DES BANDES SUR SES AFFICHES
« Cet arrêté n'était pas motivé... On s'y soumit... mais le < soir je me transportai au Bureau central avec un artiste du « théâtre... On nous introduit auprès des administrateurs... « Je m'adresse à Limodin (1) qui seul avait signé l'arrêté de « défense. Je vais mettre notre conversation en dialogue :
« Moi. — Citoyen, vous avez pris un arrêté qui défend la représentation de la pièce intitulée les Assemblées primaires. J'en suis l'auteur et je crois qu'il eût été du devoir ou du moins de la délicatesse du Bureau central de le motiver.
« Limodin. — Nous n'avons pas besoin de motiver de tels arrêtés.
« Moi. — Voudriez-vous du moins le faire de vive voix?
€ Limodin. — Le titre seul de la pièce suffit pour la proscrire.
« Moi. — L'avez-vous lue ?
« Limodin, — Non, mais c'est égal... Vous avez beau faire
(1) Un des administrateurs chargés de la police des spectacles,
le goguenard, votre pièce ne sera pas jouée, parce qu'elle peut occasionner du trouble.
« Moi. — Au moins voilà t'il une raison. Cependant le calme le plus profond n'a été interrompu que par les fréquents applaudissements du public, que je crois un aussi bon juge que le Bureau central.
« Limodin, s'échauffant :
< JE MB F.. DU PUBLIC t.... (Lo mot est en toutes lettres dans la préface.)
* Moi. — Vous m'allez forcer à dire comme Molière :
« Monsieur ne veut pas qu'on le joue.
« Limodin, — Citoyen, vous nous faites perdre un temps précieux. Retirez- vous et soyez sûr qu'on ne jouera pas votre pièce pendant la durée des Assemblées primaires.
« Moi. — C'est votre dernier mot.
« Limodin, — Absolument.
< Moi. — Adieu donc, citoyen !
« Et nous nous retirâmes en disant entre nous : « Et c'est < là un magistrat!.... » Signé: a. martainville.
« N. B, Le public dont Limodin se f... et qui, je crois, lui « rend bien la pareille, a demandé hier à grands cris la pièce « défendue... Moi qui ne suis pas membre du Bureau central « et qui ne me f... pas du public, pour le mettre à môme de • juger la pièce, je l'ai fait imprimer,
< Elle se vend chez Barba, rue St- André des Arts, n* 27. »
Après le 18 fructidor (4 septembre 1 797) le Directoire prescrivit les mesures les plus sévères à l'égard des spectacles. On ferma le théâtre de la rue de Louvois, sous l'accusation de royalisme, mais en réalité parce que dans les Trois Frères rivaux les spectateurs avaient applaudi un personnage qui
f 2p LE TH^4T|US DE J^k ÇlÉYQIifUTION.
tfajmi; le yalet Hferlin de faquin, de fripon, de coquin, Le ministre Merlin en avait été singulièrement offensé.
Les cpmmissaires du Directoire en province rivalisaient de ^èle pqpr appliquer ces mesures, ^e commissaire du pirectoire eî^écutif près Fadministr^tion centrale du dép^^rtemenl du Bas-Rhin écrivait au citoyen ministre de l'Intérieur ;
Strasbourg, le 8 vendémiaire an VI (29 septembre 1797).
« Citoyen ministre,
« J'ai l'honneur de vous communiquer la lettre que nous
« avons écrite relativement aux spectacles. Tous nos efforts
« tendront constamment à embrasser tous les moyens de re-
« lever l'esprit public,affai83é par les manœuvres du royalisme
< et du fanatisme. « Salut et fraternité
« Signé: ANPftÉ,
« A l'administration municipale de la commune de Strasbourg, « du 4 vendémiaire an VI (25 septembre 1797)t
« Ce n'est pas assez, citoyens, que le gouvernement répu- « hlicain ait obtenu dans la journée du 18 fructidor un « triomphe éclatant sur les conspirateurs royaux ; il faut « consolider ce triomphe par la formation d'un bon esprit
< public. Ce soin regarde surtout les administrations locales. « C'est à elles à rechercher, à dissiper les élémens impurs
* de chouanisme et de royalisme qui en paralysaient le dé- « veloppement. Sous ce rapport, nous devons appeler votre
* attention sur l0 théâtre National de cette commune.
