‹ Le théatre de la revolution, 1789-1799Chapitre 83 sur 137 · LA SENSIBILITÉ · texte numérisé non relu

LA SENSIBILITÉ

De tons les ëerivains da xviu* siôde, c'est Didexol qsi a donné la meilleure définition de la sensibilité, âe eette aSÎBetion maladive dont sonfifraient ses Gontempomns.

« La sensibilité, dit-il, selon la ^le aeception qu'on « ait donnée jusqu'à présent k ce terme, est, ce me semble, « cette disposition compagne de la faiblesse des organes, saite

< de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de Timagina- « tion, de la délicatesse des nerfs, qui incline à compatir, à " frissonner, k admirer, à craindre, k se troubler, à pleurer, • à s*évanouir, à' secourir, à fuir, à crier, à perdre Ut raison, « à exagérer, à mépriser, à n'avoir aucune idée précise da

< vrai, du bon et du beau, à être injuste, à être fou.Multîpliez « les âmes sensibles et vous multiplierez en même propor-

< lion les bonnes et les mauvaises actions en tout*genre, les

< éloges et les blâmes outrés (i). >

Dans son admirable ouvrage sur les Origines de la France contemporaine, M. H. Taine, étudiant les mœurs et les caractères sons l'ancien régime, la vie de représentation et la vie de salon, montre combien cette manière de vivre était artificielle et sèche, fait voir toute l'inanité de cette galanterie du monde et nous apprend comment on arriva à la période de la sensibilité. < Les femmes, dit-il, qai l'ont érigée en obligation « sont les premières à en sentir le mensonge et à regretter,

< parmi tant de froids hommages, la chaleur comnranicatiTe

(i) Paradoxe sur le comédien, édit. Âssézat et Toaroeax, t. Vttl, p. 393*

■ d'un sentiment fort. — Le caractère du siècle reçoit alors « son trait final et Vhomme sensible apparaît. < Ce n'est pas que le fond des mœurs devienne différent ;

< elles restent aussi mondaines^ aussi dissipées jusqu'au

< bout. Mais la mode autorise une affection nouvelle, .des « effusions, des rêveries, des attendrissements qu'on n'avait

< point encore connus. Il s'agit de revenir à la nature, d'ad-

< mirer la campagne, d'aimer la simplicité des mœurs rus- « tiques, de s'intéresser aux villageois,d'ètre humain, d'avoir « un cœnr, de goûter les douceurs et les tendresses des affec- « tiens naturelles, d'être époux et père, bien plus, d'avoir

< une âme, des vertus, des émotions religieuses, de croire k * la Providence et à Fi m mortalité, d'être capable d'enthou- « siasme. On veut être ainsi, ou du moins on a la velléité « d'être ainsi. En tout cas si on le veut, c'est à la condition

< soos-entendne qu'on ne sera pas trop dérangé de son train « ordinaire et que les sensations de cette nouvelle vie n'ôle-

< ront rien aux jouissances de l'ancienne.

< Aussi l'exaltation qui commence ne sera guère qu'une ébul- « lition de la cervelle et Tidylle presque entière se jouera dans

< les salons. — Voici donc la littérature, le théâtre, la peinture « et tous les arts qui entrent dans la voie sentimentale pour

< fournira l'imagination échauffée une peinture factice.

< Rousseau prêche en périodes travaillées le charme de la «vie sauvage, et les petits-maîtres, entre deux madrigaux, « rêvent au bonheur de coucher nus dans ia forêt vierge. Les « amoureux de la Nouvelle Héloïse échangent, pendant quatre « volumes, des morceaux de style, et là-dessus une personne, « non-seulement mesurée, mais compassée, la comtesse de « Blot, dans un cercle chez la duchesse de Chartres, s'écrie

< qu'à moins d'une vertu supérieure une femme vraiment

< sensible ne pourrait rien refuser à la passion de Rousseau.

3o2 T.fi TUÉATRB OB LA RÉVOLUTION.

< On s'étouffe au salon autour de Y Accordée de tnilope, de la Cruche cassée, du Retour de Tiourrice et autres^ idylles rustiques et domestiques de Greuze ; la pointe de volupté, Tarrière-fond de sensualité provoquante qu*il laisse percer dans la naïveté fragile de ses ingénues est une friandise pour les goûts libertins qui durent sous les aspirations morales. Après eux, Ducis, Thomas, Parny, Golardean, Boucher, Delille, Bernardin de Saint-Pierre, Marmontel, Florian, tout le troupeau des orateurs, des écrivains et des politiques, le misanthrope Chamfort, le raisonneur La Harpe, le ministre Neckcr, les faiseurs de petits vers, les imitateurs des Gessner et des Young, les Berquin, les Bitaubé, tous bien peignés, bien attifés, un mouchoir brodé dans leurs mains pour essuyer leurs larmes, vont conduire Téglogue universelle jusqu'au plus fort de la Révolution. En tète du Mercure de 1791 et de 1792 paraissent les contes moraux de Marmontel, et le numéro qui suit les massacres de septembre s'ouvre par des vers aux Mânes de mon serin ! (1) »

Nous arrêtons à regret nos citations, car il faudrait donner tout le chapitre, mais au surplus quel est le lecteur qui ne connaît pas encore l'ouvrage de M. H. Taine ?...

La Révolution fit donc un réel abus des mots < sensible » et « sensibilité » , et nous sommes absolument de Tavis de M. H. Taine qui attribue à Jean-Jacques Rousseau la paternité de ces mots, dans le sens précis de facilité à concevoir des sentiments d'humanité, de pitié, de tendresse. Avant Rousseau, Corneille, Racine, Rotrou,Bossuet,Duclos, avaient déjà fait usage des mots * sensible » et « sensibilité » . Mais nul ne l'avait employé plus fréquemment que lui. C'est bien Rousseao

(i) Origines de la France contemporaine, tome 1, p. 208-210.

qni, avec ses larmes sans cesse prêtes à couler, ses tristesses, ses attendrissements, son cœur pétri d'amour , ses sens combustibles, sa mollesse, ses extases , ses soupirs, ses agitations, ses frémissements, ses palpitations, ses douces et folles rêveries, ses confessions en un mot, créa et exagéra la sensibilité. C'est lui qui a dit : « Tout devient sentiment dans un cœur « sensible... Jamais un seul instant de sa vie Jean -Jacques « n'a pu être un homme sans sentiment, sans entrailles, un « père dénaturé t J'ai pu me tromper, mais non m'endurcir. » C'est loi qui a déclaré devoir la vie < à des parents nés tendres et sensibles > .

Écoutez-le raconter son arrivée chez madame de Warens « Me voilà donc enfin établi chez elle. Cet établissement ne

< fut pourtant pas encore celui dont je date les jours heureux « de ma vie, mais il servit à le préparer. Quoique cette sen- « sibilité de cœur qui nous fait vraiment jouir de nous soit « l'ouvrage de la nature et peut-être un produit de Forgani- « sation, elle a besoin de situations qui la développent. Sans « ces causes occasionnelles,un homme né très-sensible ne sen-

< tirait rien et mourrait sans avoir connu son être>i Tel à « peu près j*avais été jusqu'alors et tel j'aurais toujours été t peut-être, si je n'avais jamais connu madame de Warens, « ou si même l'ayant connue, je n'avais pas vécu assez long- « temps auprès d'elle pour contracter la douce habitude des

< sentimens affectueux qu'elle n'inspira. » (Confessions, Uvre ni) (1).

(l) Il gnffit de citer nD très-court passage de la comédie dn Père de famille pour prouver que Diderot est anssi un des pères de la sensibilité* Noos prenons au hasard :

LE PÈRE DE FAMILLE {à Saitlt-AlHn).

