‹ Le théatre de la revolution, 1789-1799Chapitre 75 sur 137 · LE PATRIOTISME · texte numérisé non relu

LE PATRIOTISME

L'idée que représente ce mot, Tamour de la patrie, est grande et superbe. La Révolution de 1789 fit un large appel à cet amour et nos braves soldats chantèrent avec enthousiasme et gloire la strophe fameuse :

« Amour sacré de la Patrie,

« Conduis, soutiens nos bras vengeursl

Nous avons à analyser dans ce chapitre les principales pièces représentées en l'honneur des volontaires, des héros, des parlotes. Mais qu'on nous permette d'abord une courte digression à propos de ce mot patriote, sur l'origine duquel

^'élèvent encore quelques doutes. Ce n'est pas en 1789, comme on pourrait être bien fondé à le croire, que ce nom est apparu pour la première fois. Saint-Simon, dans ses Mémoires, le donne à Yauban : < Patriote comme il Tétait, dit-il, il avait toute sa

< vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexa-

< tions qu'il souffrait (i). >

Le nom de patriote a signifié d'abord, suivant M. Llttré, ( homme du même pays, homme d'une localité, compatriote. « On a dit qu'en son acception il venait d'Angleterre et que

< Saint-Simon élait un des premiers qui en avaient usé dans « ce seos, mais dès le xvi® siècle cette acception apparaît. « On le trouve en effet dans ces deux phrases : Il mourut en « bon et vray patriote, zélateur de la manutention des statuts « de la Cité (Cari., VI, 6). — Le présent œuvre servira à tous « bons patriotes à estre députez pour le tiers-état (Fromen- « teau, Secret de< Finances, Argument). L'Académie ne le donne « pour là première fois que dans son édition de 1762 (i). » Voltaire et Rousseau s'en servent souvent.

Quant au mot de Patrie, point de départ du mot « patriote » , il convient de faire remarquer que, bien avant 1789, J Ghartier» du Bellay, fiaïf. Corneille, Pascal, Bossuet, La Bruyère, Vauban Foni fréquemment employé. Nous n'en citerons que les deux exemples suivants :

« Mourir pour sa patrie est un sort plein d'appas ! >

(GoRNEiLLK, Œdipe.) .

« Je suis Français très-affectionné à ma pairie, » écrit Vauban dans la Dime royale (p. â), et il prend «piitrie» dans le sens où il faut absolument la prendre, c'est-à-dire affectionné à la nation et à la société politique dont il élait membre.

(1) Saint-Simon, Mémoires, 121,122.

(2) Voy. Dictionnaire de la langue française, t. II.

Niins parlions tout à Theure da xvi* sidcle. « Fran^ I"»

< aflfarpe M. de Saint-Priest dans un article de la Bfi^m ^

< DeuX'Mondes date du i*' mars 1850, était on roi TTÛiiMit

< national. C'est sons son règne, c'est an xvi* sidcle qvâ te

< mot patrie ftat transporté de la langne latine dans la ndtie.' En pensant à ce siècle, quel Français aurait oublié la mort gloriense du cheyalier Bayard, le 30 avril i5M/ à la bataille de la Sésia; Ici nous citerons l'exact récit de Martin du Bdlif au moment où le connétable de Bourbon s'appiocbe du chevir lier sans peur et sans reproche :

« Ah f monsieur de Bayard, dit le connétable, quefaigraid' « pitié de vous voir en cet état, tous qui fûtes si vortieii

< chevalier 1... Monsieur, répliqua le mourant, il n'y a pdat « de pitié en moi, car je meurs en homme de bien ; mais f ai « pitié de vous, de vous voir servir contre votre prince M € contre votre patrie et votre serment ! » Et dans scm JKitoire de France, M. Henri Martin, racontant l'histoire de la chevalerie, fait cette importante constatation : « Le pa- « trîotisme et la discipline avaient régularisé, sans l'étouffer, « l'esprit chevaleresque (i) . »

Eh l bien, allons plus loin. Le mot «patrie * est encore plus ancien, puisqu'on le trouve dès le xv*' siècle 'employé par Chartier dans l'Histoire de Charles VIL < Suivant le proverbe « dit-il, qui porte qu'il est licite à un chacun et louable de « combattre pour sa patrie. »

Mais au fond qu'importe ?... Supposons, malgré les preuves irréfutables accumulées ici, que le mot patrie soit un mot moderne. A qui fera-t-on croire que les Français ont attenda dix-huit siècles pour aimer et servir leur patrie ? Épilogaons

(1) Histoire de France, t. VIII, pages 52, 33.

s'il le faut, et supposons encore qfu'ils n'eussent pas le mot.Ils avaient la chose. La liste est grande et glorieuse de ceux qui oiUlutté et qui sont morts pour la France. Quel que soit le nom qu'on lui donne, à ce cher et bien-aimé pays, il nous a inspiré^ il nous inspire à tous le même dévouement, le même amour ; il ])eut nous demander tous les sacrifices, nous sommes prêts à les lui faire pour qu'il reste honoré et respecté. Quand on lui a arraché ce. lambeau glorieux de sa chair, notre Alsace- Lorraine, le même frisson a couru dans toutes les veines et du nord au midi, de l'orient au couchant, sans acception d'opinions, le même serment a été fait...

