‹ Le théatre de la revolution, 1789-1799Chapitre 19 sur 137 · MERLIN · texte numérisé non relu

MERLIN

Le théâtre Feydeau était en effet livré à "de fréquents tapages, Ypiçi la lettre que le brave locataire d'une loge à ce théâtre avait écrite au ministre pour se plaindre. Monsieur Prudhomme a seul le secret de pa|*eilles lettres :

« Au citoyen ministre de la Police :

« 23 pluviôse aa IV (14 révrier ^796). « Citoyen !...

« Un ami dç Tordre a recours à vous pour une mesure de

(i) Schmidt, tome III, p. 74.

(2) Archiyes nationales* — /V. fi. Le 27 février on fermait le théâtre Ftydean*

police qui vons est sans doute échappée ! Étant locataire d'nne loge au théâtre de la rne Feydeau, je sais souvent privé d'entendre le spectacle par le train qu'il se fait dans les corridors des premières grillées par quelques désœuvrés, habitués de ce spectacle. Ils poussent l'indécence au point à venir regarder les femmes honnêtes sous le nez, d salir les murailles par des charges qu'ils dessinent pendant le œurs des pièces et d vexer tous ceu^ sur qui ils peuvent avoir prise. C'est au nom de quelques citoyens paisibles, citoyen, que nous vous prions de remédier à cet abus (i). » Les observateurs^ aux aguets, se précipitaient toujours sur les allusions :

11 pluviôse an IV (31 janvier 1796).

< Au théâtre de la rue Favart dans la pièce de Camille ou « le Souterrain^ on a applaudi au passage suivant entre deux « interlocuteurs, quand Tun dit : « J'ai vu des jeunes gens gut « ont la plu^ mauvaise mine, » et que l'autre lui répond : * Il y en a beaucoup dans cette contrée ! (3) *

A ventôse an IV (23 févriei 1796).

« Une allusion nouvelle a été saisie au théâtre de Louvois * dans la pièce intitulée Flora. Un pêcheur se plaint à sa « femme de n'avoir pas fait une bonne pêche et dit : * Le « gros s'en est allé : il n'est resté que le fretin, » On a fait ré- < péter ce passage. »

(1) Archives nationales.

(2) Schmidt, tome III, p. 80, 130.

26 ventôse an IV (16 mars 1796).

« Les chants civiques continuent d'être écoutés avec froi- « deur et de n'être applaudis que par des applications inju- < rieuses (i). »

3 s^erminal an IV (23 mars 1796).

€ Au théâtre du Vaudeville on a joué la pièce du Fermier et « du Propriétaire ; notre observateur a remarqué que cette « pièce faite dans un temps de réaction a été fort applaudie « et peut fournir de nouveaux aliments à l'esprit de parti (2). >

4 germinal an IV (24 mars 1796).

« A rAmbigu-Gomique dans un passage où il est dit : « Il € vient de recevoir 2000 écus >, l'actrice ayant ajouté : < en « numéraire » , cette addition a occasionné des ris et des ap- < plaudissements réitérés. Nous avons écrit à ce sujet aux di- « recteurs de ces deux théâtres (3). »

20 floréal an IV (9 mai 1796).

< On se plaint de les voir (les théâtres) finir trop tard ; celui « de la rue Favart finit toujours à dix heures passées. Il serait

< essentiel pour le bon ordre, d'ordonner aux artistes de ce

< théâtre de ne pas s'écarter de la règle ordinaire et de finir

< au moins à neuf heures et demie (4). >

(1) Schmidt, tome III, p. 80, 130.

(2) IHd., p. 131. p

(3) Ibid., p. 185.

(4) IHd., p. 74.

178 LE THl^ATHlf DB LA IIÉyOI.VTION.

M messidor an IV (14 jmllet 1796).

< Les lémmes mnitBiireiit de ki néeessHé qQ^^&ê. lear

« impose de porter ht cooardQ el dH rafas de la garde ê» les

« laisser entrer, si elles n'en portent pas (1). »

Nous trouvons dans le Bulletin de la Police générale du 12 frimaire an VI (2 décembre 1797) Tobservation suivante :

« Des comédiens, depuis qpielqve temps, alfoctakiit de porter < des panaches blancs à ieur obapeaB... > ^ ep note ce qaelqpses mots :

« On a pris contre eux des mesures sévères t »

Le ministre de la Police générale interdit la représentation de Zaïre sur le théâtre du Marais le 12 frimaire, parce que « cette date correspond à un jour iërié dam le ènlte ca- « tholique. »

A Bordeaux, à cette même date, un machiniste soupçonné d'avoir heurté volontairement un buste de la Liberté est mis en prison par Tordre du commissaire de police qui reçoit les plus vives félicitations du ministre (2).

Nous continuons à citer les rapports des observateurs :

Frnctidor an VI (septembre 1798).

* Le calme et la tranquillité régnent dans les différents « théâtres; mais les spectacles qu'on y donne n'offrent à l'esprit « républicain aucune occasion de se prononcer, de sorte qu'ils « ne contribuent en rien à le soutenir, à entretenir ce fçu

(1) Schmidt, tome III, p. 74.

