KONRAD, GERTRUDE
GERTRUDE lui prend le braj.
Rej^arde-moi, Konrad... Ta ne partiras pas!
KONRAU. sursautant.
Pourquoi donc?
Je le veux. Plus un mot, plus un pas.
KONRAD
Tu savais mon serment avant d'ourdir tes ruses ; Tu consentis. D"où viens qu'aujourd'hui tu refuses?
GERTRUDE
Tunas l'ait quun serment, qu'un seul, c'est d'être à
[moi.
KONRAD
Prends mon corps si tu peux; tu n'atteins pas ma foi !
GERTRUDE, li'nn ton de mépris.
Ta foi? Pauvre secret, misérable magie, (Jui laisse son gardien tomber en léthargie.
KONRAD
Elle a su dans ta grotte, un jour, te démasquer.
CtERTRUDE
Beau talisman ! Il n'est plus temps de l'invoquer. Le lutteur invincible a perdu son égide. Regarde! Ton anneau, c'est moi qui l'ai, perfide!
(Elle étend vers Konrad un poing menaçant et lui montre l'améthyste qui brille à son doigt.)
KONRAD , consterné.
A ta main cet anneau ? L'améthyste adoré, A l'Ange de lumière, à Berthe consacré?
GERTRUDE, d'une ironie profonde.
Quand pàmédansmesbrastumecriais: « Je t'aime!») N'avais-je donc pas droit à ce gage suprême?
KONRAD, hors de lui.
Non ! Non ! Tu m'as volé mon trésor et ma foi. Jeté l'arracherai! Rends-le moi! Rends-le moi!
{Il lui prend la main et veut la violenter. Elle le maîtrise du regard et du geste. Il s'affaisse sur le banc de la chapelle.)
GERTRUDE considère Konrad avec un sourire sinistre et se penche sur lui.
L'Ombre pale qui t'aime... et dont j'étais jalouse... N'est plus là... Maintenant, c'est moi qui suis
[l'Epouse !
KONRAD se redresse subitement.
Eh bien, non! tu n'es pas, monstre, ce que tu dis! Malgré tes yeux d'enfer et tes charmes maudits, Je la sens près de moi, la Douce, rimmortelle Que j'invoquais, enfant, dans la sombre chapelle.
Où mon regard la vit pour la première fois...
Je vois ses yeux ! Je sens sa main ! J'entends sa voix.
GERTRUDE
Va donc la retrouver, ta pure fiancée.
Avec ton Rupertus. hochet de ta pensée.
Contemple sa beauté, jouis de ses appas,
Et puis, — allez prier votre Dieu qui n'est pas !
KONRAD saisit la poignée de la porte de la chapelle.
Sache donc, impudente et folle enchanteresse, Qu'un glaive cache ici sa lame vengeresse, Dont la pointe flamboie et brille le pommeau, Et qu'elle te tuera si tu gardes l'anneau.
(Gertrude éclate d'un rire diabolique, mais Konrad ouvre la porte de la chapelle. On aperçoit lépée blafarde dressée sur l'autel.
GERTRUDE pousse un cri de ra^e et de détresse, comme un long râle.
Ah!
CKonrad veut entrer dans la chapelle.)
GERTRUDE. att'olée d'épouvante, lui barre le chemin.
Tu n'entreras pas !...
(Il la saisit avec force, la jette de côté et se préci]nte dans le petit sanctuaire.
KONR^VD sort de la chapelle noire avec le glaive flamboyant.
L'anneau ! Je veux l'anneau !
GERTRUDE a reculé jusqu'à l'escalier du donjon où elle reste acculée comme une Lète fauve à sa tanière.
Non, jamais, moi vivante, Non, tu ne l'auras pas!
KONRAD, marchant sur elle.
Tu crois?
GERÏRUDE, avec rage.
Tue-moi donc, si tu l'oses !...
(Elle hausse les épaules et le nargue.)
Mais tu n'oseras pas !
(Elle poursuit dans un accès de fureur et de délire.)
Non, lu n'oseras pas. N'as-tu pas été lâche Autrefois, aujourd'hui, toujours,
Dans toutes tes vies.
Dans tous tes amours?
Lâche avec la Nixe et la Bohémienne, Lâche avec la fille de Saladin?
Oui, lâche devant toute femelle
Qui sut te cajoler ; Mais moi, je suis la Sphinge et la Heine éternelle
Oui te fait tremhler.
Ah ! comme je te hais, comme je le méprise! Ton anneau de salut, entre mes mains s'aiguise
Pour l'œuvre de séduction.
Regarde-le briller dans ma main tentaliice D'un rayon enjôleur, d'un savant maléfice
De charme et de perdition.
Pars donc I avec l'anneau je vais mettre en pous-
[sière Ton château paternel et ton vieux sanctuaire. J'y ferai rutiler dans toute sa splendeur Mon antre triomphal de magie et d'horreur.
Tu me crois ton esclave?
Voilà comme je te brave !
(Elle étend j'aniiean vers lui.)
Par l'anneau qui rayonne Et le pouvoir qu'il donne A genoux! A genoux! Dans la poussière!
A terre !
(Elle avance sa tête comme pour une tentation satanique où la volupté se mêle à une suprême ironie.)
Ne le sais-je pas, comme tu te pâmes?
A genoux! à genoux!
KONRAD. qui a reculé jias à pas jusqu'au seuil de la chapelle, la saisit subitement à la nuque et lui jilon^e son épée dans la gorge.
Meurs donc, tueuse d'àmes !
(Konrad laisse tomber son épée et reste pétritié d'horreur, les yeux rivés sur le cadavre de Gertrude.)