‹ Le théâtre de Monte-CarloChapitre 10 sur 19 · LES GRANDES VOUSSURES PEINTES · texte numérisé non relu

LES GRANDES VOUSSURES PEINTES

LES quatre grandes voussures du plafond de la salle sont ornées de peintures dues aux pinceaux de MM. G. Boulanger, Lix, Feyen- Perrin, G. Clairin.

La composition de M. G. Boulanger est intitulée : la Musique ; elle occupe la voussure située au-dessus de l'ouverture de la scène. Le chef d'orchestre de cette composition, celui dont le regard s'élance vers le ciel et qui commande aux archets, aux trompettes, aux lyres et aux harpes, est une grande femme aux ailes éployées, bien cambrée, aux cheveux roux et à la tunique blanche. Elle agite dans sa main un sistre.

Auprès d'elle, se tiennent, debout, deux jeunes filles en blanc, au regard alangui, faisant chanter l'âme de leurs violons. En opposition à ces deux

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charmantes enfants, voici un joueur de flûte tou de noir habillé, très habile artiste sans doute mais ayant des cheveux un peu trop rouges e par trop ébouriffés.

Sur la gauche, on distingue dans les hauteur: de la voussure, un grand orgue devant lequel es assis, vu de dos^ un Cimarosa quelconque, ave( le coup de vent de l'inspiration dans la chevelure

Tout à fait dans l'angle;, un nègre vêtu de rose tape sur un tambourin. Devant lui, et forman un groupe bien composé, on remarque trois tubi cines soufflant dans leurs trompettes comme ceu: qu'on voit dans un bas-relief de l'arc de Constantin, puis deux joueurs de contre-basse habillé; de longues robes dans les tons orange et jaune d( soufre comme ceux qu'on aperçoit dans les toile; de Vèronèse, et puis enfin un joueur de cor, soufflant à pleins poumons et comme on n'en voii plus.

> A la droite de la figure ailée se présente, vue de dos et dans un raccourci plein de hardiesse, une autre violoniste, toute seule reléguée : c'est h soHste de l'endroit.

La partie la plus remarquable de cette composition est celle où G. Boulanger a peint trois superbes harpistes ; deux d'entre elles portent une

longue tunique blanche ; quant à l'autre, elle est vêtue d'une ample robe rose qui fait une tache de couleur réjouissante à l'œil. Le grand transport musical, l'illuminisme de l'harmonie convulsent les traits de notre musicienne ; le feu de ses regards, la mâle énergie de son mouvement, la ligne fièrement jetée de sa grande crinière noire , lui donnent une véritable personnalité d'art et de sentiment.

Très à l'écart, dans les toufies de fleurs, parmi les roses tremières et les pivoines pourprées, un jeune berger de l'antique Grèce module sur la flûte ses inspirations champêtres.

La peinture de M. G. Boulanger est celle d'un praticien exercé, connaissant toutes les ressources de la palette, toutes les règles de la composition, sachant d'avance ce qu'il faut faire pour avoir des masses équivalentes sans être identiquement symétriques. Sa peinture est celle d'un homme qui va à coup sûr, ne laissant rien à l'imprévu, au hasard de l'exécution ou à l'inspiration du dernier moment. Sa composition a été étudiée, élaborée et parachevée sous la lumière égale de son atelier; c'est à peine s'il a donné quelques coups de brosse sur les nuages gris de son ciel, une fois que sa toile a été ajustée définitivement à la voussure qui devait la recevoir.

La composition de M. Lix qui occupe la voussure de droite quand on regarde la scène est intitulée : la Comédie. Ce titre est-il bien celui qui convient au sujet tel qu'il est représenté ? Ne serait-ce pas plutôt la Poésie antique ou mythologique ?

Au centre de la composition se trouve, assis, un jeune poète aux cheveux bien frisés, à la barbe bien peignée, vêtu d'une tunique dans les tons jaune safran, et ayant sur les genoux, jeté très à l'improviste, un manteau dans les tons rosâtres. Il est là, bien tranquille, la main droite en l'air, tenant une plume ou un stylet, et appuyant la main gauche sur une sorte de table de la loi comme celle de Moïse, où il va inscrire les belles choses que lui dictera la grande fille à demi-nue qui agite un masque au-dessus de sa tète. Deux autres jolies filles^ présentent des couronnes à cet heureux littérateur.

