‹ Le théatre de la revolution, 1789-1799Chapitre 128 sur 137 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

Les grandes jonrnées célébrées par le théâtre de la Révolution sont le 14 juillet, le iO août, le 9 thermidor, le i8 brumaire.

Tout le monde sait que le 14 juillet 1789 fut la première insurrection des Parisiens et que ce jour-là la Bastille fut prise. Tout le monde sait encore que, le 14 juillet 1790, la France, représentée par ses députés, les corps d'armées, les gardes nationales et les délégués des divers départements, consacra son unité constitutionnelle au Champ de Mars par une fête superbe, appelée la fête de la Fédération,

Les citoyens Legrand de Soissons, Mathieu Parein, P. David, Fabre d'Olivet chantèrent la prise de la Bastille, et Collot d'Herbois, la Fédération.

Legrand dédiait ainsi sa comédie < les Deux Gentilshommes ou le Patriotisme français » (1) représentée le 26 mars 1790 sur le théâtre de Grenoble, aux officiers municipauij: et aux commandants de la garde nationale de Ghâlon-sur-Saône :

(l) A Ghàlon-snr-Saône, chez Delorme-Delatour, 1790.

LE théathb de la bëtdldtion- " Messieurs, La prisede la Bastille m'aj'ant fonmi le principal acteat

• de ma pite, je D'ai pas cra devoir balancer an instant île I le reproduire au théftire, 11 eût éH k désirer pour vonsrl

■ pourmoi.Mcssieurs, que ma plume fût plus ci^lèbre, maisnoui

■ sommes dans le siède des choses iitcroyables...' (Observez que c'est l'acteur de la troupe Clairanson qui écrit}... • J'ai parlé « d'après mon cœur, el c'est à vous. Messieurs, que j'en appelle.

■ Puisse ce faible ouvrage me mériter votre estime.

• Je suis, etc. »

Le sujet de la comédie n'a rien de compliqué. Le baron de Zénoaville, patriote zélé, devenu colonel de la milice nationale à DûIq, a promis sa fille Zélio au marquis de Salignac, dont il déplore cependant les opinions réactionnaires. Des brigands mettent tout k coup on danger la vie du baron. Louis, C!s du fermier Ferlé, met eh fuit*! les brigands el sauva la via de son maître. Le baron, ayant appris que Lonis est un des vainqueurs de la Bastille, lui donne la main de Zélie sur le conseil de ta suivante Plorine qni lui a dit :

• Tenes, Monsieur, mademoiselle ne hait pas ce brave

• homme. Elle m'en a souvent dit beanconp, mais beanconp

• de bien.... Vous ne tenez pas an rang. QnaQt à la nais-

• sance, monsieur Louis est fils d'un laboureur, d'un de vos

• meilleurs amis. El vous m'avee dit cent fois gae le premier

• noble était celui qui cherchait à nourrir son semblable. Eh

• bien l Monsieur, donnez-lui mademoiselle et je vous ré-

< ponds qu'ils ne se dédiront ni l'un ni l'autre. •

Le baron accepte joyeusement cette proposition et dit an marquis pour s'escnser de son refus subit :

• Marquis, je vous manque de parole, mais j'aime les pa-

< trioies. J'aDgmente ma famille d'une classe d'honnâtes

liBS GRANDES JOURNlfcBft. 4Bi

tf gens et je sois heureax. Si quelqu'un voulait me blAmer

< sur mon choix, voici quelle serait ma réponse :

< n protégea mes jours et sauva la patrie 1 «

La pièce de Pierre -Mathieu Parein * la Prise de la Bastille » (1), fait historique en trois actes, mêlé d'ariettes, fut offerte par l'auteur à l'Assemblée nationale en ces termes : *

< Monsieur le Président,

« Si les premiers travaux du Corps législatif ont provoqué « la destruction du despotisme, la Prise de la Bastille est « sans contredit le coup le plus terrible qui lui ait été porté. « Après avoir combattu sous les murs redoutables de cette « forteresse, j'ai réfléchi que pour offrir à la postérité ce « grand événement dans tout son éclat, et conserver parmi « nous l'amour de la liberté, je ne pouvais mieux faire que * de le remettre en action sur la scène avec ses principaux « accessoires.

< L'exemplaire que j'ai Thonneur d*adresser à l'Assemblée « nationale remplit cet objet.

* Je la supplie d'en agréer l*hommage.

« Je suis avec un profond respect, etc.

