PLUSIEURS SOLDATS
« Oh I non certainement. »
Le capitaine revient et s'adresse de nouveau aux soldats :
a Camarades, « La docilité que vous m'avez montrée jusqu'à présent me a répond de vos cœurs. Cependant, si, parmi vous, vous en
(l) Trait historique de Gosse, représenté le 9 yeiidémiaire an m (30 septembre 1794} sur le théâtre de Nantes.
3Î4 LE THÉATUB DE L\ KÉVOLUTION.
« connaissiez un pius digne que moi de l'honneur de vous « commander, voire devoir à tous est de le nommer. Loin « d*en murmurer, je dépose ici mon grade et je rentre dans « les rangs. {Grand silence.) Mes amis, votre silence, m'honore « et je vous prouverai qu'étant capitaine je serai toujours u soldat !
TOUS
« Vive la République ! »
Le Siège de Lille a inspiré une comédie et une pantomime jouées en 1792, la première à l'Opéra-Comique (1), la seconde au grand théâtre de Lyon (2). Voici la donnée delà comédie:
Julien, fils de Bonnard, gros marchand de dentelles, aime Cécile, fille de Broncau, riche brasseur,q[iunicipal de Lille. Bertolin, vieux procureur aristocrate, est également amoureux de Cécile. Les amours de Cécile et de Julien sont traversées par les incidents du siège de Lille. Julien se couvre naturellement de gloire et"épouse]Cécile. Cette pièce n'est qu'un prétexte à des évolutions militaires. Il convient de noter que le commandant de Lille s'écrie après la délivrance de la ville: « Citoyens, nous ne pouvons quitter ce lieu sans y rendre « grâce à l'Être suprême, dont la bonté a daigné nous secourir. « Le premier devoir de l'homme libre est d'être reconnaissant « envers la Divinité. »
A quoi le chœur répond par la dernière strophe de la Marseillaise :
* Amour sacré de la patrie, « Conduis, soutiens nos bras vengeurs, etc., etc.»
Quant à la pantomime, elle est agrémentée d'airs variés dont voici quelques spécimens :
(l) A Paris, chez Maradan, an ii.
("2) A Lyon, chez Delaroche, 1792.
!• OÙ peut-on être mieux qu*au sein de sa famille ;
1^ b^d la trompette guerrière ;
3» Tirez-moi par mon cordon;
4** En quatre mots je vais vous conter ça ;
o » Mourir n*est rien, c'est notre dernière heure ;
6"» Serviteur d M, Lafleur ;
T II faut partir, 6 peine extrême ;
8° Ça ira ;
9^* Allez-vous en, gens de la noce!
La pantomime est terminée par des couplets chantés en ronde sur l'air : N* allez pas dans la Forêt noire, dont voici le premier couplet :
' « Braves Lillois, consolez-vous,
< L'univers vous contemple ;
« A la France vous donnez tous « Un rare et grand exemple.
« Vous illustrez le nom français « Et vos succès
< Bientôt rétabliront la paix ! >
Le Siège de Thionville (1), drame lyrique de Saulnier et Dutilh, fut représenté le 2 juin 1793, à l'Opéra. Nous en avons constaté Timmense succès dans notre chapitre sur la Police.
« Cette pièce, disent les auteurs, retrace les événements * d'un siège mémorable, afin de présenter au public ces vertus « mâles et républicaines, qui contrastent victorieusement avec « les timides et fantastiques vertus des monarchies I >
Le commandant de Thionville, Wimpfen, sacrifie son fils au salut de Thionville :
WIMPFEN, fils.
« Je meurs content... Le Ciel exauce tous mes vœux.
(l) A ParUy che« Maradan, 1793.
326 LE THiàTRE DB LA RÉYOLUTICm.
wuiPFBN, père.
< De leur sang odieux la terre est abrouTée.
LE MAIRE, lui montrant $on fUs.
< Mais voyez à quel prix» père trop malheoreiax t
wiMPFEif, père.
< Dites trop fortuné 1 J'aurais donné ma vie
« Pour conserver les jours de ce fils si chëd. « Modèle des Français, il meurt pour sa' pairie.
< Elle avait ses serments ; son devoir est rempli. « A de nouveaux dangers le nôtre nous appelle ;
« Que son sublime exemple enflamme notre zèle ! >
Voici avec quelle ardeur le citoyen BoullauU fait marcher les volontaires contre les Vendéens (1). Le héros de la pièce, Julien, harangue ses camarades :
< Allons, mes amis, du courage ! j'soromes menacés parles « brigands. Ne k*s altendons pas. Marchons & leur rencontre.