(2) Archives nationales*

ha& «ENS DB THSATRB^ 173

« Meré et à ki donn^ de l'éekt. Mais ^ae le fonveraernent

< étaèiisse des prix pour les auteurs qui composeront dans 4t i'aanée les fiieillefires pièces r^ablicaines^ qu'il ne laisse

< aucua eSeti sans récompense, qu'il encourage les théâtres « qmi aHr<Hkt do»né le plus d'ouvrages ciyiqiies et où l'esprit « T^oblieaifi swa plus fortement prononcé : et bientôt tous « les Français seront républicains, parce que si les spectacles

< ne );)eliveAl pst^ beaucoup sur les mœurs, ils peuvent beau-

< coup sur l'esprit national (i). »

Pluviôse an VII (janvier 1799).

< Les directions de théâtre sont assez favorablement disposées à entrer dans les vues du gouvernement et à donner un caractère républicain à leurs représentations : mais on a â reprocher aux auteurs de n'être pas dans les mêmes principes et de ne faire rien pour l'amélioration de l'esprit public. Le département vient de prendre un arrêté qui les contraindra, par leur propre intérêt, à suivre une marche républicaine. Défendant, en effet, toute représentation d'outrages qtii ne seconderait pas Telan donné à l'esprit public, et contrarierait le grand caractère de la nation, les auteurs seront bien forcés enfin d'adopter une marche républicaine et bientôt les théâtres, qui ont une si grande influence^ deviendront des écoles de mœurs et de patriotisme. « Mais ici une réflexion se présente naturellement. En régénérant la scène et n'y entendant plus que le langage de la vertu et des mœurs, il ne faudrait pas être environné de l'exemple de la corruption et du vice ^ et c'est cependant le spectacle odieux que l'ami des mœurs, la mère de fam^e décente, la jeune fille innocente encore rencontrent

(1) Schmidt, tome III, p. 323.

i74 LE THÉÂTRE DE LA RÉVOLUTION.

« à deux théâtres, celui du Vaudeville et celui de la Moman^ « sier. Les femmes publiques remplissent un tiers de la salle, « en occupent les places les plus distinguées, bravent par un « luxe effronté et un maintien impudent les femmes hon- « nêtes près desquelles elles vont se placer et concluent sans « retenue des marchés honteux qui font frémir V oreille chaste

« qui les entend !

« DUPDÎ (i). »

Messidor an VIÏ (juin-juillet 1799).

« Le vide des premières et secondes loges au théâtre de la « République et des Arts, où l'on donnait « Miltiade à Mara- « thon » , a prouvé assez que la prétendue bonne société répu-

< gnait à entendre cet opéra patriotique.

« Il y a eu affluence et accueil unanimement

« favorable à Charles IX au théâtre de la République.

« Il y a eu peu de spectateurs aux représentations de « Brutus au même théâtre, mais tous, animés du même esprit, « applaudirent avec enthousiasme chaque passage patriotique « de cette tragédie.

« Le 26 au théâtre Favart, où le concours était assez nom- « breux, tous les passages civiques de l'opéra de Guillaume « Tell ont été accueillis par des applaudissements; on a aussi « applaudi et fait répéter ce passage d'Azeline : « Résistons d

< ceux qui nous oppressent t * Les airs civiques y ont, ce

< même jour, été plus applaudis que de coutume.

< On fit au théâtre des Variétés, Palais-Égalité, une mau- « vaise application de ces mots dans le Sculpteur : * Il faut « que les honnêtes gens se soutiennent. » Cependant une portion *« toute différente de spectateurs applaudit avec force les airs

(1) Schmidt, tome III, p. 367.

ciyîqnes qui farent ce jonr-là exécutés avant et après la première pièce (i). >

Fnictidor an VII (août-septembre 1799).

« Lia saine morale et le goût paraissent vouloir reprendre leur ascendant snr nos théâtres. Presque toutes les nouvelles productions présentent ce double mérite ; les Percepteurs au théâtre dô la RéiJubliqtte, Clémentine ou la Belle-Mère au théâtre Feydeau, et Clémentine ou les Portraits au théâtre des Troubadours^ sont des ouvrages dont le faux esprit est banni, et qui se composent de tableaux de mœurs douces, ou de préceptes de vertus sociales. Au théâtre de la République toujours animé d'un très-bon esprit, des applaudissements unanimes, dans la représentation de Fénelon^y furent donnés aux vers qui pouvaient inspirer la haine des rois, ou respirer Tamour de l'humanité... ' « A Molière et k la Cité, on s'est plu à faire une application incivique de ces passages : « Les coquins ont pris mon bien ; ils m'ont laissé Vhonneur, dont ils n'avaient que faire, — Les honnêtes gens sont aujourd'hui aux galères, et ceux qui n'y sont pas,,. — Mais, n'est-ce pa^ la force qui gouverne les trois quarts du monde f »

« Au théâtre Feydeau, on a également applaudi, dans un sens de véritable réaction, ce passage de Léonore : < Quoi ! épargner le mmistre qui ne s'est pas rassasié d'assassiner son semblable! (2) >

(JnUlet-Août 1799.)

