LA DECORATION DES FAÇADES LATERALES 4J
Quand on entre sous la voûte qui conduit à l'escalier de la salle, on se trouve dans un vestibule de chaque côté duquel vous attendent deux magnifiques esclaves : ce sont des lampadaires sculptés par M. Chabaud qui a multiplié, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du bâtiment^ les motifs de décoration.
Ce n'était pas chose aisée que de faire des torchères différant de celles que nous retrouvons chez tous les fabricants de bronzes, avec leurs figures souriantes et béatifiées, leurs jupes aux plis méthodiquement froissés et leur pose maladroite. Nous avions assez des nymphes se tortillant sous les flammes, des négrillons aux yeux d'émail, avec un turban éclatant, des boucles d'oreille, un anneau d'or passé dans le nez.
M. F. Chabaud dont l'atelier provisoire était établi à la poterie artistique de Monte-Carlo, fut quelque temps dans l'embarras avant de trouver la forme actuelle de ses modèles. Il passa par l'inévitable déesse à la longue tunique, et tenant à la main le flambeau demandé ; il s'aperçut bien vite qu'il retombait dans la routine de ses prédécesseurs. En un jour ses esquisses primitives furent démolies et de la terre glaise qui leur avait donné naissance, sortit l'idée de la figure définitive.
De l'inspiration de M. Chabaud, deux belles filles jumelles, identiquement semblables sont venues au monde : celle de droite reproduit exactement les traits de sa sœur de gauche, et c'est le cas où jamais de dire qu'elles sortent toutes les deux du même moule.
Cette obligation où le sculpteur se trouvait de ne faire qu'un seul modèle, le forçait d'étudier davantage et de modeler son sujet avec plus de sobriété. En effet, il est facile quand on a des pendants à exécuter de se livrer un peu à ses caprices : on peut et on doit varier le mouvement des têtes, leurs expressions, équilibrer leurs attitudes en sens inverse, et enfin dédoubler, en quelque sorte, ses aptitudes. Dans une seule figure, au contraire, il est nécessaire de condenser toutes ses façons d'exprimer; c'est alors une Galathée que le statuaire doit animer.
La statue en question, qui a plus de deux mètres de proportion, est une grande fille aux robustes appas, aux hanches bien découplées. La lourde chaîne d'esclavage qu'elle supporte ne l'a pas empêchée de se développer. Une petite tunique bien courte, une sorte de pagne, devrais-je dire, recouvre ce que d'autres figures du même genre nous montrent souvent avec prodigalité. Dans ses deux
mains elle tient, avec un geste de superbe obéissance, un croissant de bronze doré d'où s'échappent de nombreuses flammes. La tête de cette esclave est coiffée d'un madras aux plis capricieux; elle réveille surtout dans notre mémoire le souvenir des têtes de Prