‹ Le théatre de la revolution, 1789-1799Chapitre 6 sur 137 · ÉTAT DES THÉÂTRES DE PARIS ET DE LEUR GEKRÈ · texte numérisé non relu

ÉTAT DES THÉÂTRES DE PARIS ET DE LEUR GEKRÈ

« Opéra national,

« Ce spectacle est le seul à voir dans son genre, autant pour « la partie des grandes machines, grandes danses que grands « chants. On représente à ce théâtre des tragédies et des co- « médies lyriques. Depuis quelque temps, on y joue des pièces « dans le sens de la RéVolution ^^républicaine et le répertoire « s'accroît chaque jour de cette sorte d'ouvrages.

« Opéra-Comique National, ci-devant Italien,

« On y joue ropéra-comique, la comédie et le vaudeville.

« Ce théâtre a déjà joué plusieurs pièces patriotiques et il en

« mçnte fréquemment de ce genre.

« Théâtre de la rue Feydeau.

< Opéra-comique et vaudeville.

« Ce théâtre a aussi plusieurs pièces patriotiques et en « reçoit chaque jour de nouvelles.

« Théâtre de la citoyenne Montansier, Palais de V Egalité. « Comédie, tragédie, opéra-comique.

< Ce théâtre n*a encore que peu de nouvelles pièces patrio- « tiques. Celles qu'on propose à la citoyenne Montansier sont

* jouées à son nouveau théâtre rue de la Loi, ci-devant rue de

< Richelieu.

« Théâtre de Louvois.

« Comédie, opéra-comique.

« Ce théâtre a plusieurs pièces patriotiques et se propose

* d'en augmenter encore le nombre.

« Théâtre National, dit Montansier, rue de la Loi, * Opéra-comique. Grands ballets genre du Grand-Opéra. « Ce théâtre a beaucoup de pièces patriotiques et de diver- « tissements • mêlés de chants, de danses et d'action panto- « mime, analogues aux circonstances de la Révolution répu-

< blicaine.

< Théâtre de Molière, rue Saint-Martin,

« Tragédie, comédie, opéra-comique et vaudeville. Ce

< théâtre a aussi beaucoup de pièces patriotiques.

< Théâtre du Palais-Variétés.

« Comédie, opéra-comique, pantomime et ballet. Ce théâtre « depuis quatre mois monte une pièce patriotique tous les « huit jours à peu près.

t Théâtre de V Estrapade.

* Môme genre. — Fermé. Il n'y a pas d'apparence que ce « théâtre puisse rouvrir. Il n'a guère donné que des pièces de « l'ancien répertoire, ne pouvant pas subvenir aux dépenses « qu'exigeaient les nouveautés.

< Théâtre du Lycée des Arts, jardin d'Égalité.

« Comédie, opéra-comique, pantomime. Ce théâtre a quel- « ques pièces patriotiques et il se propose d'en augmenter « encore le nombre.

< Théâtre de V Ambigu- Comique, — Mêmes observations,

* Théâtre-Français lyrique et comique^ rue de Bondy.

« Ce théâtre a son répertoire entièrement composé de

* pièces patriotiques.

* Théâtre de la Nation, Cy-devant François — faubourg

* Saint-Germain — fermé. Tragédies et comédies. « N'a que peu de pièces patriotiques.

« Théâtre de la République, rue de la Loi. « A beaucoup de pièces patriotiques et en monte fréquem- « ment de ce genre.

< Théâtre du Marais — fermé.

< Avait peu de pièces patriotiques.

« Théâtre du Vaudeville, rue de Chartres.

« Quoique ce théâtre ait pris ce titre, ce genre était origi- < nairement celui de l'Opéra-Comique National où il se joue « ainsi qu'à la rue Feydeau et autres théâtres.

* Depuis quelque temps ce théâtre monte une pièce patrio- « tique tous les dix jours et il en"gage tous les autres théâtres « de la République entière à les jouer, sans exiger aucune « rétribution pour lui ni pour les auteurs qui y consentent.

« Théâtre de la Gaïlé, cy-devant Nicolet.

< Pantomimes, parades, comédies, etc.

< Il a quelques comédies- patriotiques et se propose d'en

* augmenter le nombre, joue des pantomimes dans le genre

< italien et des pantomimes historiques puisées dans la fable « et dans Thistoire.

« Théâtre Patriotique, boulevard du Temple.

« 11 a quelques comédies, etc. {comme la Gaîté),

« Théâtre des Délassements comiques. — Mêmes observations,

« Théâtre des Variétés amusantes, boulevard du Temple.

< Le genre dominant est celui des anciens concerts italiens, « mêlés d'arlequinades (comme la Gaiié),

« Théâtre de la rue Saint- Antoine ^ dit Mareuos, « Théâtre de N.-D. de Nazareth, dit Doyen.

< Théâtre Doriancourt, rue des Rosiers.

< Ouverts seulement à des personnes de société, — actuel-

< lement fermés. On ne sait s'ils rouvriront.

< Théâtre des Ombres chinoises. Galeries de la maison Égalité, « tenu par le citoyen Séraphin. A plusieurs pièces patriotiques.

« Théâtre des Fantoccini^ rue Saint-Paul près le Port.

« — Marionnettes. A plusieurs pièces patriotiques

< et peut en augmenter le nombre.

« Théâtre des Pantagoniens. Galeries de la maison Égalité. « — Marionnettes. — Mêmes observations.

« Théâtre Optique, Galeries de la maison Égalité, tenu par le « citoyen Bertin.

« Ces optiques offrent les fêtes nationales et ont, sous ce « rapport, quelque objet de patriotisme. »

Nous avons déjà donné .notre opinion sur la valeur des pièces représentées de 1789 à 1799 et nous aurons l'occasion dans les chapitres suivants de traiter à fond les questions importantes de la censure et la police au théâtre sous la Révolution. Nous pouvons nous occuper maintenant des acteurs.

