LA CENSURE
Sous Louis XIY, les pièces de théâtre ne pouvaient être jouées qu'après le visa d'un censeur place sous les ordres du lieutenant général de police, lequel autorisait ou refasait en dernier ressort la représentation. Les censeurs qui se succédèrent de 1706 à la Révolution furent Tahbé Cherrier, Jolyot de Crébillon, Marin^ dont Beaumarchais avait dit lors du procès Goêzmann : « J'appelle un chat un chat et Marin un • frifier de mémoires, de Utlt'rature, de censure, de nouvelles, < d'affaires, de colportage, d'e.^pionnage, d'usure, dHntrigue, etc., « etc., quatre pages à'et cœtera /... » Crébillon le jeune (2) remplaça Marin, puis vinrent Savi^ny et J.-B.-Antoine Suard, traducteur des Voyages de Cook, de l'Histoire de Charles-Quint et de l'Histoire d'Amériqaepar Robertson.
En 1789, nous trouvons encore Saard à son poste^ autorisant avec bienveillance les mômes pièces qu'il avait jadis refusées
(i) Archives nationale;
(2J C'est à Crébillon iils, qu'arriva l'Uistoire suivanle. Sylvain Maréchal, Tautear du Jugement dernier des Rois, lai présentait iln volume d'Odes erotiques. L'anteur du Sopha lui dit, avec ce ton qui agaçait Voltaire : « H « faudrait retrancher le mot boudoir partout où il se trouve dans votre ma- «J nnscrit. — Quoi 1 Monsieur, répliqua Sylvain Maréchal, et où placerai- « je votre sopha si vous m'ôtez mon boudoir ?... »
94 LE TBÉATRlB DE LÀ RÉVOLUTION.
avec rignear. Le maire de Paris^ Bailly, et ses administrateois s'étaient réservé le contrôle définitif.
Il convient de rappeler Topinion de Bailly sur la censure : * Je crois, dit-il, que la liberté de la presse est la base de la liberté publique, mais il n'en est pas de même du théâtre. Je crois qu'on doit exclure du théâtre, où beaucoup d'hommes se rassemblent et s'électrisent mutuellement, tout ce qui peut tendre à corrompre les mœurs ou l'esprit du gouvernement. Le spectacle est >ane partie de l'enseignement nf ublic qui ne doit pas être laissée à tout le monde et que l'administration doit surveiller. Il est aisé de donner à la censure théâtrale une forme qui en exclue l'arbitraire et qui la rende toujours juste. Ce n'est point une atteinte à la liberté des uns, c'est respect pour la liberté et la sûreté morale deis autres. > {Mémoires.) Cependant, comme le dit excellemment M, Victor Hallays- Dabot dans son très-intéressant ouvrage sur VHistoire de la censure théâtrale en France, les derniers vestiges de la censure administrative vont disparaître « pour laisser la place à une censure d'un nouveau genre, la censure populaire » .
L'Assemblée nationale, le conseil général de la Commune de Paris, le maire et son administration, tout cède bientôt à la pression des clubs, à la voix de la foule, aux volontés d'une multitude exaltée et sans frein. Les Comédiens français hésitent à jouer Charles IX. L'Assemblée autorise la représentation. Le district des Carmes s'y oppose. Le district des Cordeliers la réclame sans délai. Mirabeau s'en mêle. Les fédérés de Provence l'exigent impérieusement. Les comédiens obéissent enfin.
La censure essaie de se montrer encore en mars 1790. Suard et Bailly font saisir les exemplaires de la tragédie de Rienzi de Laignelot, et quelque temps après, interdisent la pièce que
LBS GENS DE THdATRM. 96
jouaient les Comédiens français du faubourg Saint-Germain. Quatre vers entre autres avaient excité les susceptibilités administratives.
L'un des personnages, Cerroni, qui venait de tuer Rienzi, disait au peuple :
« Compterait-on déjà sur notre ingratitude
« Pour ramener ici l'horrible servitude ?
* La liberté n'a point perdu de son éclat, ,
« Et punir un tyran ce n'est pokit être ingrat (1). »
La situation politique était alors tellement tendue que Bailly exigea delà part de Beaumarchais une modification importante à son opéra de Tarare, Beaumarchais avait transformé le dénouement de cet ouvrage et fait du soldat de fortune un monarque constitutionnel, couronné par quatre membres de l'assemblée du peuple. * Je ne vois pas d'inconvénient, écrit
* Bailly à la fin du manuscrit de Tarare, à permettre et à
* préparer la représentation de ce couronnement , sauf deux « vers que M. de Beaumarchais m'a promis de changer et
* d'adoucir. — Le 22 juin 1790. »
(1) Nous trouvons en mai 1790 sur la comédie de Chartes et Carotine de Pigault-Lebrnn ces mots : « Lu et approayé pour la repré-^entation. Siiard, 25 mai 1790. — Permis de représenter. Bailly, 28 mai 1790 » ; et snr la pantomime de Comminges ou tes Amants maitieureux, cette approbation en date de juillet 1790 :
« Je pen^e qu'il n'y a pas la moindre difficulté à permettre la représen- " talion de cette pantomime. Le sujet étott à tout le monde et je crois que ** l'auteur de la pantomime l'a mieux saisi ([ue celui de la pièce parlée. * précisément parce qu'il ne fait point parler les trappistes. Qui veut et <* qui le peut a le droit de s'emparer et de traiter en sa manière un sujet « d'histoire ou de roman. Tel est au moins mon avis. Je m'en réfère au << reste à la prudence de monsieur le maire.
« Signé : duport du tertre.
^< Puisque M: Duport du Tertre y consent, je permets aussi la représen- « talion.