< Signé : parein, « Homme de loi, Vun des vainqueurs de la Bastille, »

Ce qui donne une singulière valeur à cette pièce, c'est l'attestation suivante :

« Nous soussignés, VainqtieUrs de la Bastille, attestons à « ceux qu'il appartiendra que la pièce de comédie intitulée la « Prise de la Bastille, fait historique en trois actes, en prose,

< mêlé d'ariettes par M. Parein, l'un des vainqueurs de cette

< forteresse, est de la plus exacte vérité, et que tous les faits

(1) A Paris, chez Girardin, 1791 (ayec nne graynre représentant P-.M. Parein, hooune de loi, Im cbeTeoxtn désordre et les yttut d« traters)*

ig3 LE THEATRE DE LA BËVOLimON.

■ et les circonstances qni y sont mis en aclioD sont entii-

■ renient conformes à font ce qaî s'est passtS sons nos yeui,

• tant sur la place de Grève que pendant le siëge de U Bast tille, En foi de quoi, nous avons signé le présent pour lii

• servir et valoir ce qne de raison.

.A Paris le Sjanvier 1791.

< amiN, ÉLIB, HUMBEBT, CHOLAT, ABN*, «AILLiSil,

■ TODHNAI, LAUSIÈHE, LiBElTilB, PIQCOT, WllI,

■ canÉTiEN, coRCHABn, dejon l'aîné, dkion le

• jeune, chuam, BiBEAucona, santerbe, GDECGn < fils, HÉBERT, cuRTius, oUEUnra pèfe {invaliliel,

• BÉCART {anssi invalide), et pins de deux ceoli

• antres qui ont également signé. >

Le maire de Paris ne tenait pas à ce qne cette pièce fil représentée et les Comédiens italiens n'y mirent, anivanl Parein, aucune bonne volonté.

• L'auteur avait conlié sa pièce ausienr Cameranî, semaiBkf

• du ihwUra Italien, en le priant d'en faire lecture !i Ta"

• semblée générale des comédiens. Or ledit sieur se permit,

■ contre le vœu de Pareiu et l'esprit des décrets du Corps lé- < gislatif, de colporter sa pièce dans les bnreaaz dn maire de

• Paris, oii elle est restée plusieurs jours de suite, pour lui . demander son agrément. Il la rendit après à l'auteur en Ini

• disant que le comité des comédiens l'avait refusée. Indisné,

• Parein se plaignit dans les journaux, et assuré qu'une opit niitreté tenace, alimentée d'un peu d'aristocratie, les em-

• péchait de jouer sa pièce, il les attaqua devant les tribunaux,

• où il espérait prouver aux comédiens combien Uur con-

• duiie antteonstitulionnelte éiail digne de Canimadversioa géni-

Qaant à sa pièce, il la fit imprimer, afin de laisser ;■! ses concitoyens, ■ les seuls qu'il reconnût ponr Jnges,

< le soin de décider si elle méritait ou non leur appro- « bation » .

L'auteur met en scène tous les personnages historiques :

!•' électeur.

M. Flesselles, prévôt des marchands.

2® électeur.

M. Delaunay, gouverneur de la Bastille.

Un officier du régiment de la Reine. '

Gueitdin père, invalide.

Son fils.

1" citoyen.

2» citoyen.

Sa femme.

Ferrand et Bécard, invalides.

3e citoyen.

M, Uefliie, officier suisse.

4* citoyen.

M"° Monsigny, fille d'un officier de rétat-major de la Bastille.

5® citoyen.

Le Peuple.

Les Gardes-françaises.

Les Invalides.

Les Petits Suisses, et Tétat-

major de la Bastille.

Au premier acte « le théâtre représente la place de Grève

< et la façade de l'Hôtel de ville. Le Peuple, assemblé en tu- * multe, est armé de piques, de haches, fusils, etc. Le tocsin

< sonne, l'aurore paraît, les lampions s'éteignent et des pa- « trouilles circulent. »

Un officier du régiment de la Reine chante au peuple :

(Ariette,) * Aux armes ! aux armes ! aux armes !

< L'ennemi vient sur nous.

« Résistons à ses coups,

« Sans crainte et sans alarmes ! >

Et le peuple répète l'ariette :

* Aux armes ! etc. *

L'officier lui adresse ensuite ce discours : * Oui, mes concitoyens, l'ennemi est dans nos murs. Dans t deux jours, dans deux heures peut-être, Paris, la capitale

4SI LE TIUtATRE DS Li BavOUmoN.