Nous avons remarqué dans la collection Pixérécourt un document curieux, daté de 1789, sans nom d'auteur, et intitulé

< Cahier, plaintes et doléances de messieurs les Comédiens fran^

çais, > L'intérêt de cette petite satire est dans ce qu'elle traitait finement diverses graves questions à Tordre du jour, entre antres les droits civils et politiques des comédiens.

< Cejoard'hni... en rassemblée de messieurs les Comédiens français ordinaires du Roi, M. Saint «Phal s'est levé et a dit' Qu'il était autant de l'intérêt que de l'honneur de la Compagnie, de prendre part à la grande Révolution qui s'opère dans le moment ; que la régénération du Royaume promise par Louis XVI assure le retour du bon goût et des mœurs; que les Français viendront désormais enfouie chercher au théâtre Français les grandes leçons de patriotisme et de vertu qui sont répandues dans nos chefs-d'œuvre dramatiques ; que Tenthousiasme des citoyens ne sera plus retenu par les entraves de la misère, et que la circulation qui va naître d'un meilleur ordre dans les finances nationale s se fera sentir jusque dam la caisse de Vhonorahle assis^ lance.

* Comme il parait, a-t-il ajouté, par la liste des Députés du Royaume, qu'aucun des trois Ordres n'a choisi pour représentans des personnes de notre profession (ce que nous devrions tenir pour humiliant, si dans cette époque mémorable les intérêts particaliers ne devaient pas se taire devant l'intérêt général) il serait à propos de former un cahier sur nos rapports avec la Nation et sur les objets

qui nous concernent particulièrement et d'enjoindre messieurs les Députés de Paris, nos représentants-nés, d'y avoir égard.

< Il a été décidé, par acclamation, que l'on se conformerait à la motion de Saint-Phal et qu'on y procéderait sur-lechamp > M. Vanhove a été élu Président et M. Saint-Phal, Secrétaire, aussi par acclamation.

« M, le Président a dit que pour répondre h l'honneur qu'on

« venait de lui faire, honneur d'autant plus flatteur, qu'il ne

< le devait pas à une suite de cabales, d'intrigues et de bassesses, « il croyait devoir engager les membres de l'assemblée à pro-

< poser, chacun à leur tour, les objets qu'ils croiraient suscep- « tibles d'être mis en délibération; qu'il serait dressé procès-ver-

* bal des motions, des avis pour et contre, des arrêtés qui s'en

< seraient suivis et que le relevé de ce procès-verbal ferait le « meilleur cahier qu'ils pussent adresser à leurs représen-

< tants.

« La motion de M. le Président ayant passé à Vunanimité,

* M. Larochelle s'est levé et a demandé, si on délibérerait « par tête ou par Ordre, — J'ai l'honneur d'être gentilhomme, « s'est-il écrié, et je ne dois pas me départir des glorieuses « prérogatives attachées à ce titre. Elles tiennent à l'essence de

< la monarchie et leur origine se perd dans la nuit des tems. « J'ai délibéré en commun avec vous jusqu'à présent parce « qu'on n'a agité dans nos assemblées que des discussions dra- « matiques. Il s'agit aujourd'hui de faire acte de citoyen et il

< ne saurait être légal, si nous nous, écartions de l'usage de « délibérer 2)ar Ordre.,, »

La suite de ce pamphlet prend 'le caractère d'un simple procès-verbal.

^Monsieur La Rochelle a déclaré renoncera ses privilèges pécuniaires. — Monsieur Fleury a répondu que la pétition de monsieur La Rochelle était extravagante.

Monsieur Saint-Prix a proposé de faire voter les tragédistes dans la salle d'assemblée, tandis que les comédistes iraient voter sous le péristyle.

Monsieur Naudet a sollicité l'exclusion des dames. Mademoiselle Raucourt, mademoiselle Contât et plusieurs autres ont déclaré qu'elles resteraient pour prendre part aux délibérations.

Il a été décidé par 19 voix contre 8 que mesdames auraient leurs voix. Monsieur La Rochelle a protesté et s'est retiré.

Monsieur Florence a demandé qu'on substituât à cette inscription triviale « Théâtre Français » celle d' * Hôtel des Comédiens ordinaires du Roi • .

Mademoiselle Candeille a dit qu'il valait mieux mettre Thédirr National et garder le titre de Comédiens français.

Monsieur Mole a déclaré que si l'on renonçait à la qualité de « Comédiens ordinaires du Roi * il faudrait aussi renoncer h la pension que le roi fait à la Comédie.

Monsieur Dazincourt a répondu qu'ils devaient se regarder comme faisant partie du tiers état et renoncer à leurs pensions.

La Comédie y renonce par 15 voix contre 14 < attendu le rvide qui se trouve dans les finances de VÉtat (1) ! »

Monsieur Pamart dit qu'ils avaient lieu d'attendre que la nation cesserait de flétrir leur profession par un préjugé aussi injuste que grossier.

Monsieur Dugazon demande qu'on épure les mœurs de ces dame8,qu'on chasse toutes les filles qui deviendraient enceintes et tous les maris qui ne poursuivraient pas leurs femmes en

cas d'adultère.

Arrêté par 16 voix contre 13.

Madame Vestris a répliqué que la motion de monsieur Dugazon était trop sévère !

Madame Bellecour a demandé qu'on cherchât les moyens de remédier au goût du théâtre Français, singulièrement affaibli.

Monsieur Dumont a dit qu'il fallait l'attribuer aux nombreux spectacles forains, les Variétés^ les Beaujolais, Audinot,

(1) Décret des 11-21 s'^ptembre 1790.

« Art. 3. — A compter du 1" janvier 1791, la dépense relative aux 0 pensions des comédiens français et italiens sera rejetée da compte du Tré" V 8or public, a

Nkolet, les AssociéSy les théâtres Comiques, les Afnuser^ens comiques, les Ombres chinoises, etc.

Arrêté par 24 voix contre 3 que les États généraux seraient suppliés de séparer par une ligne sur les affiches les grands spectacles de ceux du Palais-Royal et du boulevard.

Arrêté à Tiinânimité qu'on demandera la suppression des Variétés et des Associés et que les Beaujolais et Audinot seront tenus dô se borner à leur genre. On demande le rappel de monsieur Larive, de mademoiselle Saintval ainée^ — la diminution du prix des places, •*- la translation de la Comédie à la salle du Palais^Royal et VencouragemenU des jeunes Auteurs!,,.

On arrête également « que Ton ne recevra plus de tragédies * de messieurs Lemierre, La Harpe et Maisonneuve, s'il n'y a < 4 bons vers au moins dans chaque acte. >

Dans l'amusante satire que nous venons de reproduire en partie, Grammont, qui fut depuis général de l'armée révolutionnaire à Paris (1), et qui mourut lâchement sur l'échafaud, faisait allusion k un sujet qui partageait alors beaucoup d'esprits, les droits civils et politiques des comédiens. L'Assemblée nationale s'en préoccupa dès le 21 décembre 1789. Ouvrons la Gazette nationale et suivons les débats.

Séance du 21 décembre 1789.

« Au sujet de l'édit de 1787 qui excluait les non-catholiques « des places des municipalités auxquelles sont attachées des « fonctions de judicature, M*** propose de décréter que les « non-catholiques, qui auront rempli toutes les conditions « d'éligibilité, pourront être élus dans tous les degrés d'admi- « nistration.

(1) Un autre comédien, Dqfrcsse, fut général de l'année révolqtjomjaire à

LS8 GENS DE THEATRE. 4i

« 3f. Boederer. — Je réclame pour une classe de citoyens « qu'on repousse de tous les emplois de la société, qui a son < intérêt et son importance. Je veux parler des comédiens. Je

* crois qu'il n'y a aucune raison solide, soit en morale, soit

* en politique, à opposer à une réclamation.

* M. de Clermont-Tonnerre. — Je propose la formule du « décret suivant: * L'Assemblée nationale décrète qu'aucun « citoyen actif, réunissant les conditions d'éligibilité^ ne pourra « être écarté du tableau des éligibles, ni exclu d'aucun emploi « public à raison de la profession qu'il exerce ou du culte « qu'il professe. »

SéùMe du 23 décembre 1789.

« .... La motion rédigée avant-hier par M. le comte de Clermont-Tonnerre au sujet de l'éligibilité des juifs, des protestants et des comédiens est la première à Tordre du jour.

* M. le comte de Clermont-Tonnerre — Je passe aux

comédiens. Le préjugé s'établit sur ce qu'ils sont sous la dépendance de l'opinion publique. Celte dépendance fait notre gloire et elle les flétrirait ! D'honnêtes citoyens peuvent nous présenter sur les théâtres les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, des ouvrages remplis de cette saine philosophie qui, ainsi placée à la portée de tous les hommes, a préparé avec succès la révolution qui s'opère et vous leur direz ; Vous êtes comédiens du Roi, vous occupez le théâtre de la Nation, vous êtes infâmes...! La loi ne doit pas laisser subsister l'infamie. Si les spectacles, au lieu d'être l'école des mœurs, en causent la dépravation, épurez-les, ennoblissez-les et n'avilissez pas des hommes qui exercent des talens estimables. Mais, dit-on, vous voulez donc appeler aux fonctions de judicature, â l'Assemblée nationale, des comédiens ? Je

veux qu'ils puissent y arriver s'ils en sont dignes. Je m'en rapporte au choix du peuple et je suis sans inquiétude. Je ne veux flétrir aucun homme ni proscrire les professions

que la loi n'a jamais proscrites

« M. l'abbé Maury, — .... Je passe aux comédiens. L'opinion qui les exclut n'est point un préjugé. Elle honore au contraire le peuple qui l'a conçue. La morale est la première loi. La profession du théâtre viole essentiellement cette loi, puisqu'elle soustrait un fils à l'autorité paternelle. Les révolutions dans l'opinion ne peuvent pas être aussi promptes que nos décrets.... On s'est toujours servi d'un sophisme en disant que les hommes exclus des fonctions administratives sont infâmes ; mais vous avez vous-mêmes exclu les serviteurs à gages par votre Constitution. J'ai seulement été peiné de les voir sur la môme ligne que les banqueroutiers. Craignons d'avilir les municipalités au moment que nous devons les créer de manière à ce qu'elles méritent le respect pour obtenir la confiance.... « M, Robespierre. — Je ne crois pas que vous ayez besoin d'une loi au sujet des comédiens. Ceux qui ne sont pas exclus sont appelés. Il était bon cependant qu'un membre de cette assemblée vînt réclamer en faveur d'une classe trop longtemps opprimée. Les comédiens mériteront davantage Festime publique quand un absurde préjugé ne s'opposera plus à ce qu'ils l'obtiennent : alors les vertus des individus contribueront à épurer les spectacles, et les théàttes deviendront des écoles publiques de principes, de bonnes mœurs et de patriotisme...

* M. de la Fare, évêque de Nancy, — Quant aux autres parties de la motion, j'adhère entièrement à ce qu'a dit l'abbé Maury. J'ajouterai seulement un trait d'un acteur célèbre, parce qu'il s'applique très-bie^ à 1^ discussion ac-

tuelle. Un vieil officier se plaignait amèrement de la médiocrité des récompenses qu'il avait obtenues pour de longs ' services. Il comparait son parti à celui de Lekain auquel il faisait de dures observations sur cette compara'ison. « Ëh. ! Monsieur, dit le comédien, comptez- vons pour rien le droit que vous avez de me parler ainsi... ? » « if. Duport. — Je propose une rédaction qui renfermera seulement le principe et dans laquelle les expressions de culte et de profession ne se trouvent pas. Elle est ainsi conçue :

* Il ne pourra être opposé à aucun Français, soit pour être citoyen actif,soit pour être éligible aux fonctions publiques, aucun motif d'exclusion qui n'ait pas été prononcé par les décrets de l'Assemblée nationale, dérogeant h toutes lois et règlements contraires. »

« M. de Clermont- Tonnerre adopte cette rédaction.

< M. Brunet lit la motion qu'il a faite lundi dernier. « En voi(fi les termes :

« !• Les non-catholiques, qui auront d'ailleurs rempli « toutes les conditions d'éligibilité, pourront être élevés dans < tous les degrés d'administration.

« V Les non-catholiques sont capables de posséder les em- « plois civils et militaires comme les autres citoyens.

< La priorité est refusée à la rédaction de M. Duport à la « majorité de 408 voix contre 403.

Séance, du jeudi 2^ décembre 1789.

* Voici la copie de la lettre des comédiens à Monsieur le PrésideQt :

Paris, ce 24 décembre 1789.

< Monseigneur,

< Les Comédiens français ordinaires du Roi, occupant le

* théâtre de la Nation, organes et dépositaires des chefs-

* d'œuvre dramatiques, qui sont V ornement et l'honneur de la « scène française, osent vous supplier de vouloir bien calmer « leur inquiétude !

« Instruits par la voix publique qu'il a été élevé, dans quelques opinions prononcées à l'Assemblée nationale, des doutes sur la légitimité de leur état, ils vous supplient. Monseigneur, de vouloir bien les instruire, si l'Assemblée a décrété quelque chose sur cet objet, et si elle a déclaré leur état incompatible avec l'admission aux emplois et la participation aux droits de citoyen. Des hommes honnêtes peuvent braver un préjugé que la loi désavoue, mais personne ne peut braver un décret, ni même le silence de l'Assemblée nationale sur son état.

* Les Comédiens français, dont vous avez daigné agréer

< l'hommage et le don patriotique, vous réitèrent, Mon- « seigneur, et à l'auguste Assemblée le vœu le plus formel de

< n'employer jamais leurs talents que d'une manière digne de « citoyens français et ils s'estimeraient heureux si la législation « réformant les abus qui peuvent s'être glissés sur le théâtre « daignait se saisir d'un instrument d'influence sur les mœurs

< et sur l'opinion publique.

« Nous sommes, etc.

< Les Comédiens ordinaires du Roi.

« Signé : dazincourt, secrétaire, »

* M, Vabhé Maury se plaint de ce que les comédiens « aient écrit à Monsieur le Président. Il dit qu'il est de la « dernière indécence que des comédiens se donnent la licence

< d'avoir une correspondance directe avec l'Assemblée.

< If. le Président rappelle formellement à l'ordre M. l'abbé « Maury,

LES GENS DE THÀàTRE. 4$

< Il s'élève an grand tamnlte et des réclamations de la part

< d'une partie de l'Assemblée snr la question de savoir si

< M. le Président peut rappeler If. Vabhé Maury à Tordre ;

< mais cette affaire n'a aucune suite.

« Après plusieurs motions de MM. de Clermont-Tonnerre,

• Rewbel, Barnave^l'évéque de Clermont, de Beaiimetz, du mar^ « quis de Marnésia, M. le comte de Mirabeau déclare qu'il se- « rait absurde, impolitique même, de refuser aux comédiens

< le titre de citoyens que la nation leur défère avant nous^ « et auquel ils ont d'autant plus de droits qu'il est peut-être

• vrai qu'ils n'ont jamais mérité d'en être dépouillés.

« On va aux voix sur les amendements de M. de Beau- « metz. Ils sont adoptés avec le décret en ces termes : < L'Assemblée nationale décrète :

« i<^ Que les non-catholiques, qui auront d'ailleurs rempli « toutes les conditions prescrites dans les précédents décrets

< pour être électeurs et éligibles^ pourront être élus dans tous « les degrés d'administration sans exception ;

< 2® Que les non-cathoiiques sont capables de tous les t emplois civils et militaires comme les autres citoyens ;

« Sans entendre rien innover, relativement aux juifs sur « l'état desquels l'Assemblée nationale se réserve de pronon-

• cer.

< Au surplus, il ne pourra être opposé à l'éligibilité d'aucun

< citoyen d'autres motifs d'exclusion que ceux qui résultent « des décrets constitutionnels. *

Telle est l'origine des droits civils et politiques des comé* diens. Ce décret fut accueilli avec une grande faveur et l'on retrouve la trace de cet enthousiasme dans les applaudissements qu'il souleva au théâtre de la Nation, le 14 juillet 1790,lors de la représentation de Momus aux Champs-Elysées, quand un des personnages, s'adressant à Lekain, s'écria :

S*il eut vécu plus tard, il mourait citoyen!

Les comédiens s'empressèrent de mettre à profit leur nouvelle situation et coururent aux fonctions publiques,avec trop d'empressement, si Ton en croit Etienne et Martainville :

« Quelques-uns des acteurs, étant fonctionnaires publics, ne « s'occupaient que fort peu de leur état de comédiens : aussi « il arrivait souvent que le spectateur, impatienté de ne pas « voir commencer le spectacle à l'heure annoncée, témoignait « vivement son improbation. Mais le régisseur venait dire : « Notre camarade*** est de service auprès du général Henriot.

< Notre camarade*** est au Comité de sûreté générale pour

< l'intérêt de la République. Et le parterre attendait avec

< patience que ces magistrats voulussent bien venir l'amuser.

< L'un d'eux arriva un jour si tard que, n'ayant pas le temps « de se costumer, il joua un rôle de valet avec un uniforme « national (1). »

Les comédiens se jetèrent aussi pour la plupart avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire. « Les événements publics

* et les passions qui les amènent et celles qui en profitent, dit « Fleury, vinrent se réfléchir dans notre foyer avec la plus

* scrupuleuse fidélité. » Le théâtre Français surtout était divisé en avancés et en rétrogrades, les radicaux et les réactionnaires d'aujourd'hui.

Bordier, actear des Variétés amusantes, qui jouait admirablement les rôles de valets et d'arlequins, avait le premier donné l'exemple à ses camarades. Il était à côté de Camille Desmoulins le 12 juillet, marchait sur la Bastille le 14 et obtenait une mission révolutionnaire à Rouen. Il se laissa emporter à de tels excès qu'il fut condamné à mort et pendu,

(t) m^toire au thé^trç français, tome IJI, p, 140,

Vers la lin de 1793, le conventionnel Duroy fit réhabiliter la mémoire de Bbrdier et brûler l'ancien arrêt du tribunal au pied de l'escalier du Vieux- Palais à Rouen (1).

Au théâtre Français on se borna d'abord à se plaisanter entre politiques. « Nous nommions, dit encore Fleury, Duga- « zon Aristocrâne, Mole, qui ne savait trop s'il serait blanc

< ou noir, Aristopie, et notre brave Larochelle, qui ne par- « lait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir

< de poche, Aristocrache. * Le drame bientôt succéda à la folie : Charles IX fut joué le 4 novembre 1789. Les dissentiments politiques les plus graves éclatèrent alors entre les acteurs. D'un côté, l'on vit Talma, Dugazon et madame Vestris à la tète de V escadre rouge, et de l'autre les noirs ou aristocrates Naudet, Larive, Saint-Prix, Saint-Fal, Fleury, Dazincourt, Florence, Champville, mesdames Contât, Raucourt. Devienne, Joly et Lange.

« Charles IXy écrit M. de Loménie, fut un véritable événement au début de la Révolution... On peut lire dans les Mémoires de Ferrières le tableau saisissant de l'enthousiasme presque sauvage avec lequel chaque soir un parterre, déjà enflammé par les événements, accueillait ces vers ronflants et creux, mais sinistres, sonnant le tocsin contre les rois, les prêtres et les nobles et entretenant au sein des masses le feu des colères et des vengeances.... C'est alors que Beaumarchais écrit au semainier du théâtre Français la lettre suivante :

Paris, le 9 novembre 1789.

« En VOUS rendant grâce, mon cher Florence, de la place * que vous m'avez fait garder hier aux Français, je voudrais « m'acquitter envers vous et la Comédie par un avis utile à

(l) Georges Dnyal, Souvenirs de la Terreur, tome P' (ch. iv).

votre société... En ce moment de licence effrénée où le peuple a beaucoup moins besoin d'être excité que contenu, ces barbares excès, à quelque parti qu'on les prête, me semblent dangereux à présenter au peuple et propres à justifier les siens à ses yeux. Plus Charles IX aura de succès, plus mon observation acquerra de force, car la pièce aura été vue par des gens de tous les états. Et puis quel instant, mes amis, que celui où le I(oi et sa famille viennent résider à Paris pour faire allusion aux complots qui peuveut les y avoir conduits !... Je n'entends pas blâmer ici l'auteur : son ouvrage était fait, il a dû vouloir qu'il fût joué, Ses motifs étaient purs sans doute, mais Tadministration ne doit-elle pas veiller au choix du temps où tel spectacle doit être admis ou sUspeadu?.. (i).

< lia pièce de Charles IX lu'a fait mal sans consolation^ ce qui en éloignera beaucoup d'hommes sages et modérés ; et les esprits ardents. Messieurs, n'ont pas besoin de tels modèles î Quel délassement de la scène d'un boulanger innocent, pendu, décapité, traîné dans les rues par le peuple, il n'y a pas huit jours, et qui peut se renouveler, que de nous montrer au théâtre Coligny ainsi massacré, décapité, traîné par ordre de la Cour î

< Nous avons plus besoin d'être consolés par le tableau des vertus de nos ancêtres qu'effrayés par celui de nos vices et de nos crimes !

« Signé : Beaumarchais (2). »

Cette lettre étonnante explique comment la plupart des Comédiens françai s traitèrent avec froideur l'auteur de Charles IX, et finirent par interrompre les représentations de la pièce.

(1) On voit que l'auteur du Mariage de Figaro avait oublié ses propres épreuves.

(2) Beaumarchais çt son lemps, tome H, pages 430, 437,

Talma et Nandet s'adressèrent les pins sanglants reproches. Mirabeau réclama la tragédie au nom des fédérés de Provence et Talma, qui avait été accusé de cabaler contre ses camarades, lui écrivit :

< Je recours à vos bontés, Monsieur, pour me justifier des « imputations calomnieuses que mes ennemis s'empressent

< de répandre. A les entendre, ce n'est pas vous qui avez de- « mandé Charles IX ; c'est moi qui ai fait une cabale pour

< forcer mes camarades à donner cette pièce. Des journalistes

< vendus affirment au public tout ce que leur malignité leur « dicte. Si vous ne me permettez de lui dire la vérité Je res-

< terai chargé d'une accusation, dont on espère tirer parti.

< Je vous supplie donc, Monsieur, de me permettre de dé*

« tromper le public, que cent bouches ennemies s'empregsent

« de prévenir contre moi.

« Signé: talma. »

Mirabeau lui répondit en quelques mots, au fond aussi peu aimables pour lui que pour ses camarades, dont il se raillait sans la moindre gêne :

« Oui, certainement. Monsieur, vous pouvez dire que c'est

< moi qui ai demandé Charles IX, au nom des fédérés pro-

< vençaux, et môme que j'ai vivement insisté : vous pouvez

< le dire, car c'est la vérité et une vérité dont je m'honore. « La sorte de répugnance que messieurs les comédiens ont mon- * irée dcet égard, au moins s'il fallait en croire les bruits, « était si désobligeante pour le public, et même fondée sur des « prétendus motifs si étrangers à leur compétence naturelle ; « ils sont si peu appelés d décider si un ouvrage, légalement

< représenté, est ou n*est pas incendiaire ; l'importance qu'ils

< donnaient, disait-on, d la demande et au refus était si extraor-

< dinaire et si impolitique ; enfin, ils m'avaient si précieusement « dit à moi-môme, qu'ils ne voulaient céder qu'au vcm pro-

nonce de la part du public, que j'ai dû répandre leur réponse. Le vœu a été prononcé et mal accueilli, à ce qu'on assure. Le public a voulu être obéi. Cela est assez simple, Id où il paie, et je ne vois pas de quoi Ton s'est étonné. Que maintenant on cherche à rendre, vous ou d'autres, responsables d'un événement si naturel, c'est un petit reste de rancune enfantine auquel, à votre tour, vous auriez tort, je crois', de donner de l'importance. Toujours est-il que voilà la vérité, que je signe très-volontiers, ainsi que l'assurance, etc..

