A TOI
« Toi qu'on ne peut s'empêcher d'adorer, < 0 mon aimable et précieuse amie, « Reçois Saint'Far, à toi je le dédie, « A toi qui sus me l'inspirer t
• Imitant de bien loin ta séduisante touche,
« J'ai peint le sentiment en copiant ton cœur. « J'ai voulu tracer la Douceur,
• Et j'ai ravi le miel que distillait ta bouche t >
Boullant, l'auteur de la folie intitulée le Déjeuner anglais (3), est tout au moins aussi galant pour « son Amie » :
« Toi que j'aime et je chéris,
< Daigne agréer ce faible hommage.
« Je suis heureux si tu souris,
« En parcourant ce badinage.
< Je ne crains pas ton jugement,
H Car tu sais bien, ma bonne amie, « Que l'on doit toujours d'un amant « Savoir pardonner la folie î... »
(0 Représentée sur le théâtre de la Cité, le 14 bramaire an iv.
(â) Représentée le 2î décembre 1792.
(3) Représentée snr le théâtre de la Cité, le 15 prairial an vi.
18 LE T^ÈMt 0Ë t A ftAvotitrrioN.
Quelques patridtdâ, connuâ p&r Vlm^ibyàAé ënéfgiâ de leurs eonvietiôhd, aVâlétit {choM étofiîlânte) lé» sefitimeitt^ \ei plus teûdrôâ. Ainsi lé citoyen Ponltler, rèpfësentaât dtl pétlplé, . dédié à sa femme nne scène lytiqtie, Ùalathêè (i), airêc lés tei^ stiivantâ f
« J'ai voulu peindre une e'pouse fidèle,
< Sensible, aimante, jeune et belle,
< Pleurant Son épônx aU tombeau.
i Pour ép.uiser les traits d'un sujet si nouveau
< J'ai pris ma femme pour modèle t...
< Elle montre un esprit délicat et trés-fln,
< Son èœûr est bon, Sôn œil mutin,
.€ f^ vertu âans apprêt, sa ^râce Sans eontrâinté; c Elle embellit les instans nébuleux
< De ma vie agissante et souvent orageuse, c Je ne sais pas si Je la rends heureuse,
« Mais je sais bien cni^elle me rend heUreut f... »
Le patriote Sextiùs Ëuffardin^ citoyen des lleS du Yent^ d'Amérique, déporté, suivant son langagCi en France par les Anglais et léS Émigrés réunis est tout aussi idyllique pour son épouse, à propos de sa tragédie Brutus et GasHus,
 Mon éi^otrSBé
< Intéressante créature, (jué le Ciel associa & mon sort pour en partager et adoucir les rigueurs^ quoiqu'à deux mille lieues de toi, je n^ai pu tràce^ les scènes mélancholiques (sic) de Brutus, dernier défenseur de la liberté romaine et rappeler le sublime désespoir de Porcie, sans être pénétré de ton souvenir et sans craindréi que» trompée sur mes jours, tu ne te portasses à une extrémité aussi terrible et dont je sais que ton amour pour moi te rendroit capable, si tu désespérois de me révoir.
(1) Reprfceiiide 8ttf lo théàtfe dd là Aépttbtt^d, lé 14 pHi^ôsS fttt m.
LIS OBNS DK TRAATRI. i9
I Reçois doQOi ma fidèle emie, rhomniflfe publie d*im « ottYrage qne ta mémoire n'a cessé d'animer danâ mes yeilles, « et s'il doit me devancer auprès de toi^ qu'il t'assure de mon
< estime, de ma tendresse et du désir brûlant que j'ai de te
< rejoindre à jamais.
« Pftris, 35 germiBal ftn IV. »
Tardieu Saint-Marcel enguirlande ainsi la tragédie de Caton d* inique (1), dont il fait hommage à « sa Louise > .
« Ma plume un peu sévère osa peindre Caton, « Mais craignant aujourd'hui de funestes disgrâces, ■* fit l'ennui qui chez nous suit toujours la raison^ « Pour qu'il Soit accueilli, je le dédie aux Grâces t >
L'ex-grand vicaire, Tex-professeur de belles-lettres, Luce de Lancival, ne sait comment alambiquer assez son langage pour présenter Mucius Scœvola (2) à la citoyenne Beaufort, dont il admirait le talent poétique : < J'ai balancé longtemps avant
< de vous ofifrir l'hommage de cette tragédie. Dédier Mucius « Sccevola à l'auteur du roman de Zélia, de VIdylle sut* VAh' « sence, de Y Idylle aux Violettes t... Je craignais d'effaroucher
< les Grâces,mais en me rappelant l'Héroïde de Sapho, je me suis
< dit : La Muse de Beaufort est amie de Melpomène.... et je « vous ai dédié Scmcola. *
Le professeur de belles-lettres nous amène au citoyen J.-M. Collot (ci-devant d'Herbois) qui nous donne une leçon de grec dans la préface du Procès de Socrate à propos du mot Aristocratie. < Tout le monde sait, dit le prétentieux jacobin,
< quelle idée on attache au mot Aristocratie, Les partisans du • mot et delà chose disent qu'étant composé de deux mots grecs « « 'Â^fçToç » qui veut dire excellent et « KpAroç » gouver-
A) R6pféMat4e sar le théâtre de U ft^^ilbliqae, le 27 germinal an tr^ ,2) Représeâfée sur le théâtre de la République, le 27 juillet 1793.
« nement, Aristocratie doit signifier le gouvernement par ex- * cellence. Cette explication est fausse. « Kpocroç » signifie « contrainte et la racine du mot « Api^roç » est « 'Apnjç » qui « veut dire fer, donc « 'À/jtoro; » signifie homme de fer. Par « Aristocratie les Athéniens entendaient la contrainte exercée « par les hommes de fer. On voit qu'iitcet égard les Grecs et « les Français sont parfaitement d'accord. »
Nous recommandons aux hellénistes cette version hasardeuse de celui qui s'appelait « le défenseur des mœurs, du civisme et de la liberté » , de celui que le noble André Chénier a flétri pour Tétemité dans les vers fameux sur l'entrée triomphale à Paris des Suisses révoltés de Châteauvieux.
Gabriel Legouvé, qui connaissait ses classiques mieux que Collot d'Herbois, oflre sa tragédie Quintus Fabius à Dncis, en termes émus :
< J'ai présenté, citoyen, mon premier essai à ma mère, « mon second à ma Patrie. En vous dédiant aujourd'hui « Quintus Fabius j'acquitte la dette de l'amitié et je paie mon « tribut à la reconnaissance. Si j'ai déjà cueilli quelques « fleurs dans ce champ, où vous avez moissonné tant de « lauriers, je crois surtout le devoir aux encouragemens et « aux exemples que m'ont offerts ces pièces sublimes ettou- •> chantes que vous dicta le génie du sentiment (1). >
Quelques auteurs font hardiment allusion aux tyrans populaires. Le 5 fructidor an II, Lebrun-Tossa ose présenter au théâtre Favart un drame lyrique intitulé les Jacobins de Goa, et le publier chez la citoyenne Toubon avec ces mots pour préface : • Mettre sur la scène les Jacobins de l'inquisition, c'est y mettre les Jacobins de Paris, puisqu'il existe entre eux la
(1) Le premier ouvrage de G. Legouvë fat la Mort d'Abel, tragédie en trois actes (1792), le second Epicharis et N&on, tragédie en cinq actC8(1793).
pins parfaite ressemblance. > Barrère traita cette pièce « d'ouvrage criminel » et ordonna au théâtre Favart d'en suspendre les représentations.
Le citoyen Sanchamau dédiait en 1795 son drame héroïque hs Décemmrs «aux Mânes des innocentes victimes des modernes Décemvirs » , à Yergniaud, madame Roland, Bailly, Maiesherbes, Lavoisier, Cécile Renault et antres, dans les termes d'une emphatique mélancolie :
« L'horizon de la France est un peu moins sombre. La < philosophie sociale s'efforce de déchirer le crôpe funèbre « dont le farouche vandalisme a longtemps couvert le génie « des Arts, et la Terreur, sœur des Euménides, ne fait plus « retentir nos cités de ses cris sinistres. Il est enfîn permis à « l'être pensant et sensible d'arroser de pleurs et d'orner de « rameaux de cyprès les tombeaux des hommes célèbres que « les modernes Décemvirs ont sacrifiés à leurs passions dés- « ordonnées. »
Le drame « U Proconsul ou les Crimes du pouvoir arbitraire * est offert par l'auteur, Victor Draparnaud, « au lecteur sensible > et la tragédie Blanchard ou le Siège de Rouen par Boismartin « aux âmes vertueuses et sensibles » .
L'auteur de « Charlotte Corday ou la Judith modems * , tragédie écrite en 1797, fait précéder sa pièce d*un portrait de Charlotte sous les traits de Judith, un poignard à la main, avec ces vers :
« Tandis que l'on tremblait au soûl nom de Marat, « De ce monstre cruel j'ai su purger l'État. « J'osai braver la mort et par ce sacrifice
« Du siècle j'ai bien mérité; « Mais si ce siècle ingrat ne me rend pas justice,
< Je l'obtiendrai de la postérité. *
Terminons nos citations par une perle. Le citoyen Dantilly
n LE TVUTfME m hA &KVOI.yTION.
auteur de ropâpa < U^ Pm& de TouUm i (i) se félioite de voir que le vol, (q mpt, FesQroquerie n'occupent plu4 le premier rang au théâtre et sont remplacés par les Vertus privées et publiques, l\ formule »)ifia U vqpu suiraut :
» Il fist m^llwttreu^ qu'il n'çxist# psis uu jury dramatique « chargé dç J'épurement de l'anoieu théâtre, cay à coup sûr * celui 4^ Rfigoard, que l'on peut appeler le scandale de la « scène française, en serait proscrit pour toujours, *
Ainsi, pour plaire au citoyen Dantilly, il aurait fallu sacrifier le Joueur i les Folies (imQureumy lefjégQtaire universel et se çputenter de la Prise de Toulon, oU pQus relevons ce çhceur de forçats :
Redoublons de force et d'ardeur I Amis, redoublons de courage !
Vn peu d'argent, beaucoup d'ouvrage, Du pauvre voilà le bonheur î
Bientôt un excellent breuvage Viendra ranimer nos esprits.
Un peu d'argent, beaucoup d'ouvrage, Nous serons heureux à ce prix.
(Au refrain,) < Redoublons de force et d'ardeur etc. »
On voit, comme nous le disions, au début de ce chapiUc, que oes dédicaces et ces préfaces méritaieut d'être signalées pour leur style et leur singularité.
Il est aussi un sujet sur lequel nous nous arrêterons un pau, et qui a sa valeur particulière : les noms donnés par les auteurs dramatiques à leurs personnages pendant la période révolutionnaire. On a remarqué que les noms employés sur la scène ont une physionomie spéciale et donnent d'eux-mêmes aux œuvres littéraires leur véritable date. Il
(1) Représea^é sm !• théâtre ffatioiHil 4^ U r^o 4« la Loi mi 1798,
so^f de pr9|!)QDper Valère, 0^o^^ Jar^ffe, Made)on« Qrphi^e^ Célifi^^n^ ppiff jT^peljBf Molière ef son ^héâtre. Combien ses immteiirç oQtrils consommé de Qami^, de porantes, et d'AijjjéljqiiesI... (f).
Le9 ai^t^i^'s, dP^t noi^s nous pccfipQpç, yonlurent également erëer 4^^ nomj^ à effet pour leurs personnages et rejetèrent impitoyablement tous ceux qui auraient pu se retrouver dans la yie çfr^inaire. 4^$$i yoypfis-nous les amoureux s'appeler Dofyal^ Flprly^l, Linval, Blinville, Clerville, Sainville, Belmoiit^ Pprlfi^pn, Gismon, Alcindor, f loridor^ Yaldor, Saint- Albin^ Saint-Far, Saint-Réal, Dalmanzy, Doligny, Florigny, Deripancé, %fpî$» pprlj^j Germepil ; les ampure^se^ Folichonnelte, FlpreUe^ Poj^tte, Florinde^ Lupinde, Rosalinde, f jize, Tbi^nie, Zelp^re^ Zéli^; les pères nobles (2) 4'EImance, de Fieryille, de ÇainJ-Fréfpom, de Saint-Helmonde, ide Versac ; le$ boT^eojs DempjiyiH^, Dorbesspn, Mirville; les juges Bonnefoi, Crifticour^ Grjpardin f les artiçans Gros-fierre, Grof-René, Saifs-Quarlier; les avocats Fpmiponr, Finot, Furet^ jies financiers Duroc, Mondor, Ranci, R^ouffin; les 9giotenrs Crusopbile, Rooflac, Rustaut; les journalistes Pupcrâne, F2d)leQville, Sincère ; les poètes Gloriolet, Rimetout ; les institu^irs jCandor, La Vérité; les aristocrates de Beanfat, Sans- RaÎBOi^^ de Sptorgueii ; les qir^inaux Gunépbile et Rptondo ; les abbéf Ppocet, Modeste, Séraphin ; les soldats La Bravoure, L^ Yalejor^ La Victoire^ M,onte-à-rAssaut, Sans-Souci ; les dé-.
(1) « SçaTenft OQ ne prend pas l^ peine 4e loi trouver nn nom propre « (an personnage) ; il est iChrysale, ôrgon, Damis, Dorante, Valère. Son « ooni ne désigne qn'nne qnaUté pure, cnAie de père, de jeune homme, de « yalet, de grondeur, de calant, et, comme nn pourpoint banal, s'ajuste « indifféremment à toutes les tailles, en passant de la gardë-robe de Mo- « lièré à celle de Regoard. de Lesage, de Destoucbes et de Marivaux. » {^. TiB^ne. Origines de la France coutemporainç, — Tome l**", page ^57.)
(2) nur or(bre du Comité de Salut public on substitua la dénomination 4t J^ êérieêiP i jeeUo de |n^« noble.
vots et dévotes fiénetin, Cafard, Pensînet, Gorgonie, dame Gerlrude ; les valets La Fleur, La Pierre, La Rose, Simplot ; lès agents de police Poumonin et Phrazette ; les perruquiers Belphégor et Boucliac ; les Jacobins Aristide, Cratès, Probus, Scanvola, Solon, Torquatus, Brise-Scellés, Furtifm, Louveteau, Moustache et Nomophage. Nous abrégeons cette nomenclature.
Avec les noms à effet, les auteurs de cette époque affectionnaient les sous-titres ronflants qui formaient en quelque sorte le commentaire et le résumé de leurs ouvrages. Nous citerons comme exemples :
« Les Plaisirs de Vhomme sensible ou le Bienfait d'un jeune /iomwîe,par J.-B. Moucheron de Paris; les Imitateurs de Charles IX ou les Conspirateurs foudroyés, par Tabbé J. Brizar:] ; le Présomptiteux ou V Heureux imaginaire, par Fabre (l'F]glantine; Léonore ou V Amour conjugal, par Nicolas Bouilly ; la Prise de la Bastille ou la Liberté conquise, par Fabre d'Olivet; le Couvent ou les Fruits du caractère et de VéducatloUf par Laujon; Médiocre et Rampant ou le Moyen de parvenir, par Picard ; le Mari directeur ou le Déménagement du couvent, par de Flins ; Artémidore ou le Roi citoyen, par Souriguiôres ; Guillaume Tell ou les Sans-Culottes suisses, par Lemierre ; la Jeunesse du duc de Richelieu ou le Lovelace français, par Alexandre Duval ; la Blonde et la Brune ou les Deu-x n'en font qu'une, par Ch .-Augustin Sewrin ; la Veille des noces ou l' Après-souper de Misanthropie et Repentir, par Hyacinthe Dorvo ; Christophe Morin ou Que je suis fâché d'être riche, par Creuzé de Lesser; le Tombeau des imposteurs ou l'Inauguration, du temple de la Vérité, par Léonard Boudon ; les Vrais Sans- Culottes ou r Hospitalité républicaine, par Rézicourt ; l'Esprit des prêtres ou la Persécution des Français en Espagne, avec la procession de l'auto-da-fé, par Prévost-Montfort ; le Damoisel
etla Bergerette ou la Femme vindicative, par Cavelier ; l'Enfant du malheur ou le$ Amants muets, par le môme ; le Buffet ou les Deux Cousins, par Hapdé ; la Nouvelle Cacophonie ou Faites donc aum la paix, par A. Gouffé ; Clémentine ou la Belle-Mère, par J.-B. -Charles Yial ; Oxtiem ou les Malheurs du libertinage, par le marquis Donatien- Alphonse de Sade, elc, etc.
Nos modernes ont renoncé à ce fatras et c'est avec plaisir que nous voyons sur les affiches ces titres si concis qui cependant contiennent tant de choses gracieuses on superbes, spirituelles, tendres ou joyeuses : Buy-Blas, Claudie, Mademoiselle de la Seiglière, le duc Job, les Effrontés, Madame Caverley, la princesse Georges, le Demi'Monde, le Passant, la Cagnotte, les Petits Oiseaux.