« Signé.: baiIly. »
< Ce sont, dit M. de Loménie, les deux vers suivants dp < l'ancien opéra qni servaient de transition à l-aote snppl^- « m en taire ajouté par Beaumarchais :
€ Nous avons le meilleur des rois,
< Jurons de mourir sous ses lols...'(l). »
Ainsi le monarchiste Baîlly, qui venait d'embrasser en pleurant Louis XV| sur les marches de Tlfô.tel de ville, trouvajt'd^jà ces dft^x ve.^s dangçr^u^ !...
la représentation fut orageuse à l'Opéra : une véritable bataille s'engagea ei^tre les modérés et les exaltés, et la garde nationale fut obligée d'intervenir. Quelle était la raison de ce tumulte ? C'était suivant nous, une scène contenant une leçon de sagesse, adressée par Beaumarchais, au peuple, par Beaumarchais regrettant peut-être son Mariage de Figaro, par Beaumarchais effrayé de voir l'autorité et la société menacées de plus en plus. Voici le passage qui souleva des clameurs.
^ Un peuple en désordre, effréné, dit le livret, court et « remplit la place. Un héraut d'armes se présente, accorppagné * de plusieurs magistrats, s'oppose à sa course et lui dit :
« Au nom de la patrie « Qui vous presse et vous prie, * Rentrez dans le devoir : aux accents de ma voix, « Peuple, séparez-vous pour la troisième fois l
CHÇEUR DU PEUPLE (Çn désordre.)
< Tout est changé, quoi qu'on ordonne, « Nous n'Obéirons à personne !
« Le magistrat fait un signal. — Marche des soldats armés,
(l) Beaxtmarchais et' son temps t tome II.
LES QBfifS QE IH]^4T«8. 97
< serrés en bataillon, avec nne bannière portant ce vers en * or sur un fond rouge :
La liberté ^'e3t pas ^'abuser de ses drpjts.
« Seconde marcbe d'un groape de citoyens paisibles, ban- « nière bleue avec ce vers en blauc :
La liberté consiste k n'obéir qu'aux lois.
« Troisième marcbe d'un groupe de jeunes cultivateurs des « deux sexes couronnés do fleurs et portant des gerbes et des « fruits. Bannière rose avec ce distique de couleur verte :
« pe la liberté sans, licence, « Naît le bonheur, paît l'abondance....
c Cette marcbe imposante fait doucement reculer h peuple. « Il reparait modeste h h fin de la marcbe générale et Tarare « cbante :
« Mes amis, plaiffnons leur erreur; « Victime de quelque barbare,
* Quand ce bon peuple est en rumeur,
* C'est toujours quelqu'un qui l'égaré !.. (1). »
L'intention est excellente, mais combien nous préférons à ces vers de mirliton ces superbes vers, tout frémissants de patriotisme, qu'André Ghénier, mû par la môme pensée, adressait au peuple : -^
< Peuple, ne croyons pas que tout nous soit permis.
« Craignez vos courtisans avides,
< 0 peuple souverain I A votre oreille admis
* Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis^ < Us soufflent des feux homicides !
< Aux pieds de notre orgueil prostituant les droits,
< Nos passions par eux deviennent lois.
« La pensée est livrée à leurs lâches tortures i
(1) Beauntarchais et son tmps^ tome IL
« Partout cherchant des trahisons, « A vos soupçons jaloux, aux haines, aux parjures, < Ils vont forgeant d'exécrables pâtures.
« Leurs feuilles, noires de poisons, < Sont autant de gibets afifamés de carnage.
* Ils attisent de rang en rang
« La proscription et Toutrage.
« Chaque jour dans l'arène ils déchirent le flanc « D'hommes que nous livrons à la fureur des bêtes I « Ils nous vendent leur mort. Us remplissent de sang Les coupes qu'ils nous tiennent prêtes (1) î »
Mais le peuple n'écoute plus les conseils de ses vrais amis Le théâtre en particulier est livré aux plus folles agitations. Suard, qui n'avait qu'un rôle effacé, abandonne ses fonctions de censeur. Un sieur Joly, chef de division à la municipalité, le remplace pour quelque temps seulement, car, avec le décret de 1791, la censure administrative disparaît. Le 13 janvier 1791, sur le rapport de Chapelier, l'Assemblée nationale décrète la liberté des théâtres (2 j. Chaque citoyen devient libre d'élever un théâtre public et d'y faire représenter des pièces de tout genre en faisant préalablement sa déclaration à la municipalité. Les ouvrages des auteurs morts depuis,
(1) Le Jeu de paume, strophe xvii®.
(2) « L'histoire du théâtre prit dès lors une tout autre physionomie. Tout « à l'heure deux théâtres seulement avaient le privilège de s'adresser libre- « ment au pub'lic, chacun dans son genre : l'Opéra et la Comédie-Française. « Tout autre théâtre était leur sujet et leur tributaire, en dépit même de « la faveur publique. Dès que la liberté fut proclamée, de toutes parts les « théâtres s'élevèrent... Cette liberté, la concurrence effrayante qui en avait « été le résultat, servirent mal les intérêts du théâtre Elles multiplièrent à <( l'infini les mauvais acteurs : elles ne multiplièrent pas moins les auteurs « médiocres ou détestables. »
{Traité de la législation et de la jurisprudence des théâtres, par Lacan et Paulmier, pajjes 43, 44.)
« A la suite de toute révolution la censure s'efTondre et le pouvoir « nouveau croit faire acte de popularité en la supprimant... La scèoe de- « vient immédiatement un tréteau où les grivoiseries pour ne pas dire plus, « s'étalent impudemment. »
{Paris, par Max. Du Camp, tome VI, page 247,)
cinq ans et plus sont déclarés propriété pnbliqne. Les ouvrages des auteurs vivants ne peuvent être représentés dans toute rétendue de la France sans le consentement formel et par écrit des auteurs. Les entrepreneurs des théâtres et les artistes sont placés sous l'inspection des municipalités. Ils ne doivent obéir qu'aux officiers municipaux, lesquels ne peuvent arrêter ni défendre la représentation d'une pièce « sauf la responsabilité des auteurs et des comédiens » .
La conséquence de ce décret c'est * qu'il y a un moment jusqu'à 78 soumissions de théâtres à la municipalité » .
Mais l'augmentation du nombre des^ théâtres ne diminue pas le désordre. Les spectacles se transforment en véritables clubs. Parmi les assistants, les uns applaudissent, les autres siiïïent, ceux-ci vocifèrent, ceux-là jettent des menaces ; les moindres passages sont prétextes à allusions qui se terminent par des combats d'individu à individu ou du parterre aveo les loges. Le directeur du Vaudeville est obligé de brûler la pièce l'Auteur d'un momenty parce que Larivière osait y railler M.-J. Chénier et son plat courtisan Palissot. On avait terminé ainsi un couplet :.
Il faut renvoyer à l'Ecole Celui qui régente les Rois î
La partition de Richard Cœur de Lion est brûlée dans un café du Palais-Royal. Au mois de mars 1792, l'opéra d'Adrien est interdit, parce que le char impérial devait être traîné par des chevaux blancs ayant appartenu à Marie-Antoinette. Le public, de plus en plus intolérant, excité par les sansculottes, s'élève contre les pièces ou l'on se permet de frauder les vices, les désordres et les crimes du jour. Ces mêmes journalistes, qui avaient salué avec joie en 1791 la disparition de la censure, commencent à la réclamer contre leurs adversaires. Ilà oublient que Robespierre, leur idole, avait dit à
l'Assemblée nationale : < Je ne veux pas que par une dispo-
< sition vague on donne à un officier le droit d'adopter ni « de rejeter ce qui pourrait lui plaire ou lui déplaire. Par Id
< on favorise les intérêts particuliers et non les mœurs pu^
< hliques. »
En attendant qu'on puisse étouffer d'un seul coup les pièces à leur naissance, la foule brutale, conduite par des émeutiers de profession, se compose un théâtre à son image :
« La Terreur fait du théâtre son complice. Par lui, elle injurie ceux qu*elle tue . Par lui, elle ridiculise les armées qu'elle bat. Entre ses mains le théâtre devient une tribune sans pudeur comme sans dignité qu'elle emplit toute, et où elle ensevelit dans la boue ses ennemis encore chauds, aux applaudissements des populaces vaudevillières. C'est le Panthéon où plie couronne ses grands hommes d'une décade; c'est l'égoiit des gémonies où elle traîne un soir les Girondins qu'elle fait fous, un autre les émigrés qu'elle fait lâches ; c'est le royaume joyeux, bruyant, brutal, odieux du Vœ victis /...(!).»
Si, par hasard, une pièce courageuse comme VAmi des Lois veut faire justice des infâmes corrupteurs du peuple, de ces lâches qui n'ont pour dieux que la peur, la trahison ou la haine, dont la boache ne vomit que le fiel et l'opprobre, dont le cœur ne compte pour rien la liberté, la vérité, la patrie, dont la main brandit la torche incendiaire ou le fer sanglant, cette pièce soulève les plus terribles orages. Il est vrai que l'opinion des honnêtes citoyens se prononce en faveur de cette œuvre généreuse et qa'un grand nombre accourent pour applaudir aux nobles idées, qui défendent l'ordre, la justice et la loi. Mais bientôt la Commune
(1) La Société française pendant la Révolution, par MM. do Concourt, page 292.
LES GENS DB THEATRE. lOl
gn'oil avait démasquée triomphe et interdit la pièce, malgré ia Convention. Elle interdit aussi Mérope, tragédie que le conventionnel Génissieux vient d'entendre pour la première fois et qu'il traite de contre-révolutionnaire. On s'étonnait alors que le naïf Génissieux n'eut pas demandé Tarrestalion de Voltaire.
La Commune, poursuivant ses exploits, fait rendre le fameux décret du 2 août par le Comité de Salât public, et c'est alors que les auteurs, devant le glaive de la loi dont on les menace» commencent à regretter les ciseaux de la vieille censure administrative (1). Les acteurs eux-mêmes tremblent devant tant de rigueur. S'ils manifestent quelque répugnance h jouer dans des pièces abominables comme le Jugement dernier des Rois, on leuir montre tout simplement Téchafaud (2) 1 Ceux qui ont osé jouer VAmi des Lois, dénoncés depuis six mois par les citibistes patriotes, vont aux Madelonnettes ou à Sainte- Pélagie eu attendant leur comparution devant le tribunal criminel tévoltitioilnaire. Ceux qui restent, auteurs et acteurs, se résignent et se mettent au goût du jour.
« Lé théâtre ainsi sans-culottisé, les acteurs perdent le < respect et \& soin dô leur talent ; ils sont patriotes avant
(1) Louis XII, si l'on en croit Brantôme, défendait aux clercs de la Basoche et aux écoliers, dans leurs farces et comédies, de parler « de la *^ reine, ia femme, en façon quelconque, autrement qu'il les ferait tous « pendre » .
(2) « Les décrets des 2 et 14 août 1793 plaçaient les théâtres dans une « position à laquelle eût été mille fois plus préférable le régime de la << censore. Quelles étaient les pièces pecmises t Quellrg étaient les pièces « prohibées ?'Tout était livré à l'arbil'aire des appré» iatioos et à la mo- « bilité des passions poliliqoes. Telle pièce, qu'un directeur de théâtre avait « pu croire licite, pouvait eai,raio.er la ciuiure de son théâtre, sans qu'il lui « fiit possible de s'en garantir par des prérau tiens prises d'avance. C'est « ainsi que le premier théâtre de Paris, le tiiéâtre Français, vit ordonner sa « fermeture par un décret du 3 septembre 171)3 sur l'accusation d'aristo- « cratie portée contre ses auteurs et son répertoire. »
(Traité de la législation des théâtres, par Lacan et Paulmier^ i page 116.)
