TROISIEME PARTIE
LES GRIXS ET LES RO.WAINS.
Les Grecs et les Romains ont joué un grand rôle dans la Révolation. Prenez n'importe quel discours, lisez n'imporle quelle proclamation, ouvrez au hasard un journal, feuilletez un pamphlet, vous y trouverez quatre-vingt-dix fois sur cent des allusions directes à l'expulsion des Tarquin, à la mort de César, à l'héroïsme de Brutus, à l'inflexibilité de Lycurgue, à la sagesse de Solon, au dévouement de Gynégire, à la conspiration de Catilina, au supplice de Manlius, à la rigidité de Marins^ à la folie de Xerxès, au sacrifice de Léonidas, à la condamnation d'Aristide, au jugement de Socrate... Vous y verrez mélangés dans une sorte d'olla-podrida ou de pot-pourri gigantesque l'hydre de Lerne, le rocher de Sisyphe, la poche Tarpéienne, Gaton, Pyrrhus, Philippe, Fabricius, Périclès, le Hubicon, Thémistocle, le Gapitoie, Goriolan et Gincinnatus!... Tout le monde cite alors un auteur grec ou un auteur romain, souvent les deux à la fois. Ghacun veut prouver qu'il
connaît ses classiques. II y a mienx. On les met en action. Dans les lettres, à la tribune, dans le costume, dans les arts, partout on copie les Grecs et les Romains. Au salon de 1789 révénement du jour est le tableau de David, les deux fik de Brutus, Vien, Lagrenée, Vincent et autres consacrent leur talent à la reproduction de faits historiques empruntés à Thistoire {grecque ou à l'histoire romaine. On prend des allures tragiques, on déclame, on pose. C'est ce qui s'appelle allier le civisme à la sensibilité :
« Saisissez Thomme dès sa naissance pour le conduire à la « vertu par Tadipiration des grandes choses et Tenthou- « siasme qu'elles inspirent... Ce sont ces tableaux^ animés et « touchans qui laissent des impressions profondes, qui élèvent « l'âme, qui agrandissent le génie, qui électrisent tour à tov « le civisme et la sensibilité : le civisme, principe sublime « de l'abnégation de soi-même! la sensibilité, source inépni* • sable de tous les pcnchans affectueux et sociables (i). »
Avec le civisme, la vertu el la sensibilité, la rhétorique est à Tordre du jour. On s'exprime dans un langage pompeux et l'on invoque solennellement les anciens. Chaque oratenr, chaque écrivain est un pédant. Le moindre exploit crée un Brutus, un Scipion, un Socrate. Les tyrans sont traités de Néron, de Caligula, de Vitellius. Les reines sont appelées Messaline ou Agrippine; les courtisans Narcisse, et Tigellin ; les femmes légères Laïs et Aspasie.., (2).Les orateus
(1) Rapport de Billaod-VareDnes à la Convention, an nom da Conile de Salut public, le 1*^'' floréal an ii (20 avril 1794).
Le sensible Billaud-Varennes était un ancien oratorien, qui présida au massacres de septembre, fit envoyer Marie-Antoinette an tribunal rérolttionnaire et mit li Terreur à l'ordre du jour. Le l*"" avril 1795, il fui déporté et mourut à Port-au-Prince.
(2) « Les généraux et les ci-devant princes de l'Eglise furent nommés M •' culbutés par cette nouvelle Aspasie... » (Acte d'accusation contre Jeanne Vaubernier, femme Dubarry, par Antoine-Quentin Fouquier-Tin ville.)
de carrefours^ qui se décernent le titre de tribuns, font frémir la fonle avec des phrases de ce genre :
< La superstition, remuant le limon impur des marais de la • Vendée, réalisait dans les départements maritimes de VOuest « la fable de Gédon, et quelque nouveau César croyait d^d « toucher au dénouement en voyant la France déchirer, comme « Coton, ses entrailles de ses propres mains /... >
Cette forme emphatique» « bien loin de unir avec l'ancien < régime» est le moule d'où sortent tous les discours, tous les « écrits jusqu'aux phrases et au vocabulaire de la Révolu- « lion » (i). Le théâtre n'échappe pas à cette mank. C'est lui qui l'a, pour ainsi dire^ inculquée aux esprits, depuis le grand Corneille avec ses héros discoureurs et ses héroïnes éloquentes,
« Parcoures les innombrables tragédies dont Grimm et Collé nous donnent l'extrait mortuaire, même les bonnes piÂces de Voltaire et de Crébillon, plus tard celles des auteurs qui ont eu la vogue, Du Belloy, La Harpe, Ducis, Marie Chénier. Éloquence, art, situation, beaux vers, tout y est, excepté des hommes. Les personnages ne sont que des mannequins bien appris et le plus souvent des trompettes par lesquels l'âuteur lance au public ses déclamations. Grecs, Romains, Chevaliers du moyen-Age, Turcs, Arabes, Péruviens, Guèbres, Byzantins, ils ont tous la môme mécanique à tirades. Et le public ne s'en étonne pas; il n'a pas le sentiment historique... On ne voit dans l'homme qu'une raison raisonnante, la même en tout temps, la même en tout lieu (2). > Aussi le théâtre abuse-t-il des tragédies grecques ou ro-
(i) H^Tatie, Originet de la Frauec cantmpormMe, tome !*'• (tage 341. (2) n. IHd., pages 258. 259.