« Elle vous est connue comme à nous, l'exclusion qui y est
* donnée depuis longtemps aux pièces patriotiques ; la préfé-
* rence affectée qu'y reçoivent celles qui consacrent les « maximes de l'ancien régime, provoquent aux division?, aux « vengeances réactionnaires. Vous vous rappelez encore le^ c scènes scandaleuses qu'y ont occasionnées la représentation de
IJ^S G^S DE THÉATR^. ^^
la Pauvvç Femme, et de l'Intérieur d'un Comité révolutionnaire. « Il es\ îems, citoyens, de porter remède h un abus qui ne doit pas subsister plus longtems. Les spectacles, chez un / peuple lihrey doivent être Técole des mœurs, de Tamour de la patrie ; et tous ceux qui oseraient s'écarter de cette institution respectable doivent être fermés. C'est ce qui vient d'arriver à Paris à l'égard de quelques-uns ; c'est le devoir que vous devez remplir sans ménagement à Strasbourg, si vous remarquez la moindre déviation.
< Il était naturel de s'attendre que le jour de la fondation de la République serait célébré au théâtre National par la représentation de quelques-unes de ces pièces dont le génie de la Liberté et l'amour brûlant de la Patrie ont enrichi la scène... Le contraire est arrivé, et les bons citoyens en sont sortis contristés et indignés des allusions fréquentes aux institutions proscrites de l'ancien régime que renferme la pièce dite le Vieillard des Vosges. Que cette inadvertance soit la dernière de ce genre pardonnée au directeur I »
< Que par vos soins cet établissement intéressant ne marche plus que vers le seul but de son institution qui est l'amélioration des mœurs et la formation de Tesprit public. Vous le pouvez, puisqu'à vous appartient l'examen des pièces qui y doivent être jouées. Surtout n'oubliez pas d'x\sBT de l'autorité que vous donne la loi au premier pas que vous lui verrez faire vers le royalisme ou la réaction,
« Il est temps enfin que toutes les institutions républicaines suivent la marche que la volonté nationale leur a tracée.
< Salut et fraternité.
* SigKié : BARBIER, président.
< BREMDiNGER, BERTRAND, administrateur S,
< ANDRÉ, commissaire du Directoire exécutif [i).*
(1) Arclii?es nationales.
Nous arrivons maintenant à une série de rapports officiels inédits (1) sur les pièces de théâtre, que nous allons présenter au lecteur dans leur ordre de date et sans commentaire. Ils parlent d'eux-mêmes :
Théâtre Feydeau.
Rapport du A frimaire an VI (2 novembre 1797). Alphonse etLéonore (1 acte).
« Il est bien singulier que dans une pièce où raction se « passe de nos jours, un officier français (Alphonse) ait sans « cesse le mol; de monsieur à la bouche, parle de madame de < Gercourt et croie le fils de son fermier fort heureux d'être * son valet.
* Ces inconvenances doivent disparaître. »
Rapport du A pluviôse an VI (23 janvier 1798). Alexis on l'Erreur d'un bon père (1 acte).
Scène 12®. — « L'acteur fait donner 24 louis par Melcour. « Pourquoi cette monnaie qui rappelle aux royalistes leur « idole ? Melcour ne peut-il pas donner tout simplement une « bourse?.,. »
Le 11 nivôse an VI (31 janvier 1798) la censure empêche de jouer la pièce intitulée Minuit sur le théâtre de la République pour cette raison :
« Il ne s'agit guère dans la pièce que de sçavoir qui souhai- « tera le premier la bonne année. Il seroit au moins inconve- « nant de reproduire sur la scène un usage aboli par le ca^ * lendrier républicain, »
(1) Ces rapports oat été copiés par nous aux Archives nationales. Nous avons les plus choisi intéressants.
LES GENS DE THEATRE. i23
Sur l'avis du Bureau, le ministre fait retirer la pièce de Taffiche.
Théâtre des Arts.
Rapport dn 16 pluviôse an VI (4 fémer 1798).