< d'être artistes et ils cherchent plus les gros applaudisse-
* ments du parterre que la satisfaction d'eux-mêmes. Ils
< rejettent cette décence qui fait les Roscius. Ils vont à
* l'exagéré, à l'outré. Ils tombent aux inconvenances et à la
< farce. Ils négligent jusqu'aux traditions des entrées et des
< sorties.... (1) »
En mars 1794, le conseil général de la Commune se reconnaît officiellement le droit complet de censure et se fait apporter les répertoires des théâtres. Il interdit entre autres œuvres Henri VIII, Calas, Horace, Andromaque, Phèdre, Britannicus, Maebeth, Bajazet, Fénelon, le Malade imaginaire (2), pratiquant ce qu'on appelait alors « VHébertisme des Arts » . Il fait des changements baroques aux \ers de Tartûffe^dn Mentor, du Cid, de la Métromanie et du Misanthrope ; ii soumet les nouvelles pièces à son contrôle personnel et à celui de la commission d'Instruction publique ; il force M.-J. Chénier, suspect tout à coup de modérantisme, à brûler son Timoléon devant Robespierre, Barrère, Julien de Toulouse et autres jacobins.
La commission de l'Instruction publique instituée par le décret du 12 germinal an II (1®' avril 1794) qui supprimait les ministres et créait à leur place douze commissions était spécialement ^chargée de la surveillance des spectacles et fêtes nationales. Elle rendit le 2 floréal an II (14 mai 1794) un arrêté qui rétablissait expressément la censure et ordonnait à tous les théâtres de lui communiquer leur répertoire.
< On a conservé, écrit Vivien^ et nous avons parcouru les
< feuilles remises en exécution de cet arrêté, et les notes des
* administrateurs du temps. Rien ne peint mieux cette
< époque. Dans l'espace de trois mois, sur cent cinquante et
^l) La Société française pendant la Révolution, chapitre xii. ("i) La Commune avait déjà commencé en 1793. Voyez la lettre de Laya, chapitre xx de cet ouvrage, dans l'affaire de l'Ami des Lois,
une pièces censurées, trente-trois sont rejetées et vingt-cinq soumises à des changements. Tout Fancien répertoire est examiné : la censure déclare < mauvais » les ouvrages les plus irréprochables, presque toutes les comédies de Molière: Nanine, Beverley/le Glorieux, le Jeu de l'Amour et du Uazard, le Dissipateur, le Joueur, V Avocat Pathelin, et vingt autres comédies ; elle exige des corrections dans le Devin de village, le Père de famille, la Métromanie, dans le Guillaume Teli de Lemierre, bien qu'à titre de passe -port on lui donnât pour second titre : les Sans-Culottes suisses ; le dénouement de Brutus et celui de laUSort de César doivent être changés; Mahomet est interdit comme c chef de parti » ! € En revanche les pièces suivantes sont autorisées ; nous n'en connaissons que le titre, mais il en indique assez le sujet: Encore un curé; Plus de bâtards en France; la Papesse Jeanne; Esope républicain; la Mort de Marat ; l'Esprit des Prêtres ; les Crimes de la Noblesse, Les théâtres vont au-devant de ces mutilations ; ils annoncent qu'on a changé les qualifications des personnages suspects. L'Ambigu- Comique écrit que « dans toutes les pièces anciennes, on substitue, à la scène, le mot citoyen h celui do monsieur. Le répertoire de l'Opéra-Comique est terminé par cette note : < Les pièces ci-dessus avec l'apostille arrangée sont celle? '^^^ jadis il y avait des seigneurs et qu'on a remises d l'ordre du jour. Quant aux autres qui ne sont point apostillées, c'est qu'elles n'étaient point dans le même cas, et qu'il n'y avait rien qui rappelât l'ancien régime (1). » La censure révolutionnaire eut un instant la velléité de soutenir la morale. Nous citerons t\ cet égard un passage intéressant du livre de M. Hallays-Dabot où l'on voit que les ad
(1) Études admintstratives, par Vivien, tome II, p. 400 et suiv. Gniliemin. 1852.
i04 LE THEATRE DE LA RÉVOLUTION.
mînistràteurs de la police avaient parfois certains scriipûles. Un auteur, Destival, écrit à Baudrais, lé 12 nivôse de l*an II (1" janvier 1794) :
fc Salut et fraternité.
< ïu connais ma pièce intitulée : le Nouveau Calendrier où il n*y a plus de prêtres I Jusqu'ici j'en ai suspendu là représentation par pure condescendance pour mon craintif directeur ; mais je crois qu'il n'y a nul inconvénient que je la fasse représenter, puisqu*il n'y a rien dedans qiii touche à la célébration des prétendus mystères de la religion, juste considération politique, qui a fait suspendre le Tombeau des imposteurs, et telle autre pièce dirigée dans le même bût. ,
. . . . On donne le Tartuf partout; oâ donné les Prêtres et les Rois, on donne t Esprit des Prêtres ; pourquoi ne donnerait-on pas ma pièce? Fais-moi Tamitië de me répondre à tes moments perdus.