« Mon fils, il 7 aura bientôt vingt ans qne je vons arrosai des premières « larmes qne vons m'ayez fait répandre. Mon cœnr s'épanonit en voyant en « vons nn ami qne la nature me donnait. Je vons reçus entre mes bras dn « sein de votre mère ; et vous élevant vers le ciel et mêlant ma voix à vos

Si la société suivit Rousseau, si « dans tous les détails delà vie privée la sensibilité étala son emphase > , si pour ne oiter que deux exemples « on porta des robes à la Jean-Jacqiies « Rousseau, analogues aux principes de son autenry et des < poufs au sentiment garnis de cheveux de son père ou d'in « ami de cœur * , le théâtre, et c'est le point spécial qui nous occupe, — poussa cette sensibilité jusqu'à produire on agacement, un énervement indicibles.

N'est-ce pas Hoffmann qui écrit cette fameuse romance :

< Femme sensible, enlends-tu le ramage

< De ces oiseaux qui célèbrent leurs feux î

< Ils font redire à Técho du rivage :

« Le printemps fuit ; hâtez- vous d'être heureux ! »

D'Arnaud compose « les Délassements de Vâme sensible • ; J.-B. Moucheron « les Plaisirs de l'homme sensible ou le Bienfait d'un jeune homme » ; Ségur « le Bon Fermier * ; Volmeranges < le Devoir et la Nature > ; Marchand et Nougaret « le Vuidangeur sensible * , drame en trois actes, et d'autres auteurs une foule de pièces avec des titres pleins de sensibilité.

Voici comment Ducis écrit en 1791 à la veuve de l'acteur Brizard et Tépitaphe qu'il lui adresse :

« Madame, « Je vous envoie l'épitaphe de votre bon et tendre mari, et

<< cris, je dis à Dieu : o Dieu ! qui m'avez accordé cet enfant, si je manqoe « aux soins que vous m'imposez en ce jour, ou s'il ne doit pas y répondre. " ne regardez point à la joie de sa mère, reprenez-le ! » (Acte II. — Scène VI.)

Voici ce qae disaient les Mémoires secrets à l'occasion de la représentation du Père de famille en 1 769 :

« 10 août. — Les Comédiens français ont repris hier le Père de famille àe « M. Diderot. Ce drame très-pathélique a produit l'effet ordinaire de serrer « le cœur et d'occasionner des larmes abondantes. On comptait autant df « mouchoirs que de spectateurs. Des femmes se sont trouvées mal et jêmâi* « orateur chrétien n'a produit en chaire d'effet aussi théâtral ! >♦

da pore de tos chers enfants : ce sont vos larmes qui me l'ont demandée ; comment aurais-je pu ne pas leur obéir Il m'a semblé, en la laissant sortir de mon cœur, que je payais un tribut de reconnaissance à sa mémoire : combien n'en dois-jepas à ses talents ! Nos deux âmes s'étaient unies sur la scène ; je n'oublierai jamais cette association avec un homme de bien et l'acteur de la Nature. Je ne puis songer sans attendrissement à notre Œdipe, à notre roi Lear,oii il fut inimitable. Ces tristes lignes, destinées pour son tombeau, vont renouveler vos douleurs, je le sais, Madame ; mais considérez qu'elles rendent justice à ses talents et surtout à ses vertus^ et souvenez-vous, en pleurant sa mort, que vous avez rendu sa vie heureuse. < Je suis, etc.

DUGIS.

« Cip-glt

« JBAN-BAPTISTE BRITARD, dit BRUARD.

< Né k Orléans le 7 avril 172i ,

• L'un des électeurs de cette ville,

« Capitaine des grenadiers de la garde nationale,

« Marguillier de sa paroisse, pensionnaire du roi,

« Bon mari, bon père, bon ami, '

« Vertueux et courageux patriote,

< Après avoir joui longtemps de la gloire mondaine

< Qu'une sensibilité profonde,

« Jointe à tous les dons extérieurs de la nature,

« Lui avait acquise sur la scène française,

« n préféra aux vains applaudissements des hommes

* La satisfaction de la conscience,

« Et le bonheur d'une fin chrétienne.

« Et tournant ses derniers regards

« Vers une gloire impérissable

< Et vers la véritable patrie,

« Il décéda le 30 janvier, l'an second de la liberté, « Emportant l'estime publique,

« Les regrets de tous ceux qui l'avaient connu,

« Et la reconnaissance des pauvres.

* Sa veuve inconsolable et ses enfants

« Lui ont érigé ce monument (1). »

La princesse de Salm (Constance Pipelet de Leury), auteur dramatique, sacrifiait, elle aussi, à la vogue et à la mode. Elle confiait ses peines de cœur à un roman intitulé « Ftng^ quatre heures d'une femme sensible * (2), dont nous ne voulons détacher que deux lettres écrites à son ami :

Mercredi — 1 hetnr dn matfn.

« Mon amour, mon ange, ma vie, tout est confusion dans " mon âme t Depuis une heure, j'attends, j'espère. Je ne pois

< me persuader que tu ne sois pas venu, que tu ne m'aies pis

• au moins écrit quelques lignes après cette fatale soirée. D

< est une heure... peut-être ^es-tu encore chez cette femme?

< Quelle nuit je vais passer 1 Ah ! mon Dieu, je n'ai pas une « pensée qui ne soit une douleur. Le Ciel sait que le moindre

• doute sur ta tendresse me paraîtrait une horrible profana- « tlon mais n'est-ce donc rien que ces longues heures de dé-

• sespoir ! »

Dans la septième lettre, elle lui rappelle cet instant de délire où pour la première fois leurs cœurs se sont entendus :

« Ah I pourrai-je peindre ce que j'éprouvais, lorsque je sentis « ta main chercher ma main tremblante, lorsque dans le « désordre de mon esprit mes yeux se portèrent sur toi... ■ lorsqu'ils rencontrèrent les tiens?... Tous les feux de « l'amour qui s'en seraient échappés à la fois m'eussent fait « un effet moins rapide et moins violent. Un avenir entier « de transports se déroula à l'instant devant moi. Je me levai

(1) Etienne et Martainrille, Histoire du théâtre Français, t. II, page 31 et suiv.

(2) Œuvres complètes, Didot, 183r>.

« éperdue, égarée... j'entendais les battemens de mon cœur.

• Je retombai sans force et j'allais succomber sous le poids de

< tant de délices, si les douces larmes du bonheur n'eussent « enfin coulé à grands flots de mes yeux 1 »

Pas de sensibilité sans larmes ! Il en faut à tout prix. On en commande à l'avance.

Beaumarchais répond par le billet suirant^ le 5 février 1791, à la demande que lui avait faite la comtesse d'Albany de lire chez elle le drame < la Mère coupable * :

« Admettez qui vous voudrez à la lecture de mardi, mais

• écartez les cœurs usés,les âmes desséchées qui prennent en

< pitié ces douleurs que nous trouvons si délicieuses. Ces

< gen&-là ne sont bons qu'à parler révolution. Ayez quelques « femmes sensibles, des hommes pour qui le cœur n'est pas « une chimère et puis pleurons à plein canal. Je vous promets

• ce douloureux plaisir et suis, avec respect, madame la com-

• tesse> etc.> Beaumarchais (i).

Dans le Cùrps de garde national, comédie de Pierre- Louîs- Athanase Veau (2) le prêtre Bernard dit au jeune Robert, défenseur de la vertu :

« Bon jeune homme, ce sont des cœurs comme le vôtre qui « Ikous répondent du salut et de la gloire de la nation ! Dans « cet âge heureux où la sensibilité donne plus de vigueur à la

• raison, oh l'âme est ouverte à toutes les leçons de la vertu, « combien ne doit-on pas jouir d'une Révolution qui subs- « titae au tableau de l'oppression, de l'erreur et du désordre, « le spectacle de la liberté^ de la vérité et de la vertu !... >

L'émigré Yerseuil fait une déclaration d'amour à la fille de Tourville, ministre de la République française en Hollande (3),

il) toménh 2) Représe

>inénie, t. H, p. 456.

Représentée à Toorg. le 16 mai 1790.

(3) Les Deux Émigrés, 1792.

diSd LE TH^TttB Ï)B LA RivOLtiYlÔN.

mais Tourrille lai dit avec une affèctneose séférité:

< Yersenil, ménagez la sensibilité de ma fille f »

Dans « le Philinte de Molière » (1) un vers est devenu célèbre :

< Je suis tout à la fois sensible^ juste et maître t >

Le chantent Pierre- Jean Garât est arrêté en 1793, pour avoir chanté une romance qui débutait ainsi :

« Vous qui portez un cœur sensible... t »

et dans laquelle on avait cru trouver des allusions à Marie- Antoinette.

Il importe de citer, comme un des meilleurs morceaux du genre, le rapport de Tobservateur des théâtres^ Perrière^ an ministre de Tintérieur, Garât, le 17 juin 1793 :

«... Vous connaissez ma faible santé; vous savez que je vais « clopin-clopant le chemin de la vie : aujourd'hui, je n'ai de « force que dans le corps, demain, c'est Tesprit qui triomphe; « un autre jour, tous deux tombent dans un même afEaisse- « ment. L'amour vient encore quelquefois s'ajouter à ma fai- < blesse; quand son flambeau s'allume, celui de la philo^phie

s'éteint; mais avec quels regrets, quelle impatience j'attends

• qu'il se rallume 1 Avec quel transport je retourne à ces jouis- « sances que je préfèie à toutes les autres, parce qu'elles sont « les plus douces, les plus durables, et qu'elles ont pour objet « les plus belles passions qui puissent échauffer le coeur de

* l'homme : l'amitié, la contemplation de la nature, le bien de « la nature, le bien de la société ! Sans doute Adam dans son

(1) Pour cette excellente comédie de Fabre d'Eglantine, jouée au théâtre Français en 1791, nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage d'Etienne et Martainville (tome l*^, pages 1"! à 86) et à la fine étude de M. Hippoiyte Lucas {Histoire du théâtre Français, tome II, pages 144 à 147).

innocence avait tous ce$ biens, et c'est Eve qui les lui ravit ! Avec quel plaisir alors je pense que vous êtes mon ami, que je fais partie d'un peuple qui cherche la justice et les lois 1 0 quel regard enivré je jette sur la nature entière ! V Amour est au fond du tableau, je vois croître ses ailes ; mais je jure que pour cette fois il n'approchera pas. Si j'aime le flambeau qu'il tient d'une main, je crains Véteignoir qu'il tient dans l'autre... > Ils étaient tous sensibles^ ils en étaient fous, comme le remarque Diderot, même en condamnant, môme en frappant, même en exécutant. Robespierre ne dit-il pas, le 16 janvier 1793 : « Je suis inflexible pour les oppresseurs, parce que je suis compatissant pour les opprimés. > Et le rédacteur de la Gazette nationale, après avoir raconté Texécution de Louis XYI, n'écrit-il pas : < Laissons Louis sous le crêpe... {Crêpe est sans • doute ici à la place de chaux.) Il appartient désormais k « l'Histoire. Une victime de la loi a quelque chose de sacré « pour l'homme moral et sensible !... >

N'est-ce pas là de l'hypocrisie au premier chef et n'aurait-il pas mieux valu couvrir les victimes d'injures et d'outrages que de parler d'une sensibilité qui aurait fait horreur à J.-J. Rousseau lui-même!... On conçoit encore qu'on puisse frapper au nom d'une loi draconienne, mais au nom de la sensibilité ! Cela dépasse toute idée. Très-certainement les gens qui se servaient de ce mot n'en voulaient plus connaître ou n'en connaissaient plus la portée.

Ainsi à la fête civique, célébrée le 21 octobre 1793, le jour de l'inauguration des bustes de Lepelletier et de Marat, le citoyen Legrand, membre de la section de la Cité, fait un long discours en l'honneur des martyrs. Nous y trouvons cette phrase : < Ils le savaient trop bien, les monstres qui affec- « taîent de déchirer en public l'Ami du peuple, que son

980 LR THÉATBK OB UL RiTOLUTIOir.

c AmeéUit 1$ foyer de la iêmibiUlê la pkà txfmmt,, {l),* Mm qa'inporte t ils sont sensibles et* Vertoâox. fls le disent, ety ehose ctiriease, ils le croient; ils le ebinleat, 'Éoottesoette dîansondaiis'lapitee c^AJfcmf/fOM.» (I):

