‹ Le théatre de la revolution, 1789-1799Chapitre 35 sur 137 · LE CLERGÉ · texte numérisé non relu

LE CLERGÉ

« Encor des moines, va t'on dire, « Encor des moines amoureux !

« Encor des tableaux scandaleux, « Ou quelque trait malin d'une obscure satire ! « Et de qui donc voulez-vous rire « Si vous ne vous moquez pas d'eux ? »

Ce couplet de la Partie quarrée (1), opéra-folie joué au théâtre Feydeau, le 27 juin 1793, donne parfaitement la note des railleries grossières et cyniques dirigées pendant la Révolution contre les moines et contre les prêtres. C'est le facile esprit des époques troublées et inquiètes. Elles croient être gaies et spirituelles^ parce qu'elles daubent de pauvres moines inoffensifs, qu'elles les représentent « lutinant de naïves reli- « gieuses, trichant aux cartes ou aux dés, se rougissant la « trogne sous d'immenses foudres remplis de vin vermeil » , ou parce qu'elles célèbrent des curés jetant le froc aux orties pour épouser de robustes paysannes ou d'ex-religieuses. La joie de la populace atteint au délire quand elle voit deux capucins prendre « la nuit deux petits officiers de dragons pour « de jeunes nonnettes appétissantes * . On poursuit de huées bruyantes les infortunés Pères Séraphin et Modeste que mystifient Valcour et Dorval, et l'on applaudit à tout rompre l'offi-

(1) A Paris, chez Du Pont, 1793.

cier Sans-Quartier, qui donne à ces vieux libertins de franches leçons de morale et de civisme ! Voilà le secret pour réussir quand on écrit des pièces anti-religieuses. Aussi les auteurs en ont-ils abusé, sans honte et sans vergogne.

La pièce * Encore un curé» (1) que les auteurs Radet et Desfontaines appellent gravement « fait historique et patriotique» , et qui fut représentée le 30 brumaire an n (20 novembre i793) sur le théâtre du Vaudeville, en est un exemple des plus significatifs.

La scène se passe dans un village et le rideau se lève sur le monologue suivant de Julie, femme du curé :

JULIE

« Qui m'aurait dit, quand j'étais sœur grise, que je devien- « draisun jour la femme d'un curé !... Eh bien 1 l'un et Fautre < nous devons nous en applaudir. Notre célibat était con- ( traire aux lois de la Nature et notre union tourne au profit « de rhumanité. Mon époux éclaire, instruit ses paroissiens, < et moi je profite des petites connaissances que j'ai acquises * en médecine pour les secourir dans leurs maladies. >

Elle reconnaît cependant qu'il est triste depuis quelques jours, puis elle chante :

« Apôtre de la vérité

< Qu'à tous il fait connaître,

< Ami chaud de la Liberté « Devait-il être prêtre ?

» « Lorsqu'il en remplit le devoir « Il est mal à son aise « Et tout me fait apercevoir

< Que son état lui pèse t... >

Julie va travailler au complément de la conversion du

^^HPwis, che? Brunet, 1793.

curé. Un soldat nommé Bitri, entre au presbytère et demande rhospitaiité. Suive? le dialogue :

LE GUâB {au soldat) i « Viens sans façon ; embrasse-moi « Et vois un homme dans un prêtre !

BITIII.

« A là bonilè heure, rtiaiâ chei loi « Me recevoir sans me coiihaltrè?ii*

LE CURÉ

« Qu'importe, puisque te voilà I

« Qu'importe comment l'on te nomme ?

« Je sais que sous cet habit-là

« Tu ne peux èti'e qu'un brave faotofflô !

BITRI.

i C'est vrai. On ne peut pad en dire autant du tien. Mais je * Vois qu'il n'y a pas de régies sans exceptions ; tu m'as l'âir « d'un bon enfant et je lié te crois pas fait pour la soûtanet

LE CURÉ (toupiranf), « Gela se pourrait bien t

fittRi.

« Touche là etembras8ons-housl... {tU È'tfnbmisM).

Le curé.

« Nous allons commencer par boire un coup*

BITRI.