« Je suis, pour la vie, l'ami et le républicain,
« Sigviê: destival. »
L'administrateur lui répondit :
« Je reçois à l'instant ta lettre d'avant-hier, qui m'àpprénd
« l'embarras où croit être le citoyen N. pour la continuation
« des représentations de la pièce le Nouveau Calendrier, Cet
< embarras vient sans doute de ce qu'il n'entend paS bien le
< sens de l'arrêté du Comité de Salut public, qui défend les
< représentations de la pièce le Tombeau des Imposteurs ou 1 V Inauguration du temple de la Vérité, et toutes autres qui « tendraient au même but. Quand j'ai fait parvenir expédition
< de cet arrêté aux différents spectacles de Paris, je ne leur « ai pas expliqué ce qu'il voulait dire ; j'ai pensé qu'ils saU-
t˧ GENS Î)E THl^ÀTRE. M
t taiéht tottâ tjtièl était le bht de la Jiîêce défendue. îl paraît % qtife le citoyeti directeur rignoré, et jfe vais te le dire ici € t)onr que tù te lui apprennes. Il s'agit dans la pièce défendue « de ridiculiser la messe, la confêésîoiï auriculaire et mitres « pratiques du culte catholique f-omaiH. Rien de cela ne se
* trouve dans ta pièce qui n'est qu'une imitation du Tartufe € de Molièréi Elle petit donc être jouée sâtts inconvénient, € et îl serait à souhailet que Yoû en jouât tous les jours de « setnblables à tous les théâtres de t^atis et de tous lés dépar-
* tements de la République. L*esprit public ne tarderait pas â » se foi^tner, à devenir et à rester ce qu'il doit être chez un k peuple qui ite vent plus de charlatans d'aucune espèce,
« Sàlutet firaternité. « Ton concitoyen et ami,
k Signé : baudrais. ^
< Cette lettre et la mesure du Comité de Salut public au sujet du Tombeau des Imposteurs, dit M. Hallays-Dabot, sont la conséquence des discussions qui venaient d*avoir lieu à la Commune et à la Convention sur le libre exercice du culte. A la première heure de ce revirement hypocrite, on était tout feu, on était tout zèle... le système de rigueur ne pouvait être sérieux au moment où, comme le dit Destival, on laissait représenter les Prêtres et les Rois, drame en trois actes et en vers d'un poète nommé Lombard, plus tard ambassadeur en Hollande, drame dans lequel un prêtre assassinait un prisonnier et violait sa femme sur son cadavre!...» Lel^^'floréal an II (20 avril 1794) Billaud-Varennes, inspiré par des sentiments de justice et de vertu, fait un rapport à la Convention nationale, au nom du Comité de Salut public, sur la théorie du gouvernement démocratique et sa vigueur utile pour contenir l'ambition et tempérer l'essor de l'esprit militaire, sur le but politique de la guerre actuelle et la nécessité dHnspirer Vamour des vertus ti^^i^ par ^ file^
publiques et des institutions morales, —'Sous y lisons ce passage : « Il ne suffiroit point d'avoir mis la justice et la vertu d
* Vordre du jour si Ton ne s'empressoit d'en accélérer les dé-
< veloppements par l'instruction publique... On répand cette
< instruction par des institutions propres à faire connoître à « tous les citoyens ces vérités simples qui forment les élé-
< ments du bonheur social. Cette instruction publique dé-
* coule aussi des bons ouvrages de morale, des journaux pa-
* triotiques, des pièces de théâtre exemptes d* obscénité et ne retra- « çant que des scènes de vertus et de civisme,., *
Le octodi floréal an II (26 avril 1794) les administrateurs de police chargés de la surveillance des théâtres adressaient au théâtre National, rue de la Loi, une circulaire qui parvenait également aux autres spectacles. C'était la première leçon du civisme recommandé par Billaud-Varennes :
« Nous vous enjoignons expressément, citoyens, au
* nom de la loi et sous votre responsabilité personnelle, de faire
* disparaître sur-le-champ de toutes vos pièces de théâtre, « soit en vers ou en prose, les titres de duc, baron, marquis, € comte, monsieur, madame et autres qualifications pros- « crites, ces noms de féodalité, émanant d'une source trop
< impure, pour qu'ils souillent plus longtemps la scène « française (i). *
Voici ce que pensaient Etienne et Martainville de la censure révolutionnaire :
< Il faut avouer que le délire qui s'était emparé de quelques « comédiens était partagé par les autorités d'alors. Elles
* avaient ordonné de faire disparaître de toutes les anciennes <c pièces les qualifications nobiliaires et de les remplacer par « le titre de citoyen ; si bien qu'à la place de duc, marquis, « comte ou baron, on substituait le mot citoyen, sans s'in-
(1) ArchiTes nationales.
LES GENS DE THEATRE. i07
quiéter si ce changement violait la rime ou rompait la mesure du vers. Les comédiens du théâtre de la République évitaient, le plus qu'ils pouvaient, ces grossières inconvenances, en faisant des changements un peu moins ridicules ; mais ils étaient obligés de sacrifier t^ute l'illusion théâtrale à la crainte de blesser l'œil ou l'oreille des sans-culottes ignorants, et l'on voyait des Grecs, des Romains, des Vénitiens, des Gaulois paraître sur la scène avec les couleurs nationales ; les femmes elles-mêmes n'étaient point exemptes de cette absurde sujétion, et Phèdre ne déclarait sa flamme à Hippolyte que la poitrine ornée d'une large cocarde tricolore. Mais l'esprit de subversion ne se borna point à révolutionner le costume théâtral ; on attaqua les chefs-d'œuvre ; les tragédies même qui respiraient le plus ardent amour de la liberté et la haine la plus forte contre le despotisme furent obligées de passer au scrutin épuratoire, et n'obtinrent leur certificat de civisme qu'après qu'on les eût dégagées de quelques centaines de vers, qui n'étaient point à la hauteur. Comment souffrir par exemple que la mort de César fût souillée par le discours contre-révolutionnaire de ce modéré d'Antoine ? Gohier (1) se chargea de mettre Voltaire au pas, et refit tout le dénouement de la Mort de César ; un autre patriote zélé retoucha Tartuffe ; encore quelques années et l'on eût sans-culottisé tous les chefs-d'œuvre de la scène française ; on avait retranché de Mahomet ces deux vers :
« Exterminez, grands dieux l de la terre oîi onus sommes, « Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes.
(1) « Gohier fut successivement ministre de la Jnslice, président du tri- « bunaldu département de la Seine, et membre du Directoire. Le dénoue- « ment de sa comédie politique ne valut pas mieux que celui qu'il avait « proposé pour la Mort de César.»
