparait comme remi.se à neuf. Les fenêtres ont des vitraux; les dalles, des tapis; les murs, des statues dans leurs niches. Prés de la cheminée monumentale, où flambe un grand feu, une jeune fille est assise, en robe de velours violet. Elle travaille avec une aiguille d'ivoire à une longue tapisserie.
Konrad se lève et regarde la salle comme s'il la reconnaissait. Enfin ses yeux sont fascinés par la jeune tille. Il marche vers elle lentement et s'arrête à quelques pas.)
KONR.A.D
Jamais mes yeux n'ont vu ton beau visage, Pourtant mon àme te connaît, ô toi Qui ressuscites dans mon cœur Les choses mortes d'un autre âge, Le poids terrible d'autrefois... Qui donc es-tu? qui donc es-tu, dis-moi?...
BERTIIE lève les yeux et regarde Konrad.
Je tisse mon rôve, L'aiguille va sans trêve.
Je suis celle qui se souvient Et je suis celle qui attend !
KONKAD
Tu altends, qui?
BERTIIE baisse les yeux sur son ouvrage el continue à travailler.
Depuis des siècles dans ma salle, Je brode un manteau pour l'ami ; Depuis des siècles, sous ma dalle, Mon triste aïeul s'est endormi.
Mais moi je veille et suis vivante, Quand tout sommeille autour do moi.
Je suis vivante, puisque j'aime.
Et puisque j'aime — j'ai la loi.
(Elle relève ses yeux sur Kunrad.)
KONRAD
Tu es vivante Quand tout dort; Tu es vivante...
Et je suis mort!...
BERTIIE
Je tisse mon rêve, L'aiguille va sans trrve,
Je suis celle qui se souvient.
(Elle jetle un regard profond sur Konrad.
Tu n'es pas mort — car je t'attends...
KONRAD
Ton nom ! Ton nom I
BERTIIE
Touche ma main... et tu t'en souviendras.
i Elle lui tend une main frêle et transparente.) KONRAD la prend.
Dans ta main, quel fluide !
Quel torrent de félicité !...
Berthe, ma fiancée... est-ce toi?
BERTIIK
C'est moi !
Konrad, les siècles ne sont plus C'est l'heure de l'Eternité!...
(A ces mots, elle rayonne dans une lumière de fête. Elle va prendre dans un bahut une cassette d ebéne. en retire une couronne de myrte dont elle tresse les branches dans sa chevelure sombre. La chapelle du fond apparaît tont à coup pleine de cierges. Pendant que des voix entonnent le chant nuptial. Konrad prend la main de Berthe et la conduit solennellement vers le fond delà chapelle.'
CHŒUR DANGES INVI.><IBLKS
L'Abandonnée
Est consolée ; Son voile à ses pieds va rouler
Fière Epousée,
Elle est parée.
Voici venir son chevalier.
Fuyez, ténèbres, Caveaux funèbres ; Flambeaux des noces, éclatez !...
Triomphe aux hommes!
Triomphe aux anges !
Triomphe au ciel! Chantez! chantez !
(Les époux s'afienouillent devant un grand évêque de pierre qui apparaît debout devant un autel. La statue s'anime et dit en levant le doigt.)
L'ÉVRQUE
Echangez les bagues.
Je vais vous unir.
I Bertille détache son anneau dor. Konrad va retirer le sien, mais s'arrête glacé d'épouvante. A droite de l'évèque s'est campée une bête ptïrayante. Du corps de la Sphinge se détache un torse de femme d'une blancheur mate et sinistre. — Elle chante, et, tout en chantant, elle jette à Koniad des regards plus perçants que des dards.)