La Chute prochaine du gouvernement anglais, par le G. Saulnier.
Le Bureau constate que les auteurs ont fait les corrections indiquées, moins deux :
« Je veux que mon (Ils comme moi « N'embrasse de parti que celui de son roi. »
La censure propose :
« Je veux qu'ainsi que moi mon flls «Reste toujours fidèle aux lois de son païs. »
et ailleurs de changer ce vers :
« Je respecte du roi l'autorité suprême I ».
Le citoyen Mirbeck, commissaire du gouvernement près de l'administration du théâtre de la République et des Arts annonce le 14 ventôse an VI (4 mars 1798) au ministre de la Police générale, que la représentation de cette pièce vient d'être suspendue.
« Examen fait du poème au Directoire , dit-il, il a arrêté « que la représentation de la pièce serait suspendue, quant à « présent.
« Les observations du général Buonaparte qui était présent d la
« délibération et d'autres considérations puissantes en ont dé-
« terminé le résultat.
« Salut et respect.
« Signé : Mirbeck. >
j[i4 LE THEATRE tiE La IliSvoLljTION.
Rapport du 19 Tentôse an VI (9 mars 1798). Trop de délicatesse (1 acte-comédie).
< La manie de Témigration s'est emparée du théâtre. Les auteurs, pour ne point employer le titre de citoyen ni aucun des tlsàgëâirépùblicainSjtransportentlà scène chez l'étranger. Ici Fauteur Mfltrsolier a volé madame Riccohoni et a mis en un acte sa comédie en cinq actes traduite de l'anglais^ in-^ titùlée Id Fausse Délicatesse, Il A mis la àcène en Amérii^tie, mais outre que rien ne l'indique assez fortement, hdus ne faisons pas grande diiiérence en ce moment entre les Anglais et les AnglO'Atnéricains. Permettre la représentation de cette pièce, c'est souffrir que l'on mette des personnages anglais sur notre théâtre, où ils ne devraient paraître que pour y être au moins ridiculisés. *
Le ministre écrit en marge de sa main :
< Je ne souffrirai jamais qu'on fasse figurer dans des pièces,
< nouvelles surtout, des Anglais dans le genre noble. Oa ne « doit paâ provoquer l'admiration de la nation française « envers des hommes qu'elle n'a que trop le droit de mépriser « et de hâ!r^ surtout quand ceux qu'on met sur la scène sont « des riôbles où des gens dévoués au gouvernement britannique
< par état et par intérêt ^(1). »
Rapport du 7 germinal an VI (14 avril 1798).
Falkland de Laya (5 actes) .
« N'est-il pas impolitique de montrer, pendant cinq actes, * la vengeance céleste suspendue sur la tête d'un assassin ; < tant d'ennemis de la Révolution ne voyant que des assassins « dans les fottdatettts de la République?... »
(1) N* B. La pièce fat suspendue.
Le ministre, plus intelligent que le censeur^ passe outre et permet la représentation.
Cette pièce, écrit en note Tadministr ateur de Feydean, Fageret, est le nœud de réanion des artistes de la République et de ceux de Feydeau.
MoU joiië FàlkUild.
Talma — Caleb.
Monvel — Andrews (1).
Rapport du 2 fructidor an YI (19 août 1798).
Lénm ûU le chdtMU de Montenerô (3 actes). Atlteur
le citoyen Hoffmann.
« Pourquoi l'amant de Laure s'appelle-t-il Louis? Ce nom « ne peut être donné sur nos théâtres,surtout à un personnage * vertueux ! »
L'auteur répond en note :
< n sera changé. »
Rapport do 17 Tendémiaire an VU (8 octobre 1798).
Aaoul de Crêqui (3 actes).
« Les, sentimens connus de l'auteur (le citoyen Monvel) « permettent de croire qu'il s*empressera d'ôter de sa pièce « tout ce qui peut alarmer l'oreille et l'œil des républicains.. < Il ne restera aucun motif d'en continuer la suspension, « lorsqu'elle n'offrira plus les noms de Créqui ni de Craon ni « rien de favorable à la féodalité. »
(1) iV. É. La censure se plaiilt dà&s tin rapiiOti (iû i5 fioréàl an Vt (4 mai 1798) qae irâp de mécontènè fré^Hentent le théâth Feydeau.
i26 LE THÉÂTRE DE LA RÉVOLUTION.