'< Républicains purs eft sensibles ' ' « ï)onnons rexempïe-à nos neTïBQx..* . . , '. V'JPonr ôtre&januds invincibles

« Soyons k jamais vertaenx t «,Par on effort bien légitime

< Faisons la chasse aux ennemis»

< Mais pour les traîtres endurcis

' » Rien ne peut excuser leur -ârime. *

Et' celle-ci dans < les Épretwes du ripiéUedm » (3j :

« Je suis humain, je suis^ sensible, « La haine fatigue mon cœur; ' '::^'' ^ « Vols-je un traître, je suis terrible.;, « '" « A son aspect, j'entre en fureur I *

La même ftveur patriotique emporte le doux* Benjamin contre les prêtres, les nobles et les Vendéens dans la JMse de Chokt (4).

BENJAMIN {sur Vair de la Marseillaise).

* Oui, je sens au seul nom de prêtre, « Je sens tout mon sang bouillonner.

« En est-il qui ne soit un traître

* Que l'on ne doive exterminer ? (his « Par eux seuls, l'affreuse discorde

« Sur nous fait briller ses flambeaux : « Elle entraîne sous ses drapeaux

* L'horrible fanatique horde t

(l) Rapprochez cet éloge de la lettre de Charlotte Gorday à Barbaroai où elle dit de Marat : « C'était une bête féroce qai allait dérorer.le reste « de la France par le fea de la guerre civile ! Grâce aa ciel, il n'était pas « ué Français ! »

(3) Juillet 1794.

(4) 18 nov. 1794.

< Main basse, citoyens I d'un saint zèle armez-vous !

< Frappons : que ce vil sang ruisselle sous nos coups ! »

Sa sœur Thérèse le regarde et dit avec sensibilité :

« 0 malheurs de la guerre 1 quelle métamorphose dans un

< cœur si sensible ! >

Les gendarmes qui conduisaient les condamnés à Téchafaud éprouvent à leur tour les atteintes de la sensibilité (i). On lear apprend la chute de Robespierre. Ils se mettent alors à chanter :

< Que la Justice nous éclaire « Pour terrasser les factions.

< Surtout gardons-nous de faire

« De nouvelles proscriptions î... »

Un autre gendarme, ému, donne les meilleures raisoÉt» U obéissait à ses supérieurs :

« J'ai des remords, je le sens bien... cependant mes inten* < lions ont toujours été bonnes... >, et le voilà qui chante à son- tour :

« Quel était donc l'aveuglement

< Sous ce régime horrible ?

« Qu'il fallait paraître méchant « Avec un cœur sensible î...

< Périsse à jamais détesté « L'ami du terrorisme !

« Ah! je sens que l'humanité « Tient au patriotisme, (bis) »

Ces gendarmes devaient être mariés, car les célibataires n'avaient pas le droit d'invoquer la sensibilité. Dans la comédie de la citoyenne Villeneuve « le Véritable Ami des Lois » (2), jouée en 1795 sur le théâtre des Sans-Culottes, l'ami des lois, Dolmon, dit à un jeune homme :

(i) Paul et Philippe, comédie de Puységur, représentée le 16 afril 1795, au Vaadeville.

(2) A Paris, chez Barba, an m.

« Qui VOUS force à rester célibataire ? c'est nn état qui con « traintia nature et répngne à rhomme sensible 1... >

Et cependant le Vieux Célibataire (i) de GoUin d'Harleville, qui ne peut résister aux caresses des enfants de son concierge ii Georges, entend sa gouvernante Evrard s'écrier :

« Je me dis quelquefois : Monsieur est bon, sensible ;

« S'il a tant d'amitié pour les enfans d'autmi,

« Qu'il aurait donc d'amour pour des enfans à lui (i ! »

L'auteur de < Julie ou la Religieuse de Nîmes > (2), drame historique en un acte, croit nécessaire de nous avertir qu'il a pleuré en écrivant cette pièce :

< Ames sensibles, gémissez sur le sort de cette malhenrense « amante et rendez-moi les pleurs que j'ai versés en écrivant « son histoire t... »