« Molé, jouant aux échçcs dans le Bourru bienfaisant, « était obligé de dire: Echec au tyran ! Comment pourrait-on « s'étonner devoir Tart dramatique avili par des hommes qui « n'en avaient jamais senti ni la richesse ni l£^ dignité, lors- « qu'un des littérateurs les plus distingués dont la France « pût s'hoqorer, l'auteur de plusieurs tragédies qu'pn place « avec distipclion au rang des bons ouvrages, l^a Qarpe,
« enfin, ne craignit pas de venir sur Je théâtre de la. Répu- « blique, le bonnet rouge eu tête, et dans le costumç du s^nsi- * culotte le plus prononcé, hurler un hymne po^triotique de « sa composition et recevoir Jes applaudissements d'une fonlç € d'énergumènes, dont les strophes vigourei^ses écbî^uff^ent « encore le fanatisme (1). »
Le citoyen Payan, membre du comité d'Instruction publique, qui siégeait au petit Luxembourg, était en quelque sorte le censeur en chef. Les auteurs lui envoyaient des lettres suppliantes,
* Je prie le citoyen Payan, écrivait Deschamps le 2 mes- < sidor an II (20 juin 1794), de vouloir bien lire les change- « ments que j'ai faits en marge à la pièce de Claudine et que « je le remercie de m* avoir indiqués, car ils sont à l'avantage « de la pièce, surtout celui de la page dixième. En appuyant € davantage sur les heureux effets de la Révolution française, f je motive mieux le retour de Florville à Claudine et d la f Vertu î « Salut et fraternité (2). »
Lecarpentier, représentant du peuple dans le département de la Manche, trouvait sans peine les moyens d'élever un temple h la Vertu. Il proposait le 16 messidor an II (4 juillet 1794) d'autoriser la municipalité de Coutances « à
(1) Histoire du htéâtreFriançais, tome III, pages 141 à 144.
(2) Aro^iives nationales.
construire dans le temple de l'Être suprême un théâtre » . Voici le considérant de sa proposition : « Considérant qu'il importe au saint des empires d'élever
< le^ mœurs du peuple à leur véritable dignité ; que les « exemples de la vertu retracée avec la pureté qui lui convient
< sont le moyen d'instruction le plus propre à en inspirer
< l'amour et la pratique, et que l'institution proposée parait « devoir concourir eflScacement au grand œuvre de la Régé- « aération morale qui est la tâche la plus digne des talents
< républicains^
« Autorisons les amateurs patriotes des deux sexes à for- * mer aous la direction du citoyen Nicole, leur interprète « auprès de nous, l'établissement désigné ci-dessus... (i) »
On ne fut pas en retard à Paris sur Coutances. Qui n'a pa3 lu le récit des saturnales commises à Notre-Dame et à Saint-Hoch au nom de la Raison et où figuraient les citoyennes Maillard et Aubry de l'Opéra ?....
Enfin le 9 thermidor le théâtre recouvre un peu de liberté. Ce ne sont que des pièces intitulées « On respire!,,. Nous respirons ! » M,-J. Chénier fait jouer le Timoléon, jadis brûlé devant Robespierre, mais dont il lui restait un second manuscrit, avec une ode contre les tyrans où se trouvait cette strophe :
< Renais chez les mortels, aimable Égalité, « Viens briser le glaive anarchique î
• Revenez, douces lois, justice, humanité î « Sans les mœurs point de liberté I « Sans vertu point de République I »
Le Comité de Salut public essaie de lutter encore un instant contre la liberté qui relève la tète et qui va marcher sur lui. Il envoie le 26 thermidor an II (i3 août 1794) cette circulaire aux artistes dramatiques :
(1) Archives nationales.
« Le Comité de Salut public a mis en réquisition les artistes « de divers théâtres ; il a voulu entretenir parmi eux l'émula- « tion si nécessaire aux arts et particulièrement à Tart dra-
< matique en fixant provisoirement dans tel ou tel théâtre les « artistes qui déjà s'y trouvaient attachés. Il a voulu mettre « un frein à la cupidité et prévenir cet accaparement de * talents dont l'oisiveté salariée devient par l'intrigue un « objet de spéculation.
« Le moment est venu de rappeler les théâtres à leur ins- « litution première. Le despotisme les avilit, la liberté les « adopte. Us doivent la servir et justifier la nouvelle exis- « tence qu'elle leur prépare. Le Comité de Salut public s'en « occupe essentiellement, mais il croit devoir inviter tous les « artistes à rester provisoirement à leur poste, jusqu'à ce «• que l'intérêt public leur en assigne un nouveau. Il en résul- « terait autrement une désorganisation, une anarchie dont « l'intrigue profiterait, car peu lui importe l'art en lui-môme, « pourvu que le talent l'enrichisse.
« Les théâtres doivent devenir parmi nous les écoles de « l'homme fait. Cette idée doit enflammer le zèle des artistes « et doubler leur activité. Qu'une louable émulation re-
< naisse donc parmi eux ; que chaque théâtre aspire au pre- « mier rang. L'ambition de surpasser ses rivaux en talents « utiles est la seule qu'admettent les Républiques. Le Comité « de Salut public dans la régénération prochaine des théâtres « s'empressera de distinguer ceux dont le zèle et les efforts « auront mérité les suffrages du Peuple.
« Les membres du Comité de Salut public.
< Signé : barrère, treilhard, bréard, billaud-
VARENNESj ESCHASSERIAUX (1). »
(l) Retme desldocuments historiques, rédigée par Etienne Charavay, 1879. — 2« série.
LES GENS DE THÉÂTRE. iil
Malgré la circulaire, la réaction thermidorienne commence : « Elle va aux violents et aux osés, aux pamphlétaires de
* la scène. Elle évoque de partout les plumes trempées dans Te « ressentiment des peuples. Elle donne à ses favoris ce sel « acre et cuisant dont parle Plutarque et, ses deux cothurnes
< posés sur les cadavres d'hier, frémissante, elle emporte
< l'applaudissement des souvenirs et traîne les assassins sur
< la claie des risées L Intérieur des Comités révolutionnaires
« ouvre l'ère de ces représentations orageuses, où sur un cri,
* sur un mot, toute la salle est prête à broyer un homme dé-
* signé à ses colères, soudaines et terribles colères, éclatant « soudainement, soif de sang que des rencontres font naître € et auxquelles tout le public s'associe, pitiés qui se tour-
* nent en fureur I... (1). »
On joue force pièces contre les Jacobins, on reprend Tarare, on acclame Charlotte Corday, on force les acteurs à chanter le Réveil du Peuple, satire des hommes de sang ; au milieu d'une pièce (2), on obligeTalmaàfaire aux spectateurs irrités contre lui une amende honorable qu'il récite en ces termes :
* Citoyens, j'avoue que j'ai aimé et que j'aime encore la « liberté, mais que j'ai toujours détesté le crime et les as- « sassins : le règne de la Terreur m'a coûté bien des larmes, « la plupart de mes amis sont morts sur l'échafaud. Je
< demande pardon au public de cette courte interruption . Je « vais m'efiforcer de la lui faire oublier par mon zèle et par
< mes efibrts. >
Dugazon, qui refuse de chanter le Réveil du Peuple, est assailli par les cris et les huées. Il jette sa perruque dans la
(1) Histoire de la société française pendant le Directoire, par MM. de Gonconrt, chapitre ii.