Aux pieds de la figure centrale, on remarque une femme aux cheveux blonds, aussi dévêtue qu'il est permis de l'être quand on paraît devant le high-hfe des voyageurs des quatre parties du monde. Est-ce Vénus ? Est-ce une nymphe ? Estce une rivière ou une simple source dont les eaux ont coulé en cascades à travers plus d'un rocher ?

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C'est peut-être la Vérité? La tête peinte d'une façon remarquable, les tonalités de la chair et celles de la chevelure s'harmonisent parfaitement ; pourquoi faut-il que l'expression de cette tête, si finement étudiée, soit en désaccord avec le milieu où elle est.

Nous ferons presque le même reproche à cette grosse bacchante, au chignon frisotté, qui se trouve dans le voisinage. L'exécution picturale de cette ligure en fait, pourtant, le meilleur morceau de la peinture de M. Lix. Les nus sont bien étudiés, savamment dessinés et la torsion bacchanalesque de cette femme vautrée est celle d'une vraie bacchante, mais bacchante toute moderne, trop moderne même, égarée dans une assemblée de dieux et de déesses.

Sur la gauche de cette voussure apparaissent à la suite les uns des autres : d'abord la bonne dame Renommée embouchant la double trompette qui va jeter, aux quatre coins de la salle et du monde entier, les louanges du monsieur assis dans le milieu de la composition ; ensuite un jeune berger, Daphnis ou Lycas, se donnant le plaisir de flûter dans ses pipeaux, le ventre appuyé sur l'herbe, et puis Junon et son paon, et puis les Furies, et Midas dans un petit coin.

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Voici pour le côté gauche de la composition, passons à droite.

Une fort jolie personne, qui a eu le bon esprit de laisser tomber sa robe sur ses genoux, se profile gracieusement et cause pourtant une peur terrible à un groupe de poupons joufflus qui se cachent dans des touffes de fleurs. Ils ont peur, les pauvrets, et je le crois bien : cette aimable fille n'a-t-elle pas eu l'idée d'acheter un masque de carnaval qu'elle présente aux marmousets.

Puis, viennent deux groupes d'amoureux : le premier valse sur l'herbe fleurie, l'autre se repose à l'ombre des orangers et n'a pas l'air de trop se déplaire en cet endroit, où l'Amour, un hardi gamin, à la peau bistrée, tire de l'arc avec aisance.

Toute cette composition se dessine sur un fond de ciel bleu et sur une mer bleue, où se jouent les Tritons et les Naïades, toute la gent maritime et fluviale de l'ancienne mythologie. J'ai cru même distinguer, dans cette foule de grands personnages de petite importance, le vieux Silène sur son âne, Bacchus, le dieu Pan et toute la ribambelle des Œgipans.

La voussure qui est dans le fond de la salle, c'està-dire, celle faisant face à la composition de M. G. Boulanger, est décorée d'une peinture de M. Feyen-

Perrin. Le Chant, tel est le sujet que l'artiste était chargé de traiter.

La nature mélancoliquement poétique de M. Feyen-Perrin a été tourmentée par l'idée de faire du style, et du grand style. Il aurait pu rassembler, dans son panneau, toutes les phases de l'art du Chant, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, depuis la première mélodie du Paradis terrestre jusqu'à la dernière chansonnette de nos théâtres de î:renre : il aurait pu faire passer devant nos yeux les images si diverses et si intéressantes des Aèdes, des Trouvères, des Troubadours ^ pour arriver jusqu'à la Malibran ou à la Patti; nous faire assister aux incantations des grands prêtres, aux mélopées des fêtes religieuses, à l'exaltation des clameurs patriotiques ; quand il avait à faire revivre les choristes des fêtes païennes, ceux des hymnes chrétiens ou ceux de la Marseillaise-, quand il pouvait nous montrer Ophélie chantant la romance du Saule, Don Juan donnant une sérénade. Chérubin bagayant sa plainte auprès de sa marraine, il s'est isolé volontairement dans l'antiquité et dans la représentation d'un sujet plein de grandeur, il est vrai, mais d'autant plus difficile à faire valoir que pour résurrectionner les Lazare, il faudrait, presque, être un dieu de la peinture.

« Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui ? Serait-ce un habitant de l'empire céleste ? Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste Pend une lyre informe, et les sons de sa voix Emeuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois. »

Tel est celui qu'André Chénier choisissait jadis pour le sujet d'une de ses plus belles pièces de vers, tel est celui que M. Feyen-Perrin a osé reproduire après les maîtres de la poésie et ceux de la peinture. Homère, cette figure, dont la grandeur est d'autant plus immense qu'elle se perd dans la nuit des temps et dans l'archaïsme d'un art qu'on ne saurait faire revivre, était propre à tenter les forces d'un artiste de la valeur de M. Feyen-Perrin; mais, était-ce bien le lieu de venir mettre en scène cette radieuse expression des vieilles traditions poétiques ? Dans une salle de cours publics, dans une académie de belles-lettres, dans un Conservatoire de musique où l'on ne doit entendre que les œuvres des grands compositeurs, Homère eût été encore à sa place, et nous n'aurions point cherché à troubler les sons de sa lyre en rappelant que depuis lui, on chante en s'accompagnant sur le piano. Mais dans une salle de casino où l'opérette d'Offenbach coudoie à chaque instant les valses de Strauss, dans une salle où le public vient surtout

pour s'amuser, était-ce bien là l'endroit qu'il fallait choisir pour faire revivre dans une nouvelle apothéose le chantre de l'Iliade et de l'Odyssée ?

Le sujet étant donné, étant fait et point à refaire, nous devons avouer, malgré toutes nos observations antérieures, que l'œuvre de M. Feyen-Perrin est Tœuvre d'un peintre de race. Son Homère n'a rien de commun avec les mendiants en tunique de Girodet, avec l'Homère du plafond de M. Ingres; il ne chante pas les grands combats, les rudes mêlées, les liesses de Jupiter et les dieux de l'Olympe; ce ne sont pas les dénombrements des phalanges grecques ou troyennes qui passent sur ses lèvres. C'est un Homère plaintif, ayant plutôt l'air d'un Anchise exhalant à la face du ciel les grandes douleurs de l'homme vaincu : la cité est tombée au pouvoir de l'ennemi superbe, la flamme a détruit la magnificence de ses m.onuments, le fer a frappé ses jeunes et beaux enfants, toute son espérance s'est évanouie, et lui, vieux, proscrit, errant, sans accuser Zeus, il profère ses poignantes lamentations.

M. Feyen-Perrin est de Lorraine, lorrain il est resté en traitant ce sujet d'un autre âge, et il a fait revivre sous des formes antiques les préoccupations de son âme et l'expression de récentes dou-

leurs. C'est toujours le Printemps de 1872 qui réapparaît sous son pinceau.

La composition du sujet est simple et bien coordonnée, les groupes harmonieusement agencés. La couleur est peut-être un peu grise par opposition aux tons avoisinants ; elle a cette distinction qui ne s'acquiert ni par l'étude, ni par le travail, mais qui est bien un don de nature. Sur l'horizon, découpé de montagnes bleucâtres, se dessine un paysage parsemé de grands arbres aux branches élégamment contournées. De rares fleurettes émaillent de tons discrets les verdures un peu blanchâtres de l'herbe, on dirait que le pinceau de Corot a passé par là. Au centre, Homère, à demi-nu, le corps nerveux, émacié comme celui d'un anachorète ayant longtemps jeûné, et n'aj^ant vécu que de poésie et d'eau claire. Tout à l'entour, une assistance d'auditeurs de tous les âges et des deux sexes : les uns sont étendus à terre, les autres sont assis et quelques autres debout. Ceux-ci sont de blancs vieillards à la longue chevelure, à la barbe patriarcale, ceux-là sont de jeunes bergers, au corps gracile et élégant de forme ; celles-ci sont de brunes amoureuses écoutant avec passion les chants du poète divin ; celles-là sont de blondes enfants rieuses, aimant l'harmonie et les beaux vers, et pensant

peut-être tout bas, que la voix du berger Daphnis va plus droit au cœur que les lamentations du vieil aveugle.