. dn inonde, ne sera qu'un monceau de cendres. Tii vn, mes

• amis, j'ai vu des milliers de satellites du despotisme fondrB . sur nous, le fer et la foudre à la main. J'ai vn la tête chanve

■ d'un vieillard véndrable tomber sons les coups d'un chef

■ des hussards allemands. J'ai va les instruments meurtrière « i}ui doivent consommernotreruiiie, lesmousquels, les canons « et ces grils infernaux destinés à incendier nos foyers. Koi . tyrans n'épargnent rien pour nous enchaîner et ponras- < sonvir leur rage sur un peuple opprimé qui relève enfin h > lète... Prévenons leurs forfaits ; courons nous armer aoi

■ Invalides. C'est là que de vastes caveaux renferment les

■ armes qu'on doit tourner contre nous. Les tours de la Bas-

• tille, jusqu'ici habitées par l'innocence, la vertu et le gdnie,

• recèlent aussi des instramenta de destraction. Volons i h

• Bastille !...•

Et le Peuple éleotrisâ chante encore :

■ AnnarmosI elo.

Lo jirévôt des marchands vent l'arrêter et lui parle de M. Delannay. L'officier dit alors an peuple ea lai monlrant Flesselles : • Je parierais que cet homme est un ttattru I •

Un homme du peuple répond :

< On lea punit les traîtres! Point de grïce pour les

• traîtres t. ,. >

A ce moment arrive une mnltîtnde armée. Plusieurs tambours avec des piqnes et des canons l'accompagnent. Ils ont pris les Invalides et le deuxiËme citoyen la raconte ainsi :

< Chacun de nous, au même Instant,

• Excité d'un tële brûlant,

• S'élance, franchit la barrière,

• En s'écrlant d'une voix flère :

■ Camarades, rendez-vous ;

< Obéissez, cédez tons I

IiBS eRANDBS lOTTBNiU. 488

< La nation l'ordonne,

< Elle vous environne...

« Aussitôt ces braves soldats,

< Élevés dans Tart des combats,

« Fléchissent au bruit des alarmes

< Et nous abandonnent leurs armes !... »

Joie, triomphe, acclamations. Alors accourt un troisième citoyen qui vient donner des nouvelles du siège de la Bastille :

« Camarades, venez à notre secours. Nous sommes perdus,

< si vous abandonnez vos frères 1 Plusieurs de nos conci-

* toyens, qui sont dans les cours de la Bastille, ont déjà formé

< l'attaque du fort... Mais nous sommes en trop petit nombre « pour vaincre la garnison qui fait feu sur nous. »

(Ici on apporte deux blessés.)

* Voici les deux premiers martyrs de la liberté française !

< Voyez couler leur sang... il demande vengeance I

LB PEUPLB.

« Nous mourrons tous plutôt que de redevenir esclaves ! »

La femme du second citoyen veut empêcher son mari de marcher aucombat. — Luttehéroïque,— Duo.— Enfin lafemme, ayant chanté, cède et le deuxième électeur, ému, lui dit, après ravoir comparée à Jeanne d'Arc et à Jeanne Hachette :

« Femme courageuse, que vous retracez bien le caractère de « ces héroïnes de Tantiquité, de ces célèbres Amazones qui « mutilaient jusqu'à leurs charmes pour combattre et pour

* vaincre 1 » Puis cet éloge fait, il lui donne un ion conseil : « Allez remplir les devoirs de la maternité, vous qui venez

* de vous acquitter de ceux de citoyenne ! » (La femme sort et le peuple court à la Bastille,)

A l'acte second on assiste au siège en règle de la forteresse. Le tocsin sonne. Le canon tonne. Le quatrième citoyen poste des fusiliers près des meurtrières et leur dit :

i86 LE THEATHG tiG L& BÉTOLtlTON.

< Camarades, déployons toutes dos forces I Nons aomnies

• peu nombreux, il est vrai, mais notre courage suppléerai

• ce qui nons manque d'hommes... Le flambeau de la Raison ■ noQB éclaire I Nous savons maiulenant que nous sommes

• des hommes et que c'est pour conquérir la liberté que nous

Il chante en monlranl la Bastille :

• En vain ces tours sourcilleuses ■ Nous menacent du trépas ;

< Soldats, vos mains valeureuses • Ne nous épouvantent pas 1 •

Au mËme instant un groupe de femmes éplorées traverse la cour, les cheveux êpars, les unes emportant leurs enfants, les antres levant leurs mains aux eienx.

Elles chantent rapidement :

• Courons et sauvons-nous 1

■ La mort nous environne...