Non, ce n'est pas, comme l'a dit Voltaire, « par amourpropre qu'on soutient sa patrie * , c'est par amour. Il n'y a que les âmes vulgaires qui font résider le patriotisme < dans « le sentiment de leur bien-être et dans la crainte de le voir « troubler». Non, celui qui dit qu'il aime sa patrie n'est pas, comme le suppose encore Voltaire, « un homme qui brûle de • l'ambition d'être édile^ tribun, préteur, consul, dictateur, et « qui n'aime que lui > . Si nous voulons apprendre à aimer la patrie française, allons demander des conseils à tout autre qu'au spirituel courtisan de Frédéric 1

Ne soyons donc pas exclusifs, comme quelques-uns le voudraient, et reconnaissons — c'est à l'honneur même de la

;, France — que le patriotisme, dans sa plus large acception, est

S de tous les temps. Si nous pensions autrement, prenons garde de nous voir appliquer cette pensée si juste du philosophe et du patriote, Joseph Droz :

^ « Un patriotisme exclusif est au véritable amour du pays

A * ce qae le fanatisme est à la religion. >

** Il convient d'ajouter maintenant qu'en 1789 on donna le ^^ de patriotes aux amis du progrès et de la liberté qui ^ Jaugèrent sous le drapeau de la Révolution. Ce nom ne

Zii LE THEATRE DE LA RÉVOLUTION.

signifiait pas seulement alors un homme qui aimait sa patrie, mais dans un sens plus précis, un citoyen de la France nouvelle, un ennemi de l'ancien régime.

Les pièces que nous allons étudier confondent en général les deux acceptions. Le premier drame qui nous tombe sous la main est celui des citoyens Yée et Barrai représenté sur le théâtre du Vaudeville, le 3 fructidor an II (20 août 1794) et intitulé V Héroïne de Miihier,

Le forgeron Sans-Quartier raconte qu'à Tâge de treize ans^ son garçon, Benjamin La Bravoure, a voulu s'enrôler et partir pour la frontière.

< L'expérience, dit-il, nous prouve que les héros ea Fnuwe < sont de tout sexe et de tout âge.

Il chante :

« Quand un ennemi triomphant' « Sur nous assouvissait sa rage, « Barra, ce généreux enfant,

* Tranquille au milieu du carnage, « A treize ans, voyant sans effroi

« Tant d'horreurs et de barbarie, « En mourant martyr de la loi,

* Au cri honteux de viv* le roi

« N'préféra t'il pas, n'préféra t'il pas : « La patrie !... la patrie !... »

A ce moment les brigands royalistes viennent assaillir U maison de Sans-Quartier. La femme du forgeron, Catherine, s empare d'un pistolet, le dirige sur un tonneau de poudre et menace de faire sauter la maison... Les brigands jettent bas leurs armes, et se rendent à une femme. Enthousiasme de Sans-Quartier qui s'écrie :

« 0 femme généreuse et sensible, viens recevoir dans les bras « de ton époux, au nom de la patrie, le nom d'héroïne qu'elle « te donne et que la postérité te conservera!... » Puis se

i( tournant vers La Bravonre son fils et Lncette sa fiancée : « Vous, je vous nnis en face de l'Éternel, et pour dot, je (( TOUS laisse notre exemple à suivre ! »

Vincent Malignon (i), agent national de la commune de Creuzières (Ardèche), est assassiné en voulant arrêter les déserteurs de la commune. Il s'écrie en mourant :

< On enviera mon sort plutôt que de le craindre.

< QUI meurt pour son pays est-il jamais à plaindre ? »

Yallienne et Bizet intitulent bluette patriotique « la Caserne ou le Départ de la première réquisition » représentée au théâtre du Palais-Variétés le 11 octobre 1793. C'est le tableau d'une caserne avant le départ des troupes pour la frontière. Les soldats font l'exercice, plantent un arbre de la Liberté, puis le capitaine leur fait le discours suivant :

« Camarades, c'est assez travailler aujourd'hui. Mon dessein <( est de vous instruire sans vous fatiguer. Quand elle viendra, a cette fatigue, nous la supporterons sans nous plaindre. Je « vais à la Convention pour avoir ce qui nous est nécessaire. « Allons, mes amis, amusez-vous ; le Français fait la guerre (( en chantant !

GERVAis (a ses camarades), < Je crois que nous n'aurons pas à nous plaindre de nos chefs,

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