‹ Le théâtre de la MonnaieChapitre 146 sur 149 · J. ISNARDON · texte numérisé non relu

J. ISNARDON

Ma

uras

ne voix pénétrante. On pourrait comparer son « organe » à celui de Mme Caron. Quelque invraisemblable que puisse paraître un tel rapprochement, nous maintenons qu'il y a une certaine similitude entre ces deux timbres chauds, vibrants, émus, qui prennent l'auditeur, et donnent tant de force au récit et de puissance à la musique dramatique. Aussi Mauras réussit-il mieux les rôles poussés vers la passion ardente que ceux, plus légers, de l'ancien répertoire. C'est le ténor de la nouvelle école...

Il possède encore une qualité irrésistible pour un artiste de théâtre : le physique. Grand, élancé, élégant, d'une physionomie agréable, en dépit d'une vague dureté qui le sert souvent, il a ce qu'on appelle une jolie ligne.

Un chanteur ainsi doué peut compter généralement sur la sympathie spontanée du public devant lequel il se présente.

Mauras est affligé d'une implacable et précoce calvitie, et quand Lakmé effleure d'un geste alangui la chevelure aimée de Gérald... c'est un toupet de la maison Bardin que presse sa main caressante.

Mon excellent ami pourrait-il m'en vouloir de divulguer cette particularité, lorsque, parfois, elle lui sied à merveille? En effet, quand il interprète Shakspeare dans le Songe d'une Nuit d'été, Mauras retire simplement son toupet, et aussitôt il a la tête, ou tout au moins, le front de son héros, qui — comme nul ne l'ignore — ■ avait, bien jeune, laissé sa toison d'or aux buissons épineux de la vie.

Flori

£'est le second chef d'orchestre. Second! que de modestie renferme ce qualificatif, — au théâtre. Combien il faut de philosophie pour accepter un tel rang, dans un monde où chacun veut être au premier. A-t-on consulté un tableau de troupe? A-t-on lu sans effroi ces formidables noms d'emploi : directeur de la scène — fort premier ténor — régisseur général — grand coryphée — chef d'accessoires } La deuxième basse ou le second ténor, se trouvant humilié, s'empresse de faire connaître au public qu'il est digne d'occuper une place meilleure, et nous voyons alors cette appellation barbare : second ténor des premiers.

Eh bien ! Flon est le second chef, tout simplement. Il est jeune, vivant, et le chanteur se sent à l'aise lorsqu'il le trouve au pupitre. Il ajoute à ces fonctions celle de chef des chœurs — premier chef, cette fois. Il fait répéter les choristes, et pendant la représentation — s'il ne conduit pas — les soutient, les stimule, masqué par un portant.

Avec son visage apollonien, le duvet blond et vierge qui ombrage son menton, sa lèvre féminine qui semble avoir tous les appétits — il est bien à sa place, pour diriger les dames du chœur... et le cœur des dames.

Mme Landouzy

<ette fois, c'est Colombine.

On devine que le corps doit être mignard, souple, rien qu'à voir la frimousse. Cette petite femme alerte, sautillante, a une tète exquise : les yeux tout de flamme, — le regard curieux a l'air de s étonner que les rues ne soient pas peuplées de fauvettes, — la bouche, qu'on prendrait volontiers pour une cerise, est spirituelle en diable. Son sourire } Que de choses elle y met! comme elle montre ses petites perles, quand elle décoche le coup d'oeil de Virginie à Michel, dit Puits d'Amour ; et quel curieux mélange contrasté de malice et de réserve, dans sa réplique à l'eunuque :

.... Vous? Laissez donc, vous n'êtes bon à rien!

Son inexpérience, sa gaucherie même, tout concourt à lui donner de la grâce. Il y a tant de finesse et d'à-propos dans ce qu'elle fait. Et elle se joue si audacieusement de toutes les aspérités musicales, avec cette voix perlée, au timbre cristallin, lançant une gamme comme elle ferait une espièglerie, — qu'elle semble ne vocaliser qu'au gré de sa capricieuse fantaisie.

Dans la rue, on s'étonne de voir à cette frétillante soubrette des costumes modernes; et on la voudrait en Louis XV, maniant l'éventail de quelque grande dame.

Chez elle, Javotte passe son temps à rêver, à lire, ou bien encore elle apprend à sa perruche les rôles du répertoire. Cette perruche douce, tendre, coquette, pourrait bien être la même qui — s'étant enfuie des petits appartements — fut ramenée à Versailles par le marquis de Moncontour, sur le fusil duquel elle s'était allée jucher, et elle a sans doute baisé les lèvres roses de Mme de Maintenon.

Le chef de claque

l n'y en a pas. Le Théâtre-Français, l'Opéra-Comique, l'Opéra ont le leur — la Monnaie, non. — Elle a peut-être tort.

L'institution de la claque ne date pas d'hier : Les Romains avaient des statuts qui concédaient le privilège d'applaudir à une compagnie particulière. Les claqueurs, nommés juvenes, étaient dirigés par des curatores et — sous Néron — ils étaient enrégimentés dans un bataillon, au nombre de cinq mille! Les applaudissements étaient divisés en trois catégories : bombus pour les succès d'estime, testœ pour les vrais succès, imbrices pour les grands enthousiasmes ; c'était réglé, comme on le voit.

Les Romains s'y entendaient fort bien ; ils savaient que les applaudissements animent une soirée, chauffent le public, encouragent les comédiens, et que tout le monde y gagne. Mais, dira-t-on, les spectateurs se rendent bien compte de l'origine de ces succès. — En effet, le public ne s'y trompe pas, — l'artiste, non plus: mais, comme on est au théâtre pour l'illusion, à un moment donné, ils y croient tous deux. C'est comme dans certains journaux de théâtre, où il suffit d'être abonné pour avoir du talent. Tout le monde le sait, et chacun s'y laisse prendre. « La claque », disait Elleviou, « est aussi nécessaire au milieu du parterre, que le lustre au milieu de la salle. » Il est vrai qu'Elleviou ne prévoyait pas les modifications apportées dans la construction des nouveaux théâtres, ceux d'Allemagne notamment, où le lustre est supprimé.

Donc, le chef de claque de la Monnaie devrait être un homme entre les deux âges, correct, avec une barbe soignée, toujours mis irréprochablement, en redingote noire, — chauve, pour ne pas se faire remarquer. Il disperserait son personnel dans la salle, se placerait lui-même au parquet, suivant sur une brochure les passages annotés, et... les abonnés le laisseraient faire!

7io Le Théâtre de la [Monnaie.

Fidès

'est le souffleur. Il figure, dans la nomenclature de la troupe, sur le tableau de l'administration ! Si nous avons gardé pour la fin ce fonctionnaire original et peu connu, c'est qu'il n'est pas un souffleur ordinaire.

Et d'abord, Fidès ne s'appelle pas Fidès. Son véritable nom est Devriès : Un jour, dans la rue, il est accosté par un monsieur qui lui serre affectueusement les deux mains, et qui, mal renseigné, le croyant parent de la cantatrice Fidès-Devriès, lui demande, avec le plus grand intérêt des nouvelles de sa cousine. Devriès ne se déconcerte pas ; il ne connaît pas du tout Mmc Fidès, il n'a pas de nouvelles, mais il en donne quand même, des plus précises, des mieux détaillées, et quitte le monsieur, enchanté. Depuis ce jour, on ne l'appelle plus que Fidès...

Comme il y a fagots et fagots, il y a souffleurs et souffleurs :

Nous avons le souffleur blasé qui envoie le mot avec dédain, ayant

toujours l'air de dire à l'acteur : « Misère ! si tu avais vu Couderc

dans ce rôle-là? » — Il y a le souffleur philosophe qui, dès que la

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