KONRAD. LES ESPRITS DU LAC ET DE LA FORÊT
KONRAD, resté seul, baisse la tête d'un air pensif.
Au château de ma mère, Je dirai pour adieu ma plus douce prière.
(U regarde avec inquiétude la lande assombrie et le lac qui se ride. Un vent de tempête passe sur la forêt.)
Gomme le vent du soir fait sj^émir les forets! L'étang frissonne... etTeau garde ses vieux secrets.
(Il fait un gp.^te vers la forêt.)
Jours sauvages et fiers de mon adolescence. Vous emplissez ces lieux d'une tristesse immense... 0 pouvoir du passé!...
ill s'étend sur son lit de cani]i. snus la i)etite tente, et s'accoude dans une rêverie profonde. Les deux valets d'armes, voyant leur maitre reposer, se couchent dans la bruyère et s'endorment. Le crépuscule tombe de plus en plus. Une femme, enveloppée d'un manteau gris et d'un capuchijn qui lui cache entièrement le visage, se glisse avec précaution dans la tante de Wilfried, dont elle referme les tentures. Par les interstices, elle observe attentivement Konrad étendu dans la tente en face sur son lit de camp, et plongé dans un demi-sommeil. Il fait nuit noire. Les rafales du vent secouent par intervalles la forêt. Des ombres vagues apparaissent à la lisière du bois, sur l'autre rive de l'étang.)
CHŒUR DES OMBRES (Voix d'hommes. — Elles traînent des linceuls rouges.)
Tes mains ont tué l'adversaire, Ton cœur se croit libre, insensé!...
Mais en toi, comme une vipère, Se tord l'âme du trépassé.
Déjà tu sens sa chaude hab^ine Parmi les vrilles du plaisir...
Et, sur ta couche, lourd phalène, Te frôle un ténébreux désir!...
KONR.VD se débat et se tord sur sa couche.
Loin de moi, vieux démons, ombres, larves fan-
[tômes, Jenevous connais plus. J'ai quitté vos royaumes...
CHŒUR DES OMBRES (Voix de femmes. — Pelles se meuvent en longues robes blanches et vaporeuses.)
Konrad, nous sommes les Aimées...
Tu nous maudis?... Vois nos douleurs.
Vois, tes forets sont parfumées De nos baisers et de nos pleurs.
Quand tu souiïres, quand tu sommeilles, Nous épions tes longs soupirs.
En vain tu dors, en vain tu veilles.
Nous nous penchons sur tes désirs.
KONKAD. avec des gestes d'angoisse, comme s'il se défendait contre des bras qui veulent l'enlacer.
Tourmenleuses, fuyez. Va-t-en Genièvre, Enide !... N'ai-je pas triomphé de la Sphinge perfide?
CHŒUR DES ombres;
iToutPs ensemble étendent leurs bras vers Konrad. — Voix d'hommes et de femmes.)
Non, la Sphingeestpartout, dans laforèt qui pousse, Dans le ruisseau qui chante elle vent qui répond ; La Sphinge est dans le lac et sur la lande rousse; La Sphingc est dans ton cœur qu'a mordu le
[harpon !
KONRAD. se levant à demi.
Sur la lande, une femme émerge à chaque touffe! Leur essaim m'envahit et me brûle... j'étouffe.
L.V NIXE so; t à mi-corps de l'étang et chante en tordant ses cheveux au clair de lune.
Sous l'eau qui se crispe, Mon lit est profond ; L'étoile et le disque Se mirent au fond.
Ma caresse efface Le mal accompli.
Viens-tu?... L'heure passe.
Je verse l'oubli...
KO.NRAD se lève dans une exfrème agitation.
Assez de vous ! Je hais vos leurres et vos doutes Si le passé qui m'étreint est si fort. J'évoquerai celle qui vous renferme toutes. J'évoquerai le monstre et son charme de mort... La Sphinge aux yeux de goutlre, effrayant météore. Oui, la Sphinge qui tue... la Sphinge qui dévore!...
(Les ombres et la Nixe disparaissent.)