Rapport dn 4 brumaire an VII (25 octobre 1798).
On interdit Zaïre « à raison des sentiments et des principes religieux que cette pièce renferme » .
Théâtre Favart ou de l'Opéra- Comique national.
Rapport du 12 frimaire an VIT (2 décembre 1798). Le Pari.
!'• division. —Esprit public et Théâtre.— Guérout, chef de
bureau. On propose de supprimer les mots < château et seigneur »
Rapport du 18 frimaire an VII (8 décembre 1798).
Les Modernes enrichis (3 actes).
« Le but de l'auteur est de livrer tout à la fois à la haine et à la risée publiques ces riches à la mode qui ont profité d'une époque commode pour les fripons et pour les ignorans. * (Scène 4, acte !•'.)
< Malgré la pureté de ses principes, nous ne croyons
pas que la pièce puisse être jouée, du moins quant à présent, parce qu'elle est remplie de détails trop favorables à la malveillance, toujours prête au théâtre à recueillir les traits satiriques pour les diriger contre les législateurs et les gouvernans. C'est avec de pareils ouvrages que les contrerévolutionnaires préparaient les événemens que le 18 fructidor a si heureusement prévenus.
< Une observation assez importante à faire, c'est que dans cet ouvrage comme dans presque tous ceux où le même sujet est traité, le mot République ne se trouve pas une fois, c'est toujours VÉtat dont il est question »
(Ceci est le rapport du chef de bureau. Suit la note que voici en marge.)
« La Révolution, grande et majestueuse, n'est point altérée « parce qu'elle a produit comme toutes les grandes secousses « politiques des désordres et il est permis de livrer ces enfans
« bâtards et corrompus au fouet de la satire Il y a d'autant
« moins d'inconvénient à le permettre que les spectateurs « ordinaires du théâtre de la République sont ordinairement * des républicains. « Pour observation :
« Signé : cordrant. »
Et plus bas : < Le ministre a consenti à la représentation. »
Rapport du 27 frimaire an VII (17 décembre 1798).
Henri de Bavière par P.-A. Léger (opéra en 3 actes).
« Je n'ai rien trouvé dans cette pièce qui me semble devoir
< en empêcher la représentation. Frédéric II (empereur) n'y « paraît avec aucune marque distinctive. C'est un père civil « qui veut d'abord punir son fils et finit par lui pardonner...
< car enfin c'est pour cela qu'on est père 1... »
Et cependant le ministre interdit la pièce, parce qu'on peint sous des couleurs trop belles la pitié qui engage à sauver un grand coupable : « Combien de gens pourraient croire que l'au- « teur a voulu persuader d'en agir ainsi à l'égard des émi- « grés!.. »
Théâtre de la République.
Rapport du 2 nivôse au VII (22 décembre 1798).
Scipion V Africain.
« Au directeur du théâtre de la République. « Je viens de remettre, citoyen, au citoyen Sauvigny le
I3â LE THéifâÊ DE LÀ RÉVOLUtlON.
« manuscrit de sa pièce intitulée Scipîon VÀfflcaiii àVàût sa
< descente à Cartage (sic). Le mérite de l'à-propos et dtl stl- « jet de cet acte vous déterminera sans doute à eti àcCëlërer
< là représentation dans ce niotnèiit ; ôt lé public àlûsi quê le « gottvèriiement ne poutrôht que Vous savoir gré de VdS èffbrts « à ôélébrfer au moiUà allégoriqUômeUt un héJroà favori tte là « Vlôtôirèet un de* fermes appuis de la liberté.
« âaîttt.
« P.-S. Les vers suivants de la scène XÎV, page 22, nous « paraissent devoir être supprimés. La malveillance en abu- « aérait \
€ Marcellus dit à ses complices :
.«.4.0 malheur ! o regrets superflus t Liberté, je finvoque et déjà tu n'es plus î Citoyens, quel affront pour des cœurs aUssi braveâ ? îfa-t-ott paà sans pudeuraffranchi nos esclaves î Et pourquoi ? pour frapper d'un mépris plus certain Le nom, la dignité de citoyen romain.