luaines. Marie-Joseph Ghénier écrit Caius Chracchus et Timoléon ; Laya Une journée du Jeune iVi^ron ; Antoine- Vincent Amault Marius d Mintumes, Lucrèce, Horatius Coclh ; Lafond la Mort d*Hercule ; Gabriel Legouvé te Mort d'Ahely QtttntM Fabius, Épicharis et Néron ou Conspiration pour la liberté, Étéocle ; Népomucène Lemercier Agamemnon, Ophis ; Raynouard Caton d'Utique ; Luce de Lancival Mucius Sccmola] h comtesse de Salm (Constance Pipelet de Leury) snniommée par M.-J. Chénier < la Mnse de la Raison * Topera de Saph; C.-J. Trouvé Pausanias ; Sanchamau les Bécemvvrs ; La Harpe Virginie ; Hoffmann Callias ; le Cousin Jacques (Beflfroy de Reigfny) Tùute la Grèce ou Ce que peut la liberté; Guillard MV tiade à Marathon; Collot d'Herbois, le Procès de Socrate... (1).
Nous nous proposons de jeter un coup d'oeil rapide m quelques-unes de ces pièces et nous y recoAnaltrons la forme et le langage dont la Révolution a affecté de se servir.
Dans Apelle et Campaspe (2), opéra d'Ëler, Alexandre le Grand qui avait ordonné à Apelle de faire le portrait de sa favorite Campaspe apprend que le peintre est amoureux du modèle. Sur le conseil d'Ëphestion, il unit les deux amants, tandis que le chœur chante ainsi sa grandeur d'âme :
« S*il est beau d'être l'effroi du monde « Il est doux d'en être l'amour î... »
Églator soulève le peuple de Cyrène contre le tyran Énarus (3). Il rétablit la République en s'écriant :
(l) Avant de chanter les Grecs, Collot d'Herbois avait célébré les princes
français dans ces vers :
« Comme aujourd'hui que, dans cent ans encore, « Nos enfants chantent le refrain »< De tout ce qu'un Français adore :
« Le Roi, la Reine et le Dauphin ! » (i) Représenté snr le théâtre de la République et des Arts le 24 messidor an VI (12 juillet 1798).
(3) Arétaphile ou la Révolution de Cyrène^ tragédie de Ronsin, 'représentée le ^23 juin 1792 sur le théâtre de la rue de Louvois.
« Les dieux nous-ont montré que le crime s*expie, « Mais ils ne sont jamais plus justes et plus grands ' Que lorsqu'ils sont armés pour punir les tyrans !... »
Callias (1) sacrifie son fils à la Patrie. On lui apporte le cadavre du jeune héros. < Il le regarde, s'attendrit, et se contraint. Il pose un genou en terre :
« 0 Nature, tais-toi. Grand Dieu, je vous rends grâce. < Mon fils nous a sauvés, je bénirai sa mort... * Tendre père, je dois m'attendrir sur son sort.
(Il se relève à ce vers.) € Magistrat, citoyen, je chanterai sa gloire I... »
La pièce < Toute la Grèce ou Ce que peut la liberté > (2) est dédiée par ses auteurs à la Convention nationale, à la Commune de Paris, à la section de Guillaume Tell !...£' est l'histoire du général macédonien Démarate qui abandonne Philippe pour se ranger du côté des Athéniens. Les phalanges défilaient sur la scène dans Tordre suivant et avec des insignes patriotiques.
Le contingent d'Athènes portait sur son drapeau cette inscription : Vive la République ;
Le contingent de Lacédémone : La liberté ou la mort ;
Le contingent de Corinthe : Ordre et discipline ;
Le contingent de Delphes : Haine aux tyrans t
Col lot d'Herbois, dans la préface du Procès de Socrate ou le Régime de l'ancien temps (3), comédie en trois actes et en prose^ adresse sa préface à Voltaire :
< Voltaire, si tu vivais, quel ascendant ne donnerais-tu ( pas à la scène française, aujourd'hui qu'elle est dégagée
(1) Callias ou Nature et ^Patrie, drame hëroïqne d'Hoffmann et Grëtry,' fcprésenié le 18 septembre 1794 sur le théâtre de l' Opéra-Comique na-* tional.
(2) Episode cîTîqae du Cousin Jacques et de Lemoyne. A Paris, chez FrouUé, an ii.
(3) Représentée le 9 novembre 1790 sur le théâtre de Monsieur.
dç son ancien esclavage!... Jeunes *aateiin, à qui ce grand homme a légnë ses pinceaux, c'est à vof» de consacrer les principes si longtemps oubliés des mœnrs, de civisme et de la liberté snr tous nos théâtres. J'observerai que les entrepreneurs de celai de ll^nsieur ont mérité d'être distingués par leur empressement à faire représenter des ouvrages patriotiques... >
La façon dont Gollot d'Herbois fait accuser Soerite rappelle assez celle du tribunal révolutionnaire :