‹ Le théâtre de la MonnaieChapitre 145 sur 149 · E PLURIBUS UNUM · texte numérisé non relu

E PLURIBUS UNUM

P. S. Entre-temps, il tient l'emploi créé par Trial — les ténors comiques.

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Mme Melba

ne beauté anglaise. Le nez droit, long' et délicat, — le col fin, bien attaché, — l'œil a dédaigné d être grand, il est étonné, chercheur, — la bouche ingénue, aimante. 1 oute la construction de la tête, du cou, des épaules, révèle bien la race. A la scène, cet ensemble se poétise; le profil, idéalisé, s harmonise avec l'enchantement frêle de sa démarche.

La voix est une merveille; elle a toutes les finesses, toutes les inflexions. Charmeresse, elle trouve mille ressources dans le timbre qui se plie — argentin — aux nuances les plus délicates, et arrive à loreille comme une caresse.

On dit qu'elle est élève de Mme Marchesi. Elle faisait partie de cette école cosmopolite où les cantatrices de tous pays viennent puiser à une source vivifiante. Elle songeait à tout autre chose qu'à la Belgique, et ne croyait guère s'y réveiller, un beau matin, étoile au Théâtre de la Monnaie, lorsqu'un ami (qui habite Bruxelles), — un nommé Crésus, je crois, — grand amateur d'art, la découvrit, et c'est grâce à la perspicacité de cet astronome qu'elle est arrivée, qu'elle a été vue, entendue, et qu'elle a vaincu — triomphalement.

Le naturel est ouvert, gai, d'une franchise anglaise, le caractère enfantin. Souvent, au milieu d'une scène, elle interrompt L action pour céder à une folle envie de rire ou pour se plaindre de sa voix au régisseur, dans la coulisse, au souffleur dans son trou, — avec ce léger accent qui lui donne encore une originalité. Vous me direz que le public l'applaudit clans ces moments. Il a raison, et tout est pour le mieux : Melba for everï

Rotiers

oici le secrétaire. Joli garçon, aimable, connaissant sa littérature; on voit qu'il n'est pas commun. « Quel charmant secrétaire ! » s'écrient les dames ; et, quand on a les femmes de son côté, la bataille est gagnée.

Son bureau précède le cabinet de la direction. Il assiste au défilé des auteurs, des acteurs, des fournisseurs, des protecteurs, des quémandeurs. Une dame arrive — il se lève, salue avec respect, avec empressement, ou d'une tape sur la joue, selon que son œil a deviné une abonnée, une chanteuse ou une petite actrice. Et, s'il faut attendre, la dame ne trouve pas le temps long.

Il est chargé de distribuer les billets de faveur. C'est lui qui compose les services de presse ; plaçant tel critique tout près, à cause de sa myopie, un autre dans le fauteuil où il n'y a pas de courants/ d'air, par déférence pour ses rhumatismes; le feuilletoniste indulgent à côté du sévère, dans l'espoir que les appréciations du premier influeront sur le jugement du second.

Avec quelle grâce et de quelle plume il écrit en travers dune demande de places : « Impossible, mille regrets. » Que de délicatesse dans ses rapports avec les journaux! Que de tact pour faire passer un entrefilet, qui n'ait pas l'air d'une réclame ; pour annoncer les dernières représentations, quand il y en aura encore une série; pour accuser le maximum, lorsqu'on a eu une demi-recette ; pour préparer l'affiche du lendemain, qui portera en lettres de feu ces noms :

MELBA CARON

Lakmé. Faust.

Pendant la représentation, le secrétariat est fermé. Rotiers vient alors au foyer, aimable, empressé, souriant, lire les articles parus dans les journaux du soir, et qui sont favorables aux artistes, se gardant bien de leur montrer... les autres. Puis, il demande la permission de se retirer, parce qu'il doit faire la conduite à un personnage de marque qui a demandé à visiter les petits coins du théâtre. Et il s'en va, comme il était venu, aimable, empressé, souriant... Je vous le dis, en vérité : Rotiers est le plus charmant des secrétaires, et il a les dames avec lui.

Duchamp

est le danseur de légèreté et de souplesse, avec une

« pointe » d'afféterie ; deux choses tirent l'œil : la

moustache blonde mais forte, les jambes très musclées.