Fatigués, tourmentés par des ruses perfldes, En proie à la disette, écrasés de subsides. Jouets de nos tyrans et du Ciel en courroux, Voyez tous les fléaux accumulée sur nous U^, »
Rapport du 6 nivôse an VII ('26 décembre 1798). Fiesque et Doria (tragédie en 4 actes).
Entre autres suppressions, le censeur propose d*eflfacer ce vers qui s'applique aU peuplé :
< Sa faveur est d'un jour et sa haine éternelle 1 » (Scène 7 — Acte I.)
(Même date.) Rapport du chef de la 1" division {Esprit pu* blic, théâtres, etc.).
|.P5 CENS DE THéATBlt, 129
Les Vénitiem (tragédie en 5 actes).
« Nous y trouvâmes, dit le chef, des situations répréhen- « sibles. Telle est celle d'un prêtre romain appelé pour faire « un mariage dans une chapelle catholique décorée d'un autel « avec tous les ornements d'usage et surtout :
€ De notre auguste foi le signe révéré î »
Le prêtre prononçait cette formule du rituel :
Au nom du Dieu vivant, Blanche, promettez- vous Pe prendre Capello pour légitime époux?*..
« Cette situation nous a paru ne pouvoir être tolérée, sans « un scandale extrême pour les républicains et surtout sans ré- < veiller Tegprit de fanatisme et d'opposition contre les « institutions nouvelles pour la célébration des mariages. ^
« Le censeur écrit en marge du rapport : « La chapelle, la « croix, le prêtre doivent disparaître t *
Rapport du 7 nivôse an VII (27 décembre 1798).
Mimnthropie et Repentir (4 actes).
« Les principaux personnages sont des barons, des comtes. Ces qualifications oiTeasent les oreilles républicaines, On peut ^iftén^ent les supprimer. >
Rapport du 7 nivôse an VII (27 décembre 1798).
Même observation pour Henriette ou la Rencontre (1 acte).
Rapport du 7 nivôse an VII (27 décembre 1798).
L'Esclave persane (1 acte).
Ne pas se servir du mot vague « le ministre » , dont la malveillance pourrait abuser. Lui donner le titre qu'il possède dans Fempire persan.
Rapport du 9 nivôse an VII (29 décembre 1798). Amélie (3 actes).
« Cette pièce n'étant pas basée sur un fait historique, dont il soit impossible de déplacer l'époque, écrire aux directeurs de l'Opéra Favart de suspendre la représentation jusqu'à ce qu'on ait fait disparaître dans le nom et le langage des personnages tout ce qui ressemble aux cy- devant nobles. Point de terres, point de dénomination de monsieur, k moins qu'elle ne s'applique qu'à des étrangers, des valets et des personnages ridicules ou odieux ; ou bien qu'on mette la scène à Madrid ou ailleurs, et qu'il ne s'agisse pas de Français. »
Rapport da 10 nivôse an VII (30 décembre 1798).
Mathilde (drame en 1 acte).
La censure regrette que l'auteur ait fait de ses personnages des comtes et des barons. On ne peut douter qu'il ne se prêle à rendre moins fréquents l'emploi de ces qualifications.
Rapport du 6 pluviôse an VII (25 janvier 1799).
Léonidas ou le Départ des Spartiates (1 acte). — Auteur,
citoyen Guilbert.
Le -ministre écrit à l'auteur pour le féliciter de son ardent
LES GENS DE THÉÂTRE. i31
patriolisme et Tinvite à lui faire connaître s'il éprouve des obstacles à la représentation de sa pièce « afin de le mettre « à portée de les lever, ne doutant pas que son ouvrage ne « soit propre à produire un effet salutaire » .
Rapport ùu 11 pluviôse an VH (30 janvier 1799).
L'Homme sans façon (comédie en 3 actes) par le^G. Léger. .
On critique quatre vers qui attaquent le divorce, et le rapporteur écrit :
* Attaquer une institution naissante dans ses effets et on « proclamer les abus, c'est donner trop de prise à ses détrac - « teurs et calomnier l'institution elle-même dans son prin- * cipe. »
En conséquence on raye les vers incriminés.