< Une circulaire est adressée aux entrepreneurs de théâtres

(1) Schmidt, tome III, p. 401.

(2) IHd., p. 452.

< pour leur recommande)* de concourir à ki célébration dé la € fête du 10 août en donnant le 23 theriûidof lei ouvrages « dramatiques les plus propres à inspirer la haine des rois et « rattachement à la République (1). »

(Âoût-Septembrè 1109.)

« Le ministre de llntérieur a été invité à recommander

< aux administrateurs du théâtre des Arts de remettre à la

< scène l'opéra comique intitulé : Toute la Grèce, ou ce que € peut la liberté ! pièce représentée il y a quelques années, c Le Bureau central a prévenu de cette invitation au miiustie, « le citoyen Beffroi-Reigni (Beffroy de Reigny), auteur de la

< pièce.

« Le Bureau central a pris un arrêté concernant la «urveil-

< lance qu'il a le droit d*exercer sur le théâtre de la Répu- « blique et des Arts. »»*«*«%«.«•%.

« En exécution d'mi ordre du ministre de la Police, du « 11 fructidor, le Bureau central a fait fermer le ihéélr^ € Molière le jour même et en a informé le ministre (28 août * 1799) (2). »

Ici se terminent les extraits des rapports concernant la police des théâtres. Nous ne voulons pas fermer ce chapitre sans donner quelques documents inédits relatifs aux chants patriotiques, qui remplirent un si grand rôle dans la Révolution. Le 18 nivôse an IV (4 janvier 1796), le Directoire rendit l'arrêté suivant :

(1) Schmidt, tome III, p. 527.

(2) IHd,, p. 454.

« Tout Its direoteors, entroprenenn el propriétaires de8 « spaetad^s d« Paris sont tenus» soiu lewr rê^^fmaabiUiiindm' « dutellê, do &ir9 jouer chaque jour» par leur orchestre, avant « la levée de la toile les airs chéris des Républicains, taie que

« La Marsdliaise,

« Ça ira,

« TtHlofiê ott scUut de VBmphre,

« Le Chant du Départ

c — Dans l'intervalle des deux pièces on chantera toujours < fHftnne des Marseillais, ou quelque autre chant patriotique.

< — Le théâtre des Arts donnera, chaque jour de spectacle^ une représentation de l'Offrande à la liberté avec ses chœurs et accompagnement, ou quelque autre pièce républicaine. — n est expressément défendu de chanter, laisser ou faire chanta Tair homicide dit : le Réveil du Peuple.

c Le ministre de la Police générale donnera les ordres les plus précis potur faire arrêter tous ceux qui, dans les spectacles, appelleraient par leurs discours le retour de la royauté,provoqueraient à ranéantissemenl du Corps législatif ou du pouvoir exécutif, exciteraient le peuple à la révolte, troubleraient Tordre et la tranquillité publique, el attenteraient aux bonnes mœurs.

c — Le ministre de la Police mandera, dans le jour, tous les directeurs et entrepreneurs de chacun des spectacles de Paris, il leur feraj lecture du présent arrêté, leur intimera, chacun à leur égard, les ordres qui y sont contenus : il surveillera l'exécution pleine et entière de toutes ces dispositions et en rendra compte au Directoire (1). » Des scènes violentes accompagnèrent aoiiveat le chant des

(1) Cet arrêté fut, le 27 nÎTôse an iv, déclaré commttn à tous les théâtres de la népobliijae.

178 LE THéATRB DE LA RÉVOLUTION.

airs patriotiques, comme oq en a pu juger déjà par les rapports des observateurs. Sur la dénonciation d'un agent contre le théâtre Feydeau où il s'était produit un scandale à cette occasion, le ministre de la Police générale écrivit le 24 pluviôse an IV (13 février 1796) au Bureau central de police :

< Le ministre de la Police générale au Bureau central de < police.

< Il y a longtemps que je sais, citoyens, que la malveillance ne cesse de se reproduire sous toutes les formes pour avilir les airs chéris de la Liberté. La fureur des allusions anti-civiques ne pouvait durer toujours. Il fallait épuiser tous les moyens et on en a trouvé un d'un nouveau genre au théâtre de la rue Feydeau. Ce moyen a été d'y faire chanter, notamment le 12 pluviôse, V Hymne d la Liberté par un homme qui, vu son peu d'habitude de la scène, son air gauche et embarrassé, ne pouvait que déshonorer ce qu'il chantait en excitant le rire des spectateurs. C'est ainsi qu'on élude la loi et qu'on en détruit l'effet en paraissant y obéir. Allons franchement et grandement au but. Au lieu d'un véritable mannequin, qu'un républicain énergique chante ces airs avec la dignité qui leur convient et alors seulement l'objet de la loi sera rempli. Je vous invite à veiller sévèrement à ce que de pareils abus ne se renouvellent pas et à me rendre compte des mesures que vous aurez prises pour y parvenir.

< Le ministre de la Police générale,

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