Habillé, grimé bien avant l'heure, il descend au foyer, pour

étudier ses attitudes devant la glace et faire ses jambes, bousculant

parfois le baryton qui fait sa voix; toujours agité, ému, jusqu'au

moment d'entrer en scène — un convaincu, un passionné.

Mlle Robino

ncore une danseuse. L'agriculture manque de bras, mais on ne dira pas que la chorégraphie manque de jambes. Celles-ci ont des contours suaves, sous le fragile maillot aux pernicieux reflets de chair soyeuse.

Magliani pétille, tricotant comme avec des aiguilles. Robino ondule dans sa grâce orientale — indolente.

Renaud

e bon Dieu venait d'achever son travail quotidien de création — un jour de l'an de grâce 1861 après Jésus-Christ — lorsqu'il s'avisa de vérifier la nouvelle couvée de mortels ; il s'aperçut bien vite que Tune de ses créatures était incomplète : il avait oublié de lui donner la voix. Comme il aspirait à un repos bien gagné, et pour ne pas perdre de temps, il réfléchit un peu — un tout petit peu — et, prenant un parti extrême, il lui donna la sienne.

Or, on sait que la voix du bon Dieu est merveilleusement belle, puissante et douce à la fois — qu'elle se prête à toutes les inflexions, habituée qu'elle est, depuis longtemps, à prononcer des paroles de paix et d'amour, ainsi qu'à traduire les colères les plus redoutables.

Le Créateur, prenant alors ce mortel fortuné : « Va, lui dit-iL et » comme l'euphonie de ton nom contrasterait avec la voix que tu » auras désormais, changes-en la première syllable. — Appelle-toi... » Renaud. »

Nous avons omis de dire que le Tout-Puissant, en veine de prodigalités, ce jour-là, avait probablement voulu créer ce privilégié à son image, car il lui avait donné une tète aux traits réguliers et purs — ce que nous appelons aujourd'hui un profil de médaille antique.

On croirait qu'avec un assemblage de physique et de voix aussi invraisemblable, Renaud eût eu le droit d'être un imbécile... C'est, parfois, un causeur à l'esprit vif, prêt à la riposte, lançant volontiers le trait... empoisonné souvent, avec cette sûreté de main et ce brio particulier à certains Méridionaux... Car il est né à Bordeaux — il y a vécu son extrême jeunesse, puis, à l'âge des bourrasques, un naufrage l'amena à Bruxelles, où il pensait faire un séjour de peu de durée. Mais il comptait sans la Monnaie. — Il est resté.

Bullens

Ah ! le joli métier Que celui de caissier !

es beaux vers, qu'on a mis en musique, montrent — d'un coup — le fonctionnaire privilégié. Quel homme heureux ! comme il est sûr d'être bien vu dans la maison ! que de figures souriantes et de visages joyeux il voit lui-même !

Bullens est aimé, non seulement parce qu'il est chargé de distribuer les appointements, mais parce qu'il s'acquitte de ce soin en homme aimable, bien élevé, sachant qu'on peut donner de l'argent autrement qu'en ayant l'air de jeter un os, payant avec le même sourire, la marcheuse qui gagne trente francs par mois et le ténor qui en touche sept mille.

Un robuste tempérament de caissier. Il excelle dans la tenue des livres, établit merveilleusement une balance de budget par l'actif et le passif, ne se trompe jamais dans ses reports ni dans ses totaux. Et, si sa probité à toute épreuve n'était très rassurante, on serait encore tranquille à l'idée... qu'il ne pourra filer en Belgique.

Jean Cloetens

'Outes les années, lors de la représentation donnée à son bénéfice, la salle est comble...

A-t-on remarqué comme le contrôleur en chef reflète l'esprit de son théâtre? On doit pouvoir juger l'un par l'autre. Il représente en quelque sorte le directeur, au moment de l'ouverture des portes, et en prend fatalement le caractère. Jean a la tâche fort difficile, ayant deux directeurs à refléter. Mais il se tire si adroitement de ses fonctions ! Il connaît si bien son public, qu'il sait le nom, l'adresse de tous les abonnés ou habitués, leurs places préférées, et, à la location, peut citer, de mémoire et sans sourciller, tout ce qui reste à prendre.

Signe très particulier : Cloetens fait bonne figure aux personnes munies de billets de faveur. Ces contrôleurs-là sont plus rares que les ténors.