Rapport dn 11 plariôse an VH (30 janvier 1799).
Médiocre et rampant (4 actes).
* Le citoyen Andrieux, littérateur estimable, a bien voulu « faire les changements que les mœurs et les convenances ré- « publicaines exigeaient.
« On a supprimé le mot monsieur..,. On a donné au mi- « niMreun rôle très-beau réclamé par la censure. »
Théâtre de VOdéon, Rapport du 8 ventôse an VU (26 février 1799).
Don Carlos (5 actes) .
En note d'un rapport élogieux, le ministre félicite l'auteur sur les sentiments républicains qui paraissoiit l'aiiiinor. a II
l'invite à continuer d'employer ses talents au profit dç la
« liberté. »
Rapport cia 13 vei^^ôse an VU (3 mars ^799), Les Exilés au Kamtschatka (3 actes).
< Un seul fobstacle s'oppose peut-être à la représentation. « C'est le danger de montrer des exilés sous des traits inté- « ressans et de faire applaudir à leurs efforts pour briser « leurs fers dans un t^mpa qui nécessite encore des mesures « sévères. »
Rapport du 30 ventôse an VII (20 mars 17S(9).
Rapport de Lacuée, membre de PInstitut national, au ministre de la Police générale.
« J'ai assisté hier, citoyen ministre, à une représentation de la pièce intitulée Une journée du jeune Néron{i).Je croyais d'après l'idée qu'on m'en avait donnée, ne voir qu'une charge et j'ai cru reconnaître l'une des pièces les plus propres à former l'esprit public.
« L'imbécillité de Claude, les crimes de Néron, la bassesse des courtisans, la vilité des juges, la servilité des sujets, tout cela ne peut produ ire que des réflexions J)ien républicaines. Mais comme il faut que, pour bien voir, le peuple soit averti, j'ai pensé que dans son état actuel d'instruction» il ne l'est pas suffisamment. Pour atteindre ce but, il suffîriat de quatre vers :deax dans la bouche de Burrhus ; ce serait des regrets sur la perte de la République et le malheur des
(l) De Laya, l'aatenr de rAmi des Lois,
« peuples 50i[imis ^ ]a royauté..., Deux dans la bouche de « Néron. Qu'il apnonce da^us un a-varte à sçs compagnons de « débauche et de crime que, pour tron^per le peuple et afferipir « son autorité, il esl forcé de les éloigner momentanément.
< La pièce sera à mes yeux digne de l'ancienne Comédje et « d'un théâtre républicain. C'est à yous, citoyen ministre, qui « par vptre place êtes en quelque sorte destiné à devenir le * régulateur de l'esprit public, à juger si j'ai bien vu et s'il « est utile ^'exiger ces co^-ections qui m'ont paru nécessaires.
« Salut et fraternité.
* Signé: lacuée. (1) »
Raport (ne) dn 37 g«nqinal an VII (16 ayHl 1799). Opéra- Comique national.
* Le public s'est porté hier en foule à la première représentation de Montano et Stéphanie, drame lirique. Le calme y a régné pendant tout le premier acte. Mais la décoration du second représentant une église, un maître-autel avec croix, Christ, anges, tabernacle, cierges a^/ww^s (!) et enfin tous les ornemens et accessoires qui caractérisaient très-évidemment le culte catholique, tout pela a plus que suffit pour éveiller l'esprit des partis, et le trouble s'en est suivi pendant presque tout le second acte.