Si cette composition n'a pas le brio éclatant de ses voisines, la fantaisie à outrance qu'il aurait fallu dans une peinture ornant la salle d'un casino, nous pouvons affirmer qu'elle est une grande page artistique, traitée avec un style noble et pur. Si le vulgaire n'en est point charmé, les délicats, du moins, et les amis de la vraie et bonne peinture l'apprécieront pleinement.

La voussure de gauche est ornée d'une peinture de M. Clairin dont le jeune talent est célèbre déjà, parmi les jeunes et parmi les vieux. Il a eu l'heureuse chance d'avoir pour émule de ses travaux et confident de ses pensées, Henri Regnault, le fougueux artiste qui a peint le général Prim, la Salomé et une exécution à Tanger. De la vie en commun, de l'échange réciproque des pensées d'art, de poésie , des conseils mutuels sur les fa çons de s'y prendre pour faire une œuvre, pour peindre de telle ou telle manière, des amicales critiques dont on est prodigue entre camarades, de cette électricité intellectuelle qui se propage d'un cerveau à un autre cerveau semblablement formé, il est résulté l'expension de deux talents sinon si-

milaires en toutes choses, sinon équivalents dans la production, du moins formés l'un sur l'autre, et, par conséquent^ liés entre eux d'un lien indissoluble qui pourrait faire accuser de plagiat celui des deux artistes pour lequel la trompette de la Renommée a sonné en second. Henri Regnault est apparu comme une manifestation éclatante de ce que peut faire une individualité dans les arts. Elevé aux bancs de l'école classique, ou plutôt pseudo- classique, ce qui est encore pis, il a su s'affranchir, se niontrer lui-même, renverser les routines, et passer par le grand prix de Rome, en dépassant ses maîtres. Il mourut dans la fleur de l'câge, il eut pour lui la chance glorieuse des morts patriotiques ; une légende prit naissance autour de son nom, et on pleura sur la tombe de ce jeune et illustre artiste pour ceux qui sont morts au même champ d'honneur et dont les noms ne seront jamais inscrits au temple de Mémoire, le temps et les heures leur ayant été refusés pour devenir célèbres.

Lorsque M. Clairin exposa aux Salons annuels, ses toiles d'une coloration puissante, intenses de lumière, hardies de dessin, faites pour émerveiller l'œil de tous ceux qui ont un tempérament de coloriste, faites pour tous ceux qui sont fanatiques de la libre expression de l'individualisme dans les

arts, un mot fut prononcé, un mot terrible s'il en fût pour un artiste convaincu de lui-même, ennemi né de la routine , franc du collier et du pinceau : les critiques d'art, dirent les uns tout bas, prononcèrent les autres tout haut : « Mais les tableaux de Clairin , c'est du Regnault ! »

La peinture de M. Clairin n'a de commun avec celle d'Henri Regnault, que les études communes qui ont existé entre ces deux intimes amis, que les préoccupations semblables qui ont soulevé leurs coeurs et agité leurs cerveaux pour l'indépendance de l'art.

Il existe une bonne manière de juger tous les hommes, et en particuHer ceux qui ont une force intellectuelle ; c'est d'étudier l'individu luimême, sa forme extérieure, sa manière d'être, enfin tout ce qui peut se manifester en dehors de lui.

Henri Regnault était un garçon fortement constitué, tout nerfs, tout fibres; c'était ce qu'on appelle un batailleur, un rageur, un homme d'éclats ; ayant la force d'un athlète, trapu, vig/Dureux^ et pouvant supporter à bras tendu le travail et le succès. Sa peinture ne se ressent-elle pas de ces qualités ? Dans son général Priai, ne retrouve-t-on pas toute cette furie et tout cet entrain qui animent

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Regnault lui-même ? Dans la Salomé, la figure hérissée de cheveux noirs et se détachant sur le jaune d'or intense de la draperie du fond, ne donnet-elle pas, à tous ceux qui ont connu l'artiste, un vague souvenir de sa physionomie ? Dans l'exécution à Tanger, dans ce bourreau à tunique rose qui fait voler la tête du patient sur les dalles de marbre en faisant couler des flots de sang noirâtre, dans cette formidable architecture mauresque pleine de caprices et d'arabesques dont les hardies découpures et les splendides colorations servent de fond et d'auréole en même temps à la figure de l'exécuteur, ne reconnaît-on pas les préoccupations incessantes du violent artiste qui affronta en héros et en enfant curieux de gloire et ivre de bravoure, les champs de bataille où il devait tomber.