("2) Epicharis et Néron.
salle. Les spectateurs se précipitent sur le théâtre, Dn^azon se dérobe par la fuite à leur fureur. Un autre jour, jouant le valet des Fausses Confidences, il est souffleté d'une triple bordée d'applaudissements, lorsque son ^maître lui dit :
« Nous n'avons pas besoin de toi, ni de ta race de ca- < nailles (1) ! »
L'acteur Fusil, Tâme damnée de GoUot d'Herbois, est sifflé, maudit, injurié, accablé « du poids de Texécration publique » . On lui crie de toutes parts : « A bas le brigand f A bas V assassin (2) / >
Après le 13 vendémiaire, la réaction est vigoureusement comprimée par le Directoire que M.-J. Chénier poussait à la répression en demandant le rétablissement de la censure. On défend < le Héveil du Peuple » et l'on ordonne aux entrepreneurs des théâtres de faire chanter à chaque représentation les airs patriotiques (3). C'est ici que nous ouvrons les cartons de la censure.
Le 20 nivôse an IV (10 janvier 1796) le ministre de la Police générale de la République écrit aux directeurs des théâtres de Paris :
« Les théâtres, citoyens, doivent être TÉcole des mœurs « républicaines. Ils doivent offrir sans cesse aux amis de la « Révolution les images qui leur sont chères et non caresser « dans l'âme de ses ennemis le souvenir d'un régime proscrit, « par le spectacle des objets propres à le rappeler.
« Avez-vous remarqué les applaudissements que ces der- « niers affectent de faire éclater à la vue d'un uniforme « blanc (4) ? Délateurs de leur aversion pour l'uniforme na-
(l) Curiosités théâtrales, pçir V. Fournil, p. 16^, ("2) Etienne Martainville, tome III.
(3) Voir chapitre iv, La Police.
(4) Uniforme emp^oy^ ^a théâtre Feydes^a d£^l9 le t)£tUQt du Dé^ertçur et motif de cette lettré.
LES GENS DE THEATRE. ii3
« tional, ces applaudissements ont blessé Toreille des patriotes, « et puisqne le royalisme veut se saisir de ce léger fantôme,
* sans doute vous vous empresserez de le lui enlever.
« Quelle espèce de gloire pourraient attacher les acteurs à « cet uniforme aujourd'hui porté par des hommes qui ne « savent que se laisser battre ? Sous la tyrannie des rois, il « était non Thabit, mais la livrée du soldat alors esclave ; la
* liberté Ta fait disparaître. Il convient que sur la scène « comme dans nos camps, il soit remplacé par celui que le « choix de )a pation et la victoire ont à jamais consacré.
« Salut et fraternité.
« Sicile: MERLIN (i). »
fldme lie^oir, administrateur du théâtre 4e la Cité, répondit le même jour :
« Je ferai exécuter l'ordre que jai reçu. Mon devoir et mes
* principes m'y portent, et par la formation de mon réper-
< toire, j'ose me flatter, citoyen ministre, de pouvoir vous
* convaincre qu'il ne sera pas donné au théâtre seul des Arts
* de travailler à la formation de l'esprit public.
« Agréez, citoyen ministre, l'assurance de mon entier dé- « vouement à la chose publique.
« Signé : edme lenoir (J). »
La lettre suivante était adressée le 22 nivôse an IV (12 janvier Î796) aux directeurs du théâtre de la rue Feydeau.
« Ces qui s'est passé hier à votre spectacle, citoyens (3), « ne prouve que trop qu'il règne dans vos alentours un esprit
* qui n'est rieni^oins qi^e républicain. Lorsque toutes Jes per-
< soignes attachées ^ un théâtre sopt patriotes, le patriotisme
i\) ArchiTesqationales.
(2) Archives natioaales.
(3) Le ballet du Déserteur avec naifo rmes blancs.
domine nécessairement et sur la scène et au parterre et dans les loges. C'est une vérité que l'expérience confirme et je n'ai pas besoin de vous en indiquer les raisons ; elles sont généralement senties.
« D'après cette donnée, le Directoire exécutif m'a expressément chargé de vous déclarer que s'il éclate encore dans votre spectacle des huées, des sifflements ou des ricaneries du genre de celles qui, ces jours derniers et notamment hier, ont scandalisé et offensé les oreilles républicaines, je serai forcé de donner sur-le-champ l'ordre de fermer votre théâtre.
* H m'en coûterait infiniment de donner un pareil ordre. La rigueur n'est pas dans mon caractère, mais quand l'ordre public et le salut de la patrie commandent, je ne * sais qu'obéir.
« Salut et fraternité.
« Le ministre de la Police générale, « Signé: merlin (1). »
Les administrateurs du théâtre Feydeau, qui comprennent la menace, promettent de revêtir, aux prochaines représentations, les militaires qui figurent dans le ballet du. Déserteur, de l'uniforme national. Ils ajoutent qu'ils vont faire jouer des airs patriotiques.
Aux termes de son arrêté en date du 25 pluviôse an IV (14 février 1796), le Directoire voulait que les théâtres devinssent « des écoles de morale et de républicanisme » . Les censeurs, les observateurs ou agents mettaient en conséquence tout leur zèle à pourchasser les pièces réactionnaires.