■ Ah I nous périssons tous, ' • L'espoir nons abandonne i

UN AUTRE GROUPB DB FEMUES.

> Oft nous cacher, où fuir î t Qu'allons-nous devenir f < Nous avons tout à craindre...

) Que nous sommes k plaindre I ' LES DEUX GROUPES (ensemble).

• 0 Dieu, protège nos enfants,

• Nos époux, notre asile.

«par toi seul cette ville

• Pourra triompher des méchans 1 »

Des hommes dnpenpie saisissent mademoiselle Monsigny, la prenant pour la lille du gouverneur et veulent la brûler vive. Le cinquième citoyen l'arrache h leur vengeance.

e l'assaut de la Bastille. On bat la charge. • La

< trompette guerrière se fait entendre et la musique exprime

< les plaintes des mourans et des blessés !... »

Au troisième acte qui se passe dans l'intérieur de la forteresse, le gouverneur Delaunay menace de sa fureur les assiégeants et s'écrie : « Il faut tenir le peuple, cette canaille, en

< haleine et le faire ramper dans la poussière \ » Il va mettre le feu aux poudres quand les invalides Bécart et Ferrand lui arrachent la mèche brûlante en lui disant : « Qu'allez-vous faire, malheureux ? *

Le peuple fait irruption dans les cours. La Bastille est prise... Le gouverneur est empoigné par le cinquième citoyen qui l'apostrophe ainsi : * Traître, tu viens d'assassiner tes

< frères I... Camarades, entraînons-le à l'Hôtel de ville,

< devant les électeurs, pour lui faire rendre compte de son

< infâme trahison l » On l'entraîne, mais on épargne les invalides. Les assiégeants embrassent les assiégés, délivrent les prisonniers, chantent des airs patriotiques et défilent sur

< le théâtre < au son des tambours et d'une musique triom- • phante l — Tableau. »

La pièce de P. David « la Prise de la Bastille ou la Liberté conquise » (1) est un drame en quatre actes en prose qui reproduit sèchement les divers événements qui ont amené la prise de la forteresse. Inutile de l'analyser.

Quant « au Quatorze de Juillet * (2), pièce historique en un acte et en vers de Fabre d'Olivet, représentée en juillet 1790 sur le théâtre des Associés, elle offre un certain intérêt par le toast que porte un brave grenadier, vainqueur de la Bastille, à la santé du Roi :

Grand roi, des cœurs pervers, de lâches courtisans Voudraient d'un joug chéri nous peindre impatiens,

{i) A Paris, chez Laurence Jonior, 1790.

LK THiàTBB DB LA RKVOLDTION. Il^^«5

Ir mâprisant les pouvoirs les plus jostes, ^L-uversaats^ns respect les lois les plus augunleg I... Is éBarenl Ion cœur... C'est contre eux aujourd'hui Qste conrroux doit chercher un appui.

le ton erreur I... Vois oe peuple Adèle, uiaiii pour toi d'amour, plein de crainte et ds zèle, is le fier, mais soumis ; volage, mais constant 'Ois dans ce transport l'êclio du eentiinent \... • Le théâtre de Monsieur représenta, le 17 juil!eU79fl, une ^ce nationale en deux actps pt pu prose de CoUot d'Herbois, la FamilU patriote on la lion > (1),

• La piâoe commence à qi leores du malin, le 1& juillet. Avant que le rideau loit on doit entendra quelqoM coups (le canon <|ui annc i la solennité du jour. On entend aussi passer des ta rs. •

'ont le monde est en fâle s les citoyens sont devenaj (W at M. Gaspard dit h a caestique, eu lui louchaul la aiiin :

< Cela va bien, mon ami T

CASIMIR (avec sentiment).

• Ah I Honsienr I... <

H. Gaspard se tourne alors vers aa fille qu'il va marier en ce joor aveo le peintre Eugène : • Tu serai bien eonteota I de dire : J'ai été mariée le 1& juillet, le jour de la grande

• Fédération I •

BONORiNi (imue),

• Ah 1 Ciel t... .

M. Gaspard présente à sa fille des fédérés qui vont assislei à son mariage, puis Télicitant ses hôtes : ■ Noos avons partagé « vos peines et vos succès. (Montrant son cœur.) Tout est là I

• Il n'y a pas un de ces événements dont ma fille et moi h

• conservions les détails et le souvenir.

(1) A Fuit, cbu la venta DnaliMiit, 1790.

LB8 ORANDBS J0URNÉB8. 489

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