« J'en suis ! (Ils hoii)ént). »

Le soldat s'étonne de voir un prêtre nlarié. Le curé Iiu répond :

« Des habitants de ce hameatt

« Ami sûr et guide fidèle,

« J'étais pasteiir d'un grand troupeau,

« Mais las I pasteur sans pastourelle I

« Le nouveau Code m'a permis

« De faire une tendre folie ;

« Et de mes aimables brebis

« J'ai pris la plus jolie I »

Z.8 NOUVEAU MONOB. M

Bitri le félicite et lui offre une pipe. Ils fument. Bitri trouve que le curé fait un métier de pàresbeux. Le curé ôte sa soutane et fait l'exercice ftU commanderïient de Bitri. Gothon, la servante, se pâme et dit à l'oreille du soldat : « Il aime mieux ça (Jtté dô marmotter des ôrémuè. » Le curé déclare alors aux paysans qu*il renonce au nom de Bernard pour prendre celui d*ArUtide :

« C'est, dit-il, un citoyen d'Athêrtes, un fameux guerrier « qui sauva sa patrie et qui, pat ses vertus et son respect « pour les lois, inéi'ita le âùrnom de Juste. Yoilft le patron « que j'addpte I..»*

Bitri, exalté, abjuré à son tokr le nom de Clûuâe et feçoit celai de Stœvola, Le curé, de plus en plus ëXeitéi d'éîcHe t

i J'abjure mon métier^ Mon évangile âéta désormais la « Constitution ; ma divinité^ la BépUbliqtie \ môtl idole, la « Liberté et l'Égalité t... * Il chàhte ain^i sà cO&Verâion :

« le deviens enfin un homme * Et mon bras est à l'État.

< Nargue de la cour de Rome î

< Je suis Français et soldat.

< Contre une horde barbare

« Dès demain je veux marcher ;

« J'aime mieux, jeledéôlare,

« Vous venger que vous prôchef t »

< Cet état de prêtre, continiie-t-il, a imprimé & tout ihon « être une tache que je he puis effkeër que daiid le sàiig de

< nos ennemis 1 »

Sa femme Julie partage son enthousiasme !

< Mon tiimi, tu connais toute ma tendresse pour toi ; mais

< avant d'être épouse, je suis républicaine^ et je fié peux « c|ii'approuver ta conduite, >

LE CUBÉ.

€ De la cagoterie

« Détruisons le souvenir !

< La sainte mômerie

« Ne peut plus nous convenir...

« Le culte patriotique

« Sera le seul de saison ;

« Nous aurons pour fête unique

c La fête de la Raison t >

(Danses, cris, vivats, etc,)

Le lendemain (2i novembre 1793) les Variétés amusantes représentaient une comédie en un acte du citoyen Rousseau : • A bas la Calotte ou les Dêprétrisés » (1), où se renouvellent, et toujours avec succès, les mêmes inepties. La jeune Aline, fille du ministre protestant Lindel, aime le vicaire^ neven da curé Anselme, et refuse d'épouser Nicaise, fils d'une vieille dévote, la mère Régnier. Cette dévote reproche amèrement an vicaire de vouloir se marier. Il répond d'un air aimable :

« Le Ciel en me donnant un cœur

€ M*en indique l'usage;

« Et j'adore le Créateur

« Dans son plus bel ouvrage I >

« Il jette son brevet et celui de son oncle au feu. Ils se dé. « pouillent tous deux des habits noirs dont ils étaient re- « vêtus et prennent l'habit national. »

A cette vue, le ministre protestant s'écrie :

« Mes amis, votre exemple m'enflamme. Oui, dès ce jour ^ « je renonce à mon ministère. Réunissons-nous pour abjure"*^ « toute espèce de culte. Les Droits de l'Homme, voilà rÉva».- « gile que nous expliquerons désormais à nos concitoyens l.-^

Le curé, pressant les mains d'Aline et du vicaire :

l (1) A Paris, cbejs la citoyenne Toubon, 1794.

€ Mes enfants, soyez nnis sons les auspices de la Liberté et

• de l'Égalité !»

Le citoyen Prévost-Montfort, officier d'administration, était un des auteurs les plus acharnés contre les moines. Son drame

< V Esprit des prêtres ou la Persécution des Français en £s-

pagne » (1), représenté le 9 nivôse an II (29 décembre 1793) sur le théâtre de la Cité- Variétés contient des phrases de ce genre :

€ Les moines ! le dernier n'en vaut pas mieux que le pre-

< mier t

« C'est un moine, en un mot, c'est tout dire !... « Frappons d'un bras vengeur ces moines inhumains • Et qu'eux et tous les Rois périssent de nos mains !

» Ici la liberté s'apprête à reparaître,

» Oui, mais ce n'est qu'avec la mort du dernier prêtre ! »

Poinsigny et Degouges représentent dans « le Prélat d'autrefois ou Sophie et Saint-Elme » , joué en 1794 sur le môme *^éâtre, un évoque amoureux d'une jeune femme qqe sa Camille a enfermée dans un couvent pour l'empêcher d'épouser '® capitaine de dragons Saint-Elme. L'évêque va attirer ^^phie dans les pièges les plus périlleux, quand Fabbesse du ^^Uvent, son ancienne maîtresse, se dresse devant lui : « Je ' Veillerai moi-même, dit-elle, sur les victimes innocentes qui

• ^e sont confiées et que tu voudrais empoisonner de tes

• ïHaximes I... » L'évêque furieux jure de tuer Saint-Elme ^ î*abbesse, lorsque les dragons arrivent et l'enchaînent. Saint- ^'inae dit aux religieuses :

' Victimes de la tyrannie, séchez vos pleurs, bannissez vos

\0 ^ Paris^ chez CajUean, an n.

â94 LE THÉÂTRE DE LA RÉVOLUTION.

« alarmesi vous touohes an terme de vos malhonn. Que dis- « je ? Il luit ce jour heureux qui va briser vos fers et vous * rendre à la liberté. Ah ! Sophie, bénissons-le à jamais ce

< jdttr fôHUhë. il ëdt le li'iômphé dé l'Âtnotif et de lA Yem ! > Lébiaîièj TÀUtëtli' des Drùidês et de Mànéo^Capèè-, ihsulté lé

pape, les éVèqties et lés ptH&tres daii^ là tî^âgédiè ktittliée

< le ÙWgi dêmilé dU Isb Ém^ 0nérdux de 1303i^K^)'âemard) évèque dô Pàmiêrft^ l^vèl6 à àîi moine los deldeinâ dû clerfé sur le peuple :

K Voulons-nOus à jamaii àssutei* noti'e gloire f « Laissons toujours le peuple en cet abaissement, « Seul princit)© et sdtttiêïl de sdn aveuglement. « Pour souffrir qu'on renctialhè, il faut toujours qu'il tremble!»

Suivent des tirades interminables où l^aiiteur toniie contre les attentats de Rome. Mais à quoi bon les citer ? Nous ne connaissons de toutes les œuvres de Leblanc qu'un seul vers qui ait fait sa réputation. Contentons- nous de reproduire ce veirs fameux qui s'applique à ce poète bon hotamCj moins irrité contre lés prêtres qu'il ne le disait :

• t Crois-tu d'un tel forfait Manco-Capac capable ? *

« Les Amours de dom Gerle, tragédie nationale » publiée en 1789, ridiculisent le prieur des Chartreux de Port-Sainte-Marie, lequel, envoyé aux États généraux par le clergé de Riom, s'était lié avec deux visionnaires, Suzanne Labrousse et Catherine Théot. Il s'était fait le prophète de cette dernière qui se disait « la mère de Dieu, destinée à enfanter le nouveaiL « Messie, dont le précurseur était Robespierre » . Dans cett^ pièce, dom Gerle désire épouser Suzanne Labrousse. Il consuite le curé de Souppe :

(l) A ?mif cbe;; Bonlard.

« Dois-je me fabriquer une progéniture ?

* Je suivrai vos conseils. Parlez-moi sans façon t .

« Dois-je me marier ? Ddis-jé rester garçon î

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