* A la première apparition de l'autel catholique, les coups de sifflet ont commencé de se faire entendre; mais les partisans de oe culte ci-devant privilégié, étant, apparemment, en plus grand nombre à ce spectacle, ont bientôt couvert les sifflets en applaudissant à deux reprises la seule apparition d'un autel catholique. On entendait môme de plu-
(1) Plus tard ministre de Napoléon I^^
« sieurs côtés dire avec satisfaction : Voilà les autels revenus ! « Quelques sifflets ayant succédé aux bruyans applau-
< dissemens, l'un des plus chauds applaudisseurs du parquet « se leva et dit au milieu du silence: < Que ceux à qui « cela ne plaît pas s'en aillent 1... * Cette motion a été de « nouveau couverte d'applaudissements. Ils ont encore re- « doublé à l'arrivée d'un évêque qui est venu chanter une « espèce de prière au Très-Haut et qui, &ur les marches de « l'autel, a commencé d'administrer le sacrement de mariage, « toujours suivant le rite et les coutumes catholiques. Cet « acte entier a excité beaucoup de trouble en ce que les sif- « flets succédaient ou se mêlaient aUx applaudissements, d'où « il résultait toujours quelques menaces. Ces mots dans la
< bouche du Prélat ont été très-applaudis :
« Respectez ce sanctuaire et craignez de l'ensanglanter î » L'observateur, en terminant, demande que « l'autorité s'op- « pose formellement à ce que nos spectacles, où règne déjà « l'esprit le plus anti-républicain, ne deviennent encore de « nouveaux foyers de fanatisme et de superstition » .
Théâtre Favart ou Opéra (dit improprement) Comique national.
(16 avril 1799.) RAPPORT RENVOYÉ AU BUREAU DE MORALE.
< La suspension de la représentation n'a pas produit tous les changemens désirables. L'autel a toujours la forme romaine. Un tabernacle ou un reliquaire est toujours dessus. Le ministre du culte est encore un évêque en soutane et rochet violet. Le mot sanctuaire y est conservé et cause des applaudissements et des iraprobations. Il est propre à occasionner du trouble.
LES GENS DE THEATRE. i35
* Le prélat, selon Fhabitude immémoriale des prêtres de toutes les religions ou sectes, se fait croire l'interprète, ragent spécial du Ciel, en l'invoquant, en prophétisant, et en le remerciant d'avoir comblé ses vœux. Tout cela est singulièrement applaudi.
« Ces choses sont du plus dangereux effet dans le moment présent. Elles tendent à ranimer le fanatisme et la considération de ces fauteurs charlatans, à fomenter le mécontentement dans Tesprit des catholiques, h réveiller Tespérance de la résurrection de leur domination intolérante, h susciter l'opposition et la résistance,et à déconsidérer nos institutions.
« Il est indispensable de reculer l'époque de la scène audelà du christianisme, de substituer un autel et un ministre antique et de supprimer le mot sanctuaire. Par ce moyen le reste ne serait pas susceptil)le à censure.
* On pourrait même changer tout cela en donnant en place un ami sage au père. * '
Montano et Stéphanie (opéra en 3 actes) paroles du c. Dejaure
musique du c. Berton (1).
« Les administrateurs du théâtre Favart au ministre de la « Police générale.
< Citoyen ministre,
« Conformément à votre lettre du 27 germinal dernier < {^^ division, bureau ajffaires secrettes, n°....) nous avons sus-
(l) C'est dans Montant et Stéphanie que se trouve cette romance célèbre :
« Quand on fut toujours vertueux, " On aime à voir lever l'aurore; « A son aspect délicieux
13Q LE THÉAT9E DE LA RÉVQI^UTION.
< pendu la représentation de la pièce intitulée Montano et « Stéphanie an théâtre de la rue Favart. Les auteurs se sont « engagés par écrit, h supprimer ce qui avait donné lieu ^ « l'esprit de parti de se manifester et après avoir indiqué « nous-mêmes les suppressions ^ faire, nou$ ayons consenti ^ « ce que cette pièce fut jouée, La seconde représentation n'a
< rien offert qui pût occasionner du désordre. La décoration « religieuse a été changée et le costume de Tévèque a, ^té
< assez modifié pour ne produire aucune sensation fans^tique.
« Salut et respect.
< Les adn)inistrateiir9j|
« DUSALLK. »
Voici le dernier épisode de la censure au mois de juin 1799. Le théâtre des Arts ou TOpéra veut reprendre Adrien d'Hoffmann et de Méhul. Le rapporteur de 1^ première division (bureau de l'Esprit public et Théâtres) pense qu'il faut reftiser la permission de jouer Popéra à* Adrien, déjà interdit en 1792, parce qu'il y est question' < de roij d^empereur, de sujets » .