M. Clairin a bien ce même entrain, cette même fantaisie artistique qui animaient Henri Regnault ; il a la hardiesse du regard comme lui, mais en plus que lui, il a la distinction et remplace la fiévreuse rudesse du pinceau de son ami par une sorte de finesse instinctive.

Signe particulier, comme il est inscrit au bas des passeports : Regnault peignait de la main gauche ; Clairin lui aussi est gaucher.

Voici bien des préambules pour en arriver à

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notre description de cette voussure du Casino de Monte-Carlo où M. Clairin a représente la Danse. Ceci était pourtant fort nécessaire : quatre œuvres, quatre grandes peintures décorent le plafond de ce théâtre et dans chacune d'elles on remarque des tendances d'art tellement différentes, qu'il faut vraiment avoir une philosophie toute particulière, si l'on se sent également empoigné et enlevé par les formes classiques de M. G. Boulanger, par les illustrations peintes par M, Lix, par les vaporeuses et poétiques inspirations en gamme grise de M. Feyen-Perrin, et l'audacieuse révolte de coloration, de composition et d'exécution qui se trouve dans la peinture de M. Clairin. M. G. Boulanger nous fait retirer notre chapeau, nous sommes pleins de respect pour cet exécutant des procédés classiques; quand nous passons devant M. Lix nous disons un amical bonjour à tous ces figurants de rOlympe que nous connaissons de vieille date, ce sont pour nous d'anciennes relations de collège dont les noms ont passé souvent dans nos pensums; devant M. Feyen-Perrin, au contraire, nous marchons tête nue, nous nous sentons pris d'une rêvasserie intime, il dilate en notre cœur la petite fibre sentimentale et émotionnée ; quand nous sommes en face de M. Clairin pour le coup nous

jetons notre chapeau en l'air, et nous voilà tout à fait émerveillés.

Enfin, en voici un qui s'est douté de ce que devait être une peinture de casino ; en voici un qui a marché comme il faut, et fait chanter la gamme de sa palette en accord avec celle de l'orchestre, et qui s'est mis à l'unisson avec l'architecte pour comprendre le miUeu dans lequel devait se produire son œuvre.

On danse là-dedans, on danse ! Il y a bien au miHeu de la composition un grand personnage, aux ailes d'une vaste envergure, comme ceux qui se précipitent en raccourci dans VHéliodorc d'Eugène Delacroix; c'est ce qu'on peut appeler la figure obligatoire, celle qui n'a d;; raison d'être que la place qu'elle occupe. A toutes choses en ce monde, il faut bien un chef, et à défaut de roi ou d'empereur il faut avoir un génie. M. Clairin a préféré le Génie et je ne lui chercherai pas noise. Les grandes draperies jaune orange dont il l'a revêtu, ces belles plumes où le bleu turquoise se marie au vert émeraude et dont il a empenné les ailes de son personnage, sont un véritable réveillon de couleurs. Il joue du violon comme un ange, ce génie là, il a de belles mains aristocratique^^, comme il est permis d'en avoir dans les régions

supérieures, et pour comble de bonheur il n'a aucun préjugé et fait danser tout le monde.

Aux sons de Tarchet magique les voici toutes ressuscitées les danses des anciens temps,, des vieux peuples de l'Orient et des antiques divinités. Elles dansent les Aimées nues, les Bayadères ; elles dansent les Bacchantes amoureuses d'Orphée ; dans les lueurs fantastiques des enfers dantesques et mythologiques, elles dansent, les ombres de Francesca et de Paolo, celles des Danaïdes et celle d'Eurydice.

Mais d'un autre côté, sous Téclat puissant de la, lumière électrique, le voici qui accourt, l'étincelant et moderne bataillon de danseuses d'opéra. De la gaze, du tulle, des paillettes, l'éclat des ors^ des fleurs artificielles, la chaterie des sourires, le feu brûlant et étudié des regards : tout est là. Ils sont tous présents les accessoires des danses de théâtre, et dans ces rieuses têtes^ aux formes charmantes, dans ces maillots roses où se dessinent les rondeurs calculées des mollets, nous reconnaissons bien, telle qu'elle est, l'armée victorieuse qui soulève la poussière des planches de l'Opéra. Elles sont là, dans tout leur éclat factice, ces belles papillonnes de larampe^ qui laissent, sous le charme, les verres de jumelles de leurs jeunes et vieux admirateurs.