* Signé : Mirabeau l'aîné. »

De son côté, M.-J. Chénier avait conçu la plus grande irritation contre Naudet et la Comédie.La lettre suivante en témoigne assez :

« Je viens de lire dans le dernier numéro des Révolutions de France et de Brabant : le sieur Naudet va gênant la liberté du théâtre, frappant MM. Talrna, Chénier, etc. Ce fait est très-faux pour ce qui me concerne: si rhomme,dont il s'agit, s'est permis quelque violence contre un citoyen quelconque, ce citoyen pouvait user à l'instant du droit qu'un homme attaqué a sur la vie d'un assassin. Il pouvait encore recourir aux tribunaux selon les anciennes lois ; un pareil délit est puni par une peine ignominieuse et corporelle. Dans un pays libre la loi ne doit pas être moins sévère ; car il n'est point de liberté civile, si la sûreté des citoyens est à la merci des brigands.

« Pour moi, Messieurs, assailli depuis longtemps et de libelles et de lettres anonymes, honoré par les outrages de cette foule d'hommes méprisables, autant que par les éloges des amis de la liberté, je n'ai opposé à de viles calomnies que ma conduite et mes ouvrages ; mais ces armes sont insuffisantes contre des assassins et je me suis vu contraint de

« porter des pistolets pour ma défense personnelle, du moment « où Charles IX m'a fait des ennemis de tous les vils esclaves, « du moment où plusieurs de ces vils esclaves, abusant du « sommeil des lois et de la pusillanimité des magistrats, se « sont vantés publiquement d'être devenus des coupe-jarrets.

* Signé: marie -joseph chénikr. »

Peu de temps après, Talma écrivit aussi aux journaux :

* Comme il est bon de faire connaître la vérité sur tous les faits, quelque peu importants qu'ils puissent être, permettez moi d'avoir recours à votre journal pour prévenir une erreur à laquelle l'avant-dernier numéro des Révolutions de France et de Brahant peut donner lieu, en racontant un fait sans entrer dans aucun détail. Il est dit dans ce numéro < le sieur

• Naudet va gênant la liberté du thédtrey frappant MM, Ché- « nier et Talma. * M. Chénier a eu l'honneur de vous écrire pour ce qui le concerne ; quant à mol, je suis loin de nier le fait qui me regarde. II y a environ six mois « que, le jour « d'une représentation de Tancrède, au moment de lever la

< toile, le sieur Naudet, sans avoir été provoqué en aucune

< manière, s'abandonna à un excès de brutalité sans exemple

< chez les hommes dontla raison n'est pas aliénée , mais je fis

< alors ce qu'il convenait que je fisse pour mettre un homme à « l'abri de tout reproche : néanmoins, connaissant la haine « des woîVs(l) de la Comédie française et leurs habitudes, et pré-

• voyant d'ailleurs que l'incompatibilité des humeurs et des « opinions ferait naître de nouveaux sujets de querelle, je

• pris le parti, comme beaucoup de gens raisonnables, de « marcher assez bien armé pour prévenir toute insulte, ou « pour la repousser de manière à dégoûter les spadassins d'une

(1) On appelait les noirs les députés de rAsiemblée naiiooale qui défendaient la noblesse et le clergé.

tfd LE tHdATRB DE LA BBVOLVTIOl^.

« seconde tentative. Depuis ce tempsi il n*a pris fantaisie à

< aucun d'eux de me provoquer de nouveau. Voilà,Messieurs, « Texacte vérité. Je vous supplie de vouloir bien la faire con-»

< naître au public.

« Siijné : talma (i). »

Dès lors, le théâtre est livré k la plus vive agitation. Talma est expulsé par ses camarades. Dugazon et Fleury croisent répée. Dugazon est condamné à huit jours d*arrêt chez lui. Talma rentre victorieux et par la volonté du parterre,des Jaco-

bins, dans Charle$ IX. Madame Josse se décide à embrasser le parti de la Révolution et met sur l'étiquette de ses pots :

< Rouge national » au lieu de « Rouge végétal » . Les dissentiments s'accentuent plus que jamais. Talma, Dugazon, Grandménil, Desgarcins, Vestris, se séparent définitivement de leurs camarades, h l*époque de la clôture de 1791, et vont au théâtre du Palais-Royal, qui change son nom contre celui de théâtre Français de la rue de Richelieu. On sait que, d'après un ancien usage, chaque saison théâtrale était précédée et .clôturée par un compliment que débitait un acteur. Saint-Clair, du Palais-Royal, annonça dans son compliment que les directeurs Gaillard et Dorfeuille, ayant fait d'importantes récrues, « avaient, longtemps avant qu'un

nouvel ordre de choses fit tomber les entraves dont ils étaient resserrés, le projet d'élever ce théâtre à la hauteur de la bonne comédie et d'en faire jm spectacle plus noble et plus épuré... Une vaste carrière s'ouvre maintenant devant nous, ajouta-t-il. Il n'est plus, il ne sera plus d'autre privilège que celui des talens et des travaux : les chefs-d'œuvre de la scène française, les ouvrages même du second ordre qui dormaient dans l'oubli sont devenus un patrimoine

(1) Voir Etienne et Martainville, tome P', pages 138 à 17-i.

LBS GBN8 DE THiATBË. 83

c comman^ une snooession immense que tons sont appelés à « recueillir...