Le Cousin Jacques eut maille à partir avec des agents ignorants au sujet de son opéra-comique la Petite Nanette, repré-
(1) Archiyes nationales.
sente au théâtre Feydeau le 19 frimaire an V (9 décembre 1796) (1). Voici en deux mots le sujet. Le père Bontems, riche fermier, désire donner sa servante Nanette en mariage à son fils Valenlin. Il fait subir à celle-ci plusieurs épreuves, puis, assuré de sa vertu, il l'unit à son fils.
L'auteur fit précéder la brochure qui contenait sa pièce (2) de curieux détails que nous reproduisons intégralement : < Tous les papiers publics ayant parlé de la suspension de cette pièce par le Bureau central, il est juste de faire connaître aussi la manière dont l'administration de police a réparé l'erreur, dans laquelle l'avaient entraînée les rapports infidèles de quelque révolutionnaire en^ous-ordre qui avait vu et entendu cette pièce tout de travers. Le Bureau central a eu communication du manuscrit le lundi 2^ frimaire, le lendemain de la seconde représentation. Il Ta renvoyé au théâtre deux ou trois heures après, avec une lettre fort honnête, et.voici le rapport officiel fait au mi-
(1) A Paris, chez Montardier, 1796.
(2) Le Cousin Jacqnes avait à se plaindre davantage des Comédiens français qui refasaient impitoyablement ses pièces. Il leur envoya une nouvelle comédie avec l'épître suivante :
«... Vous aller suivant l'usage ' « Employer dix ans à savoir « Si vous en ferez la lecture.
« Pendant dix autres l'on assure « Qu'an premier jour il faudra voir.
« Dix ans après, quelqu'un peut-être, « En me voyant, se souviendra « (S'il peut alors me reconnaître) « De ma pièce, et puis se dira :
« Il faut s'occuper de cela...
< Dix ans après, plus de délais, « Vous y songerez, ou jamais...
« Mais priez bien vos. descendants « D'avertir alors le parterre « Que depuis trente ou quarante ans « L'auteur est mort sexagénaire. »
(V. Fournel, -^ Curiosités théâtrales, p. 286.)
< pistre d^ l<v Police par suite de la communication du ma- « nuscrjl. Ce rapport qu| fait honneur au chef de division « qu'on en avait cl^ar^é ne laissera pas que de donner à « penser aux ol)servateurs jaloux de la liberté de la presse et « de celle des théâtres, ainsi qu'^ tous les Français qui cpn- « naissent la démarcation des pouvoirs.
f Bureau central du canton de Paris.
« Rapport du chef de division du Bureau central sur la pièce « intitulée la Petite Nanette, représentée sur le théâtre Feydeau.
« Cet ouvrage est très-sentimentaL Le sujet est^ simple ef qttm- « drissant. Le style est naif et pur,
« Le but de l'auteur est essentiellement de faire voir aux « spectateurs que le meilleur emploi des richesses ast de f^ire ' des heureux; que le riche doit s'attacher à répandre des
< bienfaits et surtout à récompenser la vertu 0t la probité) indir « gente.
« L'auteur retrace dan^ quelques couplets (1) les effets « terribles ^t violens de la Révolution. Le tableau, qu'il « représente à cet égards ajoute une teinte mélancolique à ^n « sujet qui, en général, est tout entier consacré à la bienfai- « sance, à la générosité et à la reconn^-issance.
(1) Voici un des couplets visés par la censure :
Claudine.
Pauvre veuve réduite à blanchir (sic.)
« Mon cœur ne connaît pas le fiel, « Dont veut s'abreuver la vengeance.
« Je laisse au Vengeur Eternel « Le soin de prendre ma défense.
« Est-ce par des crimes nouveaux « Que nous réparerons nos maux I « 0 vous qui fîtes nos jnalheurs, « Si le remords vous environne, « Si la paix rentre dans vos cœurs, « Toute la France voua pardonne 1 v.
€ Si Ton exigeait de l'auteur qu'il donnât à Nanette, personnage principal de la pièce, une autre origine que celle d'un père mort sur l'échafaud, qu'il ne présentât pas Claudine, mère de Nanette, comme une veuve ruinée et malheureuse par les orages de la Révolution, cette condition le forcerait à refondre en entier son ouvrage et lui ôterait beaucoup de son caractère.
« Nous observons que les malheurs de Claudine et de Nanette ne sont qu'accessoires de la pièce et que le fond est la bienfaisance et la ruse généreuse de Bontems, fermier aisé, autre personnage principal.
« On ne lit pas cette comédie sans attendrissement, et loin que le spectateur puisse s'occuper et frapper fortement ses idées des malheurs de Claudine et de Nanette, nous qui l'avons li^e attentivement, ^c^^s ne nous sommes troi^yés occupés que des vertus des personnages et de celles de Çontems. Nptis pepSiOns que le gouvernement, loin de trouver mauvais que cet^ cQmédie soit représentée,pei;t, sans inconvénient, en l^^isse^ confii^uer les représentations sans ^ucun changement.
< Le bi^t de l'ouvrage est très-moral et il contraste, heureuseinent s^ybc l'égoisme et la cupidité de tous les habitans des campagnes, des riches fermiers ou cultivateurs, e| l'auteur pourrait intituler sa pièce V École des fermw*s. »
Les AssemhUes primaires çu les Élections, dç Martainville^ vaudeville représenté sur le théâtre des Jeunes Artistes le 19 mars 1794 et interrompu à la quatrième représentation, donna lieu aux plus amusants démêlés. L'auteur, c[out on coni^a it l'esprit, fit ainsi le public juge ^e sa luV^ ÇQ^^e la censure.
< Nous allons, dit-il. au lieu de préface, donner un éçhan-
* tillon du style et de la conduite du Bureau centi;jil. Ce
* préambule a été aussi imprimé en affiche.
« Le théâtre des Jeunes Artistes donnait, depuis trois jours, « avec le plus grand succès un vaudeville intitulé les Assemblées « primaires ou les élections : la quatrième représentation était « affichée pour hier... Le directeur est mandé au Bureau « central... Il s'explique et sort avec une autorisation provi- « soire de donner la pièce. Une heure après, il prend un « remords aux membres du Bureau central... Arrive un « arrêté portant :