Mme Gandubert

ince, longue, elle a une tête amusante, non pas belle de la beauté classique et pure, mais jolie avec ses grands yeux bleus, son nez au vent et sa bouche qui rit volontiers — moqueuse.

C'est une Parisienne de Montmartre.

Un petit air d'autorité qui lui sied bien, mais que personne ne peut prendre au sérieux, pas même son jeune bébé avec lequel on croirait qu'elle joue à la poupée. C est en jouant qu'elle chantait, au Conservatoire, des duos d'amour avec son camarade Gandubert, et c'est en jouant, sans doute,... qu'elle les chante encore aujourd'hui.

Elle a débuté à Bruxelles, et y est restée. Elle tient très agréablement l'emploi de dugazon, qu'elle partage avec Mlle Legault et M"e Falize. Le berger Paris trouverait trois pommes sur le mont Ida pour leur en donner une à chacune, s'il ne craignait que les pommes ne fussent désagréables aux déesses de la scène, — même lorsqu'elles ne sont pas cuites.

7<D2 Le Théâtre de la (Monnaie.

Rouyer

a peau a lin peu le reflet d'un bronze florentin, et ce teint brun est bien accompagné par la ligne des sourcils épais qui se rejoignent et semblent, comme dans le Juif errant, lui « rayer le front d'une marque fatale ». La bouche est sensuelle, car les lèvres sont épaisses, l'inférieure avançant sur l'autre, comme dédaigneuse. Quand la moustache est rasée, le profil fait songer à celui d'un torero; il ne manque plus à cette face que les favoris et la coleta. La taille est petite — ouvrez la parenthèse — les jambes un peu courtes — fermez la parenthèse — comme il suffit à un artiste d'opéra comique, appelé à interpréter le genre essentiellement français, si charmant, fait d'esprit et de grâce.

La voix — qui pourrait se prêter à l'ampleur du chant large — est souple, étendue, facile dans la vocalisation, d'un grand charme dans la demi-teinte. Rouyer est un véritable chanteur : il s'applique au legalo, phrasant, l'archet toujours à la corde, faisant chanter la voix. Le style a ce cachet d'élégance, de haut goût, si particulier à son maître Saint-Yves Bax. Le comédien est adroit, expérimenté déjà pour un jeune artiste. Il a débuté à la Monnaie. Il est encore un de ceux qui y sont venus directement du Conservatoire de Paris.

Il avait eu préalablement le soin de naître à Arcachon, le pays des... perles, comme on voit.

Mlle Rocher

cl ée au Conservatoire — elle y a été élevée. De la cour où on la laissait jouer, elle entendait les gammes des grandes demoiselles qu'elle avait vues passer, avec un regard d admiration et de convoitise. Un jour, elle s'approche tout doucement, tout doucement, d'une salle d'étude, et, l'oreille tendue contre la porte, elle écoute, en extase. Tout à coup, la porte cède brusquement, la pauvre petite se trouve, confuse, de l'autre côté du seuil — en pleine classe...

Il advint que, à l'âge où d'autres s'amusent encore à la poupée, elle commença à se gargariser de vocalises et d'exercices chromatiques. Il y a de cela... quelques années. Depuis, elle a beaucoup — beaucoup grandi.

Avec ses traits imposants et calmes, sa bouche royalement sculptée, aux lèvres épaisses et bonnes, ses abondants cheveux de jais, ses bras de statue, elle semble faite pour se draper dans le péplum.

Cette superbe Romaine est fille de Paris. Pour la deuxième fois, les Latins ont conquis la Gaule.

Blondeau

l est de la création. De quoi } de quelle création ? — On n'en sait rien. Au théâtre, on dit : « Il est de la création », comme on dit à Marseille : « Il a cent dix ans », pour parler d'un homme qui a passé la cinquantaine. Blondeau est donc de la création. Tout le monde le connaît dans la salle, tout le monde l'aime sur la scène. Ce vieillard frais, rose, joufflu, avec sa tête d'enfant, a vu défiler plusieurs générations de chanteurs, et doit être fixé sur l'instabilité des gloires humaines et, plus particulièrement, des triomphes scéniques. Il se plaît à conter aux artistes ce qu il trouvait de particulier à leurs devanciers, ayant toujours dans son sac quelque anecdote piquante à placer. Sa voix de basse lui eût permis de devenir un sujet; il a mieux aimé demeurer dans sa sphère modeste. Il se rattrape, en jouant de temps en temps un bout de rôle. Ces soirs-là il ne paraît pas dans les chœurs. Il se repose — il fait sa voix. Et au dernier acte du Barbier de Séville, l'inévitable notaire se promène, agité, dans la coulisse, attendant son entrée avec inquiétude; parlant peu, pour ne pas user le timbre; suçant pendant trois quarts d'heure des morceaux de réglisse de toutes dimensions, des bonbons de toutes marques. Puis, sa réplique arrive, il pousse une espèce de grognement : « Hum ! » qui veut dire : aléa jacta est! Il entre, et — tout ému — chantonne, de cette voix caverneuse qu'on connaît bien : « Ces demoiselles sont apparemment deux sœurs qui portent le même nom ! » Quel brave homme !

Poth

er

^(!Ts)E ne sa^s pourquoi j'avais la manie, dans les premiers temps que je le connaissais, de l'appeler Potier au lieu de Pother, ou, mieux encore, de Pothre? Est-ce que sa

grande ombre évoquait en moi le souvenir vague d'une chose qui se serait rattachée à la poterie? Dans tous les cas, ce ne pouvait être qu'un pot de bière ou un pot à tabac...

Le temps est passé des grandes gloires, mais aussi des fièvres dévorantes. Pother, qui a fait une assez longue carrière comme première basse, a eu la prudence rare de garder un peu de ses appointements, et, aujourd'hui, revenu des grandeurs, il tient un emploi qui lui donne des loisirs et dans lequel il veut finir, calme, heureux, paisible — entre un verre de bière et une bonne pipe flamande.

Boon

era ce qu a fait Pother. Il ne prodiguera pas son argent et se retirera un jour dans quelque petit coin de la Belgique; il se mariera, aura beaucoup d'enfants, sera bon père et bon époux, et mourra bourgmestre de son hameau, honoré de tous, emportant les regrets de ses administrés. Comme il a une voix de ténor, ce qui est coté à un taux plus élevé que les autres, comme cette voix offre de grandes ressources pour l'avenir, comme il est un bon élève du Conservatoire de Bruxelles, plein d'ardeur, il y a fort à parier qu'il gagnera davantage, et se retirera plus riche. Mais cela ne changera rien à cette sagesse, et il n'échappera pas à sa destinée. Ainsi soit-il.

7<d6 Le Théâtre de la (Monnaie.

Note de l'Editeur. — Le 19 avril, l'auteur adressait à M. Rotiers, directeur du journal l'Eventail, la lettre suivante :

Mon cher Ami,

Vous me demandez le chapitre que f ai consacré à M auras, dans V Histoire du Théâtre de la Monnaie.

Je vous l'envoie, sans le corriger. Ce que fat écrit, il y a six mois, alors que mon pauvre camarade était en pleine jeunesse, je n aurais pas la force de le relire, maintenant que la mort vient de le faucher impitoyablement.

N'est-ce pas qu'il y a quelque chose de particulièrement attristant dans la perte d'un artiste? On ne s'imagine guère, étendu dans le cercueil, froid et immobile, celui qu'on a applaudi, la veille, aux feux de la rampe, sous le rayonnement des lustres. La mort d'un comédien produit l'impression du théâtre même, quelques instants après le spectacle : à cette place qui resplendissait de lumières, il ne reste qu'un trou noir, silencieux, effrayant...

On peut dire que le pauvre M auras est mort à la tâche ; il a lutté jusqu'au dernier moment. Et pendant son agonie, quelle énergie, quelle force! Comme il essayait de se rattacher à la vie! Le malheureux faisait pitié. Lorsque le délire s'emparait de lui, il entonnait d'une voix éteinte les refrains de Carmen, sa pièce de prédilection. Mais, une fois la crise passée, il prévoyait bien qu'il ne chanterait plus cet ouvrage... il ne se faisait même pas illusion...

Mauras était mon compatriote, mon camarade de l'Opéra-Comique et mon partenaire dans le répertoire de la Monnaie. Je lui avais voué une amitié d'autant plus sincère qu'à ces titres il joignait des qualités aimables qui l'avaient rendu sympathique à tous.

Vous voyez, mon cher Rotiers, dans quelle profonde tristesse me trouve votre lettre de ce matin. Prenez donc son « portrait ». Je n'y ai peut-être pas dit tout le bien que je pensais de lui, mais je n ai pas la force de le modifier.

Recevez, etc.

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