Jusqu'au général Bemadotte qui s'en mêle 1 II écrit en effet au Directoire, en 1797, au nom de sa 3* division :

< La Constitution républicaine semble menacée ! Il répugne « à nos âmes sensibles et généreuses de le croire 1... •

Les adminislrateuu de police préviennent les directeurs, le 1*^' vendémiaire an VII (22 septembre 1798), de la snppression d'un spectacle. « Nous avons, disent-ils, fait supprimer te « Combat de taureaux, jeu cruel, qui n'était propre qu'à « émousser la sensibilité, mère de toutes les vertus républi- « caines I... »

Dans un journal, le Bulletin littéraire (de Tan VIII), nous lisons à propos d'un article dramatique, sous la signature de David :

« La femme est un être qui se modifie selon les mœurs,

(1) Charmante comédie représentée en 1792 par les Comédiens français. Les pièces les plus connues de Collin d'IIarlo ville sont l'Inconstant (1786), l'Optimiste (1788), les Châteaux en Espagne (1789), Jlf. de Crac (1791).

(2) A Paris, chez Dupont, an iv.

« les Icm et les circonstances. Elle avait dans son âme le

< germe du courage : une circonstance Ta développé. La sen- « sibilité, cette qualité précieuse que les femmes possèdent au

< degré suprême, est ce germe fécond. C'est elle qui produit

< ces talents enchanteurs, ces sublimes vertus, ces prodiges

< lie dévouement et d'amour, dont les femmes nous ont donné

< tant d'exemples :

< La sensihilitè fait tout notre génies a dit un poète (1)

< qui certes en avait... »

Pour appuyer cette affirmation, dans SoTphromme ou laReconnaissance, opéra de Demoustier, Sophronime amène sa femme Baltide sur le tombeau de leur bienfaiteur Alcime^ et sûr d'exprimer la pensée de Baltide, il s'écrie :

« Quand la tombe de l'homme sensible est couverte des

< heureux qu'il a faits, quel héros peut s'enorgueillir d'un aussi « beau mausolée?... >

Enfin le citoyen Vieillard de jBoismartin dédie solennellement son Théramène ou Athènes sauvée (2), tragédie en cinq actes^ < AUX âmes vertueuses et sensibles » , car la sensibilité ne marche pas sans la vertu.

Aussi dans Rose et Picard ou la suite de l'Optimiste, comédie en un acte et en vers (3) de Collîn d'Harleville, le poète fait'il dire au moraliste Morinval qui déclame contre les actions basses et les calculs ténébreux :

€ Et tout cela pourquoi ? C'est qu'on n'a point de mœurs î « C'est que tout a changé, tout, excepté les hommes, « Et que nous-mème enfin, oui tous tant que nous sommes, « Ne semblons pas encore assez bien convaincus ■ Qu'on n'est Républicain qu'à force de vertus ! »

;i) Piron.

A Paris, chez Pranll, an m.

(2) A Saint-Lô, chez Somont, an v.

âl.

LK THAaTBB de la a^TOLUTION.

L'optimiste Afaihoii loi répond qu'on rfeliflora sott rtve, qoand on aora chassé les tyrans et les traîtres, etc.:

« Lorsqn'enfln noos s^ons chez nons une fois maîtres, • < Des saintes lois le r^ae alors s'aflèrmira. . « Les mœnrs y répondront et Ton reconnaîtra « Que notre Répiû)llc[ae9 heureuse et triomphante, « A les vertus pour'bases et même les enfante ! »

le pessimiste -Morinval apprend tout à coup que le fib d'Agathon s'est battu comme un lion et qu'il a cadié ses exploits à son père. Ce trait superbe le transporte :

< D^ vrai Républicain, tel est le caractère, « Bon Als, bon citoyen, bon ^poux, bon ami,

< U n'est ni vertueux ni sensible à demi I... »

On retrouve- la même pensée dans le vaudeville «la Chouant o» ïa>RipubUcam$de MalestraU* (i). Les chonaiii surprennent la citoyenne Floch et lui demandent en désignant sa maison :

< Eh bien, y a^t-il quelque chose à pilier ici ?

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