La lettre officielle adressée aux administrateur^ du théâtre des Arts contient ce passage curieux :
« L'homme juste est pins calme e^cqr^ « Plus retueilli dans ce moment, « Il jouit d'une ivresse pure << Et rien pour lui n'est si touchant « Que le réveil de la nature I
« Je vais encor combler les vœux « D'une tendre et sensible amante.
« A la main d'an amant heureux " Je vais unir sa main tremblante.
« L'attente d'un si beau moment « Me remplit d'une ivresse pure, << Et me rend encore plus touchant 1 ^ « Le doux réveil de la nature.
LÉS GkNS bS THÉATÏIÊ. 1^7
« Ce h*'est donc que dans la disette de poèmes consacrés h la liberté et à célébrer ses héros dans la Grèce, à Rome et parmi noiis,que vous avez été forcés d'admellro des ouvrages plutôt propres à rappeler la superstition de la royauté qu'à fortifier Tesprit républicain. Cette observation s'applique surtout à Adrien, déjà suspendu par l'autorité publique en 1792. Peut-être que l'auteur se montrera-t-ii plus disposé qu'alors à faire des changements.
« Ceux que les principes républicains me paraissent exiger sont indiqués pour Adrien, principalement à la scène 3* de l'acte I et dans l'acte 11 à la 15« scène et aux 9« et iO« scènes de l'acte 111. Ils ont pour objet-des expressions d'amour et de dévouement de Pharmasse pour son Roy qu'il n'est pas convenable de faire entendre au moins d'une manière aussi positive et en se servant du mot Roy, auquel on peut substituer celui de Cosroès /... »
Il faut lire attentivement le rapport de l'observateur sur
les deux premières représentations (juin 1799) :
« On a remarqué aux deux premières représentations de
« l'opéra d'Adrien, que ce qui paraissait choquer les conve-
< nances républicaines^ était l'appareil pompeux qui envi-
< ronnait Adrien dans sa marche triomphale, et encore le
< spectacle de ce général qui parait sur un pavois porté à dos
< d'hommes. Le plus grand calme a régné pendant toute la « 3® représentation, et aucune partie des spectateurs n'a paru
< manifester des dispositions à faire la moindre application
* ou à donner aux changements nouveaux, que le poëme a « offerts, la plus légère improbalion . Plusieurs changements
* remarquables ont été effectivement admis dans les paroles ;
< on en a fait également dans quelques accessoires. Au lieu « d'une couronne de lauriers et d'une palme, les sujets de la f danse, figurant des Syriens, n'offrent à Adrien que des
« fleurs. Oq ne porte plus à la suite de César cette renommée « figurée qui étendait une palme au-dessus de sa tete(l). »
François de Neufchâteau, ministre de l'Intérieur, et auteur de Paméla, fit de l'empereur un général et supprima les mots « trône et roi » . Hoffmann se contenta d'écrire aux journaux une lettre où se trouve ce curieux passage :
* Cet ouvrage tant calomnié et tant désiré n*a mérité ; ni « cet excès d'honneur ni cette indignité.
« On a vTJulu me forcer à retrancher ou à refaire quelques « vers de cet ouvrage. Des conseils littéraires m'auraient
* trouvé docile ; des ordres despotiques m*ont trouvé inflexi-
* ble. M'ordonner de travailler, c'est me condamner à la pa- « resse !... L'auteur fera plutôt mille mauvais vers qu'une bas- < sesse. »
Les Cinq- Cents trouvèrent qu'Adrien était une allusion à Bonaparte et à la situation de la France. Ils s*émurent et exigèrent des explications de François de Neufchâteau qui prouva que tous les changements demandés par lui stvaient été scrupuleusement exécutés, et se défendit vivement d'avoir voulu permettre Tapothéose scénique du général Bonaparte.... Trois mois après éclatait le 18 brumaire.
Durant la période que nous avons examinée, la censure n'a défenduni l'ordre ni lamorale, ni les grands principes sociaux; elle s'est bornée à obéir aux passions de la foule, aux volontés des clubs, aux faiblesses du pouvoir.
(i) Schraitlt, Tableaux de la Révolution, 3*^ vol., p. 391.