< Montrons-nous Français et j*sommes sûrs de la victoire.
< D'ailleurs ce sont des esclaves et nous sommes libres et
< jHoulons restvT libres. Mes amis, faisons tous le serment « de périr plutôt que de reculer devant eux.
TOUS
< Nous le jurons 1 Vive la liberté ! Vive la République ! > Un volontaire, enchaîné par les Vendéens, déplore cette
guerre fratricide :
< 0 fanatisme 1 à quelle férocité tu portes les hommes ! « Malgré leur barbarie, il en est encore que Ton doit plaindre. « Privés de l'éducation qui seule peut éclairer Thomme, ib « croyent facilement aux perfides suggestions de ces monstres « qui, dans tous les tems, désolent la société par leur fourbe « religieuse. Ce fut par eux que Thonime fat asservi. Eux
< seuls firent naître le despotisme. Aujourd'hui ils s'agitent
(l) Les Brigands de la Vendée, opéra en deux actes, représenté aox Variétés amusantes, du boule?ard du Temple, le 3 octobre 1793.
< en tous sens pour reforger ses chaînes que la raison a pu
< briser, mais leurs efforts seront vains. Le flambeau de la
< vérité a lui et ses rayons dissiperont les ténèbres dont ils * veulent encore envelopper l'univers....: »
Julien vient délivrer le volontaire et promet à Georgette
de l'épouser après la guerre.
Il chante :
* Pour le salut de sa patrie
« Tout bon citoyen doit s'armer,
« Quitter une épouse chérie...
« Oh I non, rien ne doit l'arrêter.
« Amour, hymen, doux charmes de la tendresse, « Ah I pour son cœur vous n'avez plus de prix I
« Au champ de gloire avec ivresse, (
« 11 doit voler pour son pays I ..» ( **'
Cette fièvre patriotique gagne tout le mondç.
Dans V Adoption villageoise d'A. Gharlemagne représentée au théâtre de la Cité-Variétés, le 17 mai 1794^ une jeune femme s'écrie :
« Avec quel transport j'offrirais « Un fils de plus à la patrie t « D'être la mère d'un Français « Que je serais enorgueillie î...
< Je ne donnerais au marmot « Jamais rien qu'un précepte unique ; « Ce précepte n'aurait qu'un mot :
« Mon fils, aime la République t *
Dans le Départ des Volontaires villageois pour la frontière (i)^ comédie en un acte et en prose du citoyen Laval lée, un commissaire de la Convention adresse le discours suivant aux jeunes gens:
< Nous vous apportons des nouvelles heureuses. Les tyrans
(l) A LUle, chez Deperne. 1793.
3S8 LE THBATfiB DB LA fiÂVOLUTIOÏT.
< fuient devant la majesté du peuplé; mais la nonchalanee,
< après la victoire, n'est faite qae pour les esclaves. Un peuple « libre ne doit jamais s'asseoir tant qu'il reste des trônes. Ât*
< tendons pour nous livrer au repos que la liberté de nos voi-
< sins serve de rempart à la nôtre. Qui d'entre vous v^
< partir?
TOUS
< Tous! tous! (Toutes les filles vont chercher U$ sacs de leurs amants.)
MATHUBIN.
< Jeunesse, à vos rangs ! du silence et du respect surtout... « Je sommes sous les yeux de la patrie t >
Le fait historique et patriotique < Au Retour (i) de Radet et Desfontaines, représenté au Vaudeville, le 4 novembre 1793, roule sur la réquisition des jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans.' Justin, amant de Lucette, qui aura vinglcinq ans dans trois jours, refuse de bénéficier de sa prochaine exemption et s'engage. Lucette, ravie, l'embrasse en lai disant :
« Adieu^ mon cher Justin 1 Tu vas combattre les esc}aves « des tyrans... N'oublie jamais le serment que tu as fait de « vivre libre ou de mourir et compte sur ma fidélité comme « je compte sur la tienne 1 > El le vieux Mathurin, homme de paix et de fraternité^ chante :
< Allez r'pousser loin d'ia frontière
« Les ennemis dTégalité,
« Qu'à votre aspect la terre entière
* Respecte votre liberté I
« Rois et tyrans, nobles et prêtres,
« Que tout ça tombe dans un jour I
« Et si chez nous restent des traîtres
« Vous n'en trouv'rez plus au retour I »
(1) A Paris, chez Brunet, 1793.