C)4 hK THKATRE Ï)E MONTE-CAIU.O

Pauvres pigeons ! roucoulent-ils ou s'enfuientils à moitié plumés ? car les voici bien penauds, au bord du cadre. Pour sûr, ils ont été touchés, et préfèrent-ils aller au tir qui se trouve en face.

Dansez la cachucha, en avant les boléros ! Voici la danseuse espagnole, voilà Figaro, son vis-à-vis ! Allez-y les castagnettes ; de ci, de là, les friponneries des jupons troussés; faites voler les dentelles noires de la mantille, et montrez vos bas roses. Et toi, Contadina, brune Romaine, bien hanchée, pirouette et balance-toi nonchalante amoureuse !

Ohé Polichinelle ! Ohé Gille ! et vous la troupe des Arlequins, et vous toute la Comédie ItaHenne, vous êtes tous là ; tous vous revivez avec la gaieté de votre rire, avec le flamboiement de vos costumes bariolés ; vous fiiites partie de la grande sarabande des danseurs et aucun de vous n'a été oubHé : aucun; pas même toi, joH domino noir, femme aux vêtements de soie dont l'âme est probablement aussi noire que la pelisse que tu as sur le dos. Mais combien il est rose ton visage, combien il est sataniquement câlin ton sourire! Est-tu donc là pour danser? Je crois bien plutôt que tu t'y trouves pour faire danser les autres.

Tel est l'ensemble de la composition de M. Clairin ; il a mis en scène la Danse, sous toutes

ses formes^ à tous les âges, avec ses costumes les plus primitifs et les plus différents. Il nous montre, vue de dos et entièrement dévêtue, n'ayant pour toute parure que les chatoiements d'un foulard orange sur un casque de cheveux noirs, une admirable forme féminine qui aurait pu danser en compagnie de Phryné sur les plages de la Grèce; il nous montre l'Aimée aux séquins d'or, à la gorge rebondie, au ventre qui se tortionne sous les voiles de soie; et puis, comme le feu follet de ses rêves, émergeant d'une touffe de fleurs aux colorations tendres où les pâleurs des violets clairs se mélangent aux roses légèrement safranés , apparaît l'idéale figure, vue à mi-corps, de la plus gracieuse et de la plus souriante des apparitions terrestres. Le regard est magnétique, il a des tons d'algues marines, les cheveux sont légers comme un souffle du zéphyr : de grandes ailes de papillon bleu sont attachées aux épaules de cette déesse qui doit être la danseuse des ruisseaux mystérieux , celle qui s'en va, la nuit, valser au clair de lune, pour entraîner avec elle l'imprudent qui n'aura pas lu l'histoire d'Hylas.

Ces quatre grandes peintures de MM. Boulanger, Lix, Feyen-Perrin et Clairin sont, en définitive^ les œuvres d'art les plus importantes du théâtre

de Monte-Carlo, aussi bien par la valeur artistique de chacune d'elles, que par leurs proportions gran • dioses : à elles seules elles suffiraient à motiver la curiosité du public. Nous espérons qu'un jour, dans une monographie plus étendue que celle-ci sur l'œuvre de Ch. Garnier, on essaiera de reproduire et de propager par la gravure l'ensemble de ces belles peintures.

En achevant cette description , nous rendons hommage à l'architecte qui, cette fois, a su trouver un emplacement favorable pour des peintures plafonnantes. Dans combien d'édifices anciens et modernes , que nous pourrions citer, n'est-on pas obligé de se donner le torticolis pour admirer des œuvres de grands maîtres ! heureux encore est-on lorsqu'elles ne sont pas reléguées dans des coins obscurs. Ici tout a été sagement étudié : la courbe des voussures qui n'est pas trop exagérée, leurs dimensions, celles des figures qu'on y a peintes, la dispositions des lustres qui n'entravent, ni par leur lumière, ni par les cordes auxquelles ils sont attachés, les regards du spectateur.

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