PREFACE. XIII
pénétrant et un peu gouailleur, sa bouche sensuelle, son sourire engageant, tout l'ensemble enfin de sa physionomie essentiellement originale et mobile... Mais je m'arrête, car un peu plus, j'allais refaire ce portrait, et le crayon que j'en donnerais ne supporterait pas la comparaison avec ceux que lui-même a tracés.
Et maintenant, que me reste-t-il à dire? Rien, sinon que je souhaite au livre que voici tout le succès qu'il mérite. Mais j'aurai la franchise d'avouer que ce souhait me paraît superflu, le succès étant assuré d'avance, et par le sujet même de ce livre, et par la façon dont il est traité. Je le constatais au début de cette préface : l Histoire du Théâtre de la Monnaie n'existait pas, et il semblait que nul jusqu'à ce jour n'eût songé à l'entreprendre. M. Isnardon l'a osé, il est sorti victorieux de la tâche si difficile qu'il s'était imposée, et l'œuvre à laquelle il a attaché son nom est une œuvre accomplie. L'Histoire du théâtre de la Monnaie est faite aujourd'hui, et bien faite. Tout l'honneur lui en revient, et je n'hésite pas à me porter garant de l'accueil flatteur et sympathique que lui fera le public belge, pour qui elle a été écrite.
Arthur POUGIN.
Origine de l'Opéra à Bruxelles
u xvie siècle, existait en face la rue des Chevaliers (ou des Fripiers), l'hôtel des d'Ostrevant, descendants des comtes de Hainaut et de Hollande. Vers 1531, ce bâtiment — qui servait à atelier monétaire — fut démoli, le terrain qu'il occupait déblayé; on combla un vaste étang que formait, derrière l'ancien hôtel, le fossé de la ville et qui était passé entre les mains des religieux d'Afflighem, et l'on fonda la rue ou place de la Monnaie. En réalité, ce n'était qu'une voie assez irréguhère, qui servit pendant quelque temps de Marchéau-Bois.
C est sur cet emplacement que furent construites successivement les trois salles de spectacle dont nous avons entrepris d'écrire l'historique et qui constituèrent le Théâtre de la Monnaie.
L origine de Topera à Bruxelles doit être portée vers la fin du xviie siècle. A cette époque, la Cour — jalouse de ce qui se passait a 1 étranger en matière de spectacles scéniques, surtout en France,
où l'opéra se jouait depuis 1645 — voulut se mettre au niveau de Paris et n'eut bientôt rien à lui envier, car elle donna des représentations où tout était réuni : musique, danses, costumes, décors, machines, etc. C'est certainement là que se forma le noyau de l'Opéra bruxellois. Mais il prit ses éléments de vie dans les représentations qui avaient lieu aux divers collèges dirigés par des religieux et notamment par les jésuites. « En général, les jésuites peuvent être considérés comme ayant contribué largement à la fondation et à la propagation du drame lyrique dans les Pays- Bas. » (1)
Jusqu'à l'établissement des théâtres réguliers, le public ne connut que les mystères et pièces mythologiques qu'on représentait dans les couvents et les farces jouées par les chambres de rhétorique. Le vrai spectacle populaire se donnait dans la rue, le jour de la sortie de \ Ommegang.
Les représentations musicales, données au théâtre de la Cour, avaient longuement éveillé la curiosité publique, d'autant qu on y admettait les seules personnes attachées à la famille souveraine et les dignitaires, et que ces fêtes étaient connues par de vagues récits. On désirait ardemment posséder un théâtre où le peuple fût admis. Aussi, à peine l'opéra venait-il de naître au Palais de Bruxelles, qu'on sentit la nécessité de construire une salle spéciale pour les représentations publiques.
En 1681, deux étrangers, Jean-Baptiste Petrucci et Pierre Farisseau, louèrent un terrain situé près du Quai au Foin et y firent construire un théâtre qu'ils décorèrent du nom pompeux d'Académie de Musique.
On y joua l'opéra italien, — fort en vogue alors; mais l'entreprise ne réussit pas et, en 1688, le matériel fut saisi et vendu à la requête des créanciers.
Une autre salle de spectacle avait été élevée dans le voisinage de la montagne Sainte-Elisabeth. Il en est resté le nom de la rue des Comédiens.
On avait aussi songé à percer une rue, de l'hôpital Saint- Jean à la Madeleine et à ériger une salle de spectacle sur ce vaste emplacement. « Les instances des religieuses, qui redoutaient ce voisinage profane, firent échouer ce projet. » (2)
( r) Edmond Van dcr Stractcn.
(:) llcnnc et Wautcrs.
Plus tard, un théâtre s'ouvrit dans l'estaminet du Coffy, à la Grand'Place ; un sieur Martin y faisait représenter des farces italiennes, par une troupe de comédiens amateurs.
La déconfiture de Petrucci et Farisseau fut cause qu'on attendit plusieurs années avant de rien tenter; mais, après le bombardement de 1695, °lui détruisit une partie de la ville, « une véritable fièvre de bâtir s'était emparée de Bruxelles. » (1)
En 1700, l'Electeur de Bavière — sur la demande d'un architecte italien, Paul de Bombarda — décréta la construction d'un théâtre sur la place de la Monnaie.
Les travaux furent poussés avec une rare activité, car, dès l'hiver 1700, on y donnait des représentations.
L'emplacement qu occupait 1 Opéra n était pas exactement celui du théâtre actuel : la façade se trouvait beaucoup plus en dehors et flanquée de maisons des deux côtés. La place de la Monnaie n'était donc qu'un simple passage de la rue des Fripiers à la rue Neuve, appelée alors rue Notre-Dame.
« La rue Léopold actuelle était fermée aux deux bouts par des maisons. Le pâté formé par la Montagne-aux-Herbes-Potagères, la rue du Fossé-aux-Loups, la place de la Monnaie et la rue de l'Ecuyer n'offrait aucune solution de continuité. Le centre qu'occupent aujourd'hui le nouveau théâtre et les rues adjacentes était un vaste terrain où paissaient des chèvres et des ânes et où les ménagères étendaient du linge parmi les décombres de l'ancien couvent des Dominicains et les hangars servant de magasin de décors. »
Les terrains nécessaires à lédification du théâtre avaient coûté 18,000 florins argent fort ou 21,000 florins argent courant. Si la façade offrait un aspect banal, en revanche, l'intérieur de la salle avait un certain caractère de distinction. Point de colonnes, sinon à l'avant-scène ; le pourtour en forme de guitare, les loges assez basses et sans séparation apparente. Les décorations étaient de Servandoni, célèbre artiste de Paris. Enfin, lensemble des dépenses s'éleva au delà de 100,000 écus, chiffre considérable à cette époque.
Sur l'emplacement du Café des Mille Colonnes, se trouvait le Café de la Monnaie; puis, dans le bâtiment du théâtre, la porte des voitures, l'estaminet de la Lunette et — tout comme aujourd'hui — la « Sortie des piétons *).
Bombarda donna à son théâtre la dénomination de Grand-Opéra.
(1) Louis Ilymans. Bruxelles a travers les âges.
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Octroi Bombarda (1700-25)