On sait quel enthousiasme excita la prise de Toulon en 1793.La ville était occupée depuis le 28 août par les Anglais. Le commandant d'artillerie Bonaparte poussa énergiquement le blocus et, le 19 décembre, contraignit les Anglais à évacuer la ville qui fut appelée par ordre de la Convention Port la Montagne. Les ennemis, en se retirant, brûlèrent pour se venger les établissements maritimes et la plupart des vaisseaux français.
Cette victoire donna naissance à cinq ou six pièces dont quelques-unes furent représentées à Paris en janvier i794.
L'une (1) menace les habitants de Toulon qui ont pactisé avec les Anglais.
« Trop longtemps votre insolence, « Votre orgueil nous ont bravé, « Mais enfin de la vengeance « Voici le jour arrivé î « Tremblez, habitants rebelles, « Tremble, perfide Toulon, « Et vous, villes criminelles, « Craignez le sort de Lyon t.. . >
L'autre (2), sorte de tableau patriotique de Picard et Dalayrac, nous offre la curieuse distribution suivante :
Personnages : Acteurs :
- Un représentant du peuple, valltère.
« Un député emprisonné par les Anglais, lemet.
• Un soldat blessé, oescombes.
. Un forçat, bellemont.
« Un Américain, chateaufort.
(l) L'Heureuse Nouvelle ou la Reprise de Toulon, vaadevUle ei» un acte, joué le iOnlYôse an ii (9 janvier 1794) sur le théâtre des SaAS^Gulottss.
— A Paris, chei Pelletié, an ii.
(4) Représenté à Feydeau, le 13 pluviôse an ii (31 janvier 1794).— Chez Uuct an II.
33D LE THÉATRB DE LA RETOLUTIOU.
« Un Gonrrier, garnibh.
« Un officier anglais^ julist.
« Un officier allemand, gsorgrt.
< Un ci-devant marquis, martin.
« Un ci-devant évèqne, gousse.
< Un ci-devant président, le sage.
• Le général des troupes du pape, platbl.
« Le ci-devant Monsieur^ prâvost. »
) Un Américain, dans un monologue plein â*ardear, déclare 'qu'il ne servira plus la perfide Albion :
< Moi Américain, moi Bostonien, je me battrais contre mes amis, mes alliés, contre ceux à qui je dois la liberté démon
< pays, non, non, jamais, jamais t >
Arrive le forçat, qui sort de la ville avec précaution.
< Est-ce toi, brave Américain ? puisje te parler ? Depuis
< l'instant où j'ai cru lireda^s ton âme Famour de la liberté, « je brûle d'épancber mon cœur dans le tien. Que mon habit
< ne t'inspire pas de défiance t Crois qu'il est possible de con-
< server des sentiments honnêtes sous la livrée du crime !
l'américain.
* Va, je n'en doute pas. Je t'ai vu plusieurs fois pleurer « sur la trahison des Toulonnais, et je sais déjà que tu ne dois « ton châtiment qu'à Terreur, à la misère, à une efferves- « cence de la jeunesse, ou peut-être même aux lois du despo- « tismet >
Le forçat, « âme pure et sensible > , se plaint de voir la monarchie renaître à Toulon, l'aristocratie y exercer ses vengeances et proscrire la vertu! Entraîné par l'émotion, le forçat dit à l'Américain :
€ Embraisse-moi ! Qu'il est doux, quand on n'est entouré « que de traîtres et de lâches, de pouvoir presser un honnête « homme sur son cœur ! » Ils sortent.
Le général da pape apparaît alors snivi de plusieurs moines et soldats, le fusil sur Tépaule et le parapluie sous le bras^ puis d'an convoi de bœufs, de cochons^ de moutons,
< les meilleures troupes du Saint Père *, et de bouteilles d'excellent vin d'Italie. A ces troupes grotesques succèdent les soldats français qui arrivent en plein orage. La bataille commence. Le représentant du peuple s'écrie :
< Courage, mes amis, il pleut, il vente. Nous sommes trem- « pés .. Quel temps superbe pour se battre 1 Les éléments se
< déchaînent en vain pour troubler nos fêtes ou nous arracher « au combat 1 Le ciel est toujours beau pour des républi-
< cains!... »
(Tandis qu'on prépare une seconde attaque, il engage ses compagnons d reprendre des forces.)
< Buvons et n'oublions pas que la bravoure et la gaieté sont
< le caractère des Français. Battons-nous en chantant les
< bienfaits de la liberté. >
Il chante quatre couplets, après lesquels le tambour bat, le pont s'écroule et les forçats sortent de la ville.
< Qui êtes- vous ?» dit le représentant au premier forçat.