• lia fallu joindre aux Bt^eis de ce spectacle des (tcquisitions

< nouvellesetpour faire paraître avec quelque avantage Corneille, « Racine et Voltaire sur ce théâtre où fut jadis Molière, appeler « d notre aid& des takns déjà connus, déjà aimés du public et « qu'une tradition précieuse eut familiarisés avec les chefs- « d* œuvre de nos grands maîtres,,. Peut -être les gens de lettres

< si longtemps victimes des privilèges exclusifs et de la féo-

< dalité théâtrale applaudiront-ils à une concurrence qu'ils

* n'ont cessé de réclamer; ils ne dédaigneront pas d'étayer, « par leurs ouvrages, une rivalité dont ils ont si bien fait

* sentir l'importance et ne nous refusero nt pas leurs lumières « et leurs conseils (1). >

Les dissidents du théâtre de la Nation retrouvèrent au Palais-Royal Monvel qui, de retour de Suède, venait d'entrer à ce théâtre. L'ouverture du théâtre Français de la rue de Richelieu eut lieu le â7 avril 1791, en présence d'une a|luence considérable, avec Henri VIII de M.-J. Ghénier. Cette tragédie réussit, malgré le tumulte essayé par une cabale. Paiissot, pour venger M.-J. Ghénier, qui n'avait pu oublier les sifflets de la première représentation, écrivit quelques jours après : « J'ai vu d'anciens comédiens du prétendu théâtre de « la Nation pâlir et frémir du danger dont les menaçait une t concurrence si redoutable; mais au lieu de frémir et de ca-

< baler, qu'ils s'efforcent d'en triompher par leur émulation !» Les comédiens de la Nation, très-froissés, répliquèrent pu-^

bliquement : « Notre réponse dera courte mais énergique : « M. Palissot est un imposteur ! »

(1) Histoire du théâtre Français, par Etienne et MartaioTille, tome II, page 62, 63, 65 à 67.

M.-J. Chénier vint alors prendre part au combat et écrivit insolemment aux Comédiens français :

« Oui, c'est vous qui avez troublé la première représen- « tation de Henri VIII, de concert avec des aristocrates et des « courtisanes. Oui, les acteurs, les actrices de votre théâtre, les * laquais et les amans de ces demoiselles, leurs créanciers

< mêmes, vos ouvreuses de loges, vos garçons de théâtre « s'étaient rendus soigneusement à cette représentation, et ce

< n'était point par esprit de curiosité. Oui, c'est ce respec- « table corps d'armée, qui a dirigé ses principales attaques

< contre le quatrième acte... > Il traita à son tour les Comédiens français d'imposteurs et jura de dénoncer au public leurs vexations, leurs injustices révoltantes et l'astuce profonde avec laquelle ils envahissaient les propriétés des auteurs. Laya prit parti pour ses amis de la Nation et les lettres les plus violentes furent échangées entre les deux dramaturges.

Le théâtre de la Nation ou théâtre Français du faubourg Saint'G^ermain soutint vigoureusement la lutte et remporta u n triomphe avec le Marins à Mintumes, première tragédie d'Ariiault. Le théâtre de la rue de Richelieu riposta en 1792 par le Cdius Gracchus de M.-J. Chénier, mais « tandis que le public « de la rue de Richelieu applaudissait à outrance aux maximes « révolutionnaires de Caïus Gracchus, les spectateurs du

< théâtre de la Nation, dirigés par un autre esprit, saisissaient X avec ardeur tous les passages relatifs à la royauté que

< pouvaient offrir les ouvrages représentés (1). » On y faisait répéter en l'acclamant le vers fameux de Didon :

< Les roisy comme les Dieux, sont au-dessus des lois t » Après le 10 août, le théâtre de la rue de Richelieu adopta le nom de théâtre de la Liberté et de l'Égalité qu'il devait quitter

(1) Histoire du théâtre Français, par Etienne et Martainville, tome II» page 194.

LES GENS DE TUÉATllE. 55

Tannée suivante pour celui de théâtre de la République et les pièces révolutionnaires prirent le dessus dans presque tous les théâtres. Dès ce moment les dénonciations redoublèrent contre les Comédiens français, et Ton put prévoir l'heure où M.-J. Chénier et Talma se vengeraient impitoyablement de leur résistance audacieuse.

Le théâtre de la Nation, exposé tous les jours aux plus odieux défis, releva le gant et, le 3 janvier 1793, joua VAmi des Lois, cruelle satire des Jacobins (1). Le succès fut immense, mais la perte de la Comédie française fut décidée.

Six mois après la première de rAmi d£s Lois, le Théâtre de la Nation représentait une comédie en vers du citoyen François de Neufchâteau, Paméla ou la Vertu récompensée. On cherchait un prétexte pour jeter les Comédiens français en prison et les conduire à Téchafaud. On le trouva dans cette pièce. Il importe de dire comment.

La Gazette nationale du 14 août 1793 donne le compterendu suivant de la comédie de Neufchâteau :

< Paméla ou la Vertu récompensée, comédie en cinq actes « en vers, est une imitation de la Paméla nubile de Goldoni.

< Milord Bonfil, passionnément amoureux de sa servante « Paméla, après avoir vainement tenté de la séduire, veut « pour s'en distraire, tantôt la mettre au service de sa sœur, « milady Davers, tantôt la marier, tantôt la renvoyer h ses « parents. Enfin, malgré les reproches de sa sœur et de lord « Arthur son ami, il est décidé à l'épouser lui-môme, lorsque « le bonhomme Andrews, père de Paméla, tombe à ses pieds,

< lui déclare qu'il est le comte Oxpen, un des chefs dos Mon- « tagnards écossais, dont la tête est proscrite. Milord Bonfil * est presque fâché de ne pouvoir faire à Paméla le sacrifice

(1) Voir lé chapitre des Jacobins.

5Ô tË THÉATRB DS LA REVOLUTION.

des préjugés en lui donnant sa main. Cependant il se trouve que le père de lord Arthur avait obtenu la grâce du comte Oxpen. Cette circonstance met le comble au bonheur de milord et de Paméla, dont le mariage se trouve très-bien assorti.

« Le fond ressemble, comme on le voit, à celui de Nanine, par la raison que Voltaire avait, ainsi que Goldoni, puisé 8on sujet dans le roman de Paméla par Richardson; mais ni l'auteur anglais, ni Voltairey n*a fait son héroïne fille d'un comte ; tous deux ont senti que c'était manquer le but moral de leur ouvrage qui était de combattre le préjugé de la naissance. Voltaire s'en est tiré en homme habile, car de son temps il eût peut-être risqué son succès, s'il n'eût en quelque sorte composé avec la faiblesse de ceux à qui la leçon était destinée. Il a fait sa Nanine fille d'un vieux soldat, dont le métier était alors bien moins honoré qu'honorable. Son comte d'Olban, très-grand seigneur, immolait toujours un sot préjugé à la raison et à son bonheur; mais dans la pièce italienne milord Bonfil épouse son égale ; et, si la vertu est récompensée, ce n'est point par lui, c'est par le Ciel même, par une espèce de miracle. « Tous les rôles, dans la pièce nouvelle, sont bien faits et bien soutenus, à l'exception peut-être de celui de milady Davers, dans lequel on ne retrouve point ces développements d'orgueil de qualité qui plaisent tant dans le roman anglais et dans la pièce italienne, et qui font un contraste si piquant avec la candeur et la modestie de Paméla. Ce rôle a fourni à Voltaire celui de la baronne. Le vieil intendant Locmann ressemble beaucoup à Élaise de Ndnine ; mais deux personnages qui répandent du comique et ajoutent à l'intérêt, ce sont le lord Arthur, homme à demi raisonnable qui se soumet aux préjugés, tout en les blâmant, et

LES 61SNS DB THÉATAti. 57

« un sir Arnold, neveu de milord Bonfll, jeune voyageur qui « ne rapporte dans sa patrie que les travers des pays qu'il a « parcourus.

< On reconnaît, pour le fond des scènes, la manière si natu- « relie et si vraie de l'auteur du Bourru bienfaisant ; et dire

< que cette pièce est écrite par François de Neufchdteau, c'est « dire pour ceux qui connaissent les ouvrages de ce poète, « qu'elle est du style le plus pur et le plus élégant. Elle a eu

< beaucoup de succès. »

Les Jacobins crièrent au scandale. Suivant leur opinion, cette comédie tendait ô faire regretter les privilèges de la noblesse. Le 29 août, à cinq heures et demie, l'ordre de suspendre les représentations arriva et les comédiens engagèrent l'auteur à supprimer les passages qui avaient offensé les oreilles délicates. François do Neufohâteau y consentit, puis écrivit au rédacteur de la Gazette nationale, le i" septembre 1793, la lettre suivante, pleine de sous-entendus malicieux :

< Jeudi, à cinq heures et quart, les représentations de ma pièce de Paméla ont été suspendues par un ordre du Comité de Salut public de la Convention nationale, et il n'y eut point de spectacle ce soir au théâtre Français (1). Je n'ai su que le jeudi soir, bien avant dans la nuit, quels étaient les motifs de l'arrêté du Comité. J'ai changé sur-le-champ ce qui, en 1793, avait paru prêter à des allusions que je n'avais pas pu prévoir, lorsque je composai ma pièce en 1788, et que je la lus au Lycée en 1789 et 1790. Le vendredi matin, le Comité a vu et approuvé mes changements. Un nouvel arrêté a donné main-levée de la suspension. Il fallait aux acteurs le temps d'apprendre les corrections avec lesquelles

(1) Le lendemain et Iqs jours suivants on joi^ait la Mort de César (tragéiJie de Voltaire),

cette pièce reparaîtra demain lundi. Je me suis rendu au désir de plusieurs patriotes qui paraissaient fâchés que Paméla se trouvât noble. Elle sera donc roturière et sans doute elle y gagnera. Il est vrai que V auteur y perd. Ce changement détruit une seconde comédie en 5 actes, en vers, que j'étais tout prêt à donner, d'après deux Paniéla maritata italiennes et qui remplissaient mieux l'objet que l'on avait en vue ; mais je ne voulais pas laisser le moindre doute sur nos sentiments bien connus, la liberté est ombrageuse. Un amant doit avoir égard aux scrupules de sa maîtresse ; et j'ai fait d'ailleurs aux principes de notre Révolution tant d'autres sacrifices d'un genre un peu plus sérieux que celui de deux mille vers n'est pas digne d'être compté.

< Signé : François, de neufchateau. »

Le 2 septembre 1793, la pièce ainsi modifiée fut reprise et fort applaudie. « Jamais, rapporte Fleury qui remplissait le

< rôle de milord Bonfil, la jeune Lange ne joua Paméla avec

< plus de sensibilité, plus de grâce ; jamais elle ne mit un

< plus naïf abandon et jamais aussi je ne la vis plus appétis-

< santé à aimer.,. »

Mais au moment où l'un des personnages, Andrews, prêchant la tolérance religieuse, dit à milord Bonfil:

< Chacun prie à son gré ; les amis, les parents

< Suivent, sans disputer, des cultes différents, »

un jacobin se lève et s'écrie :

« Vous répétez des vers qu'on a retranchés et qui sont défendus... La pièce est contre-révolutionnaire ! »

On expulse le perturbateur qui va droit aux Jacobins déclarer que le théâtre Français est « un repaire d'aristocrates » . La société de la Liberté et de VÉgalité arrête aussitôt qu'on dénoncera les comédiens de la Nation aux frères de la Com-

mnne de Paris. C'était le rôle natarel de cette réunion, dont le courageux André Chénier disait si éloquemment :

< Que les législateurs journalistes, que les philosophes libel-

< listes, et qu'avec eux tous les histrions, galériens, voleurs

< avec effraction, harangueurs de clubs ou de halles continuent

< à me traiter d'aristocrate, de courtisan, d* Autrichien y d*ennemi

* du peuple, etc., je ne leur réponds qu'une chose : c'est que « je serai volontiers pour eux tout ce qu'il leur plaira, « pourvu que leurs cris et leurs injures attestent bien que je

< ne suis pas ce qu'ils sont. Je n'imagine pas d'aussi grand « déshonneur que de leur ressembler et, quelque nom qu'ils « me donnent, s'ils ne le partagent point avec moi, je le « trouverai assez honorable (i) î »

La Comédie-Française méprisa les menaces de la tourbe dénonciatrice, mais le lendemain elle apprit qu'on s'était occupé d'elle à la Convention. Voici comment la Gazette naiianale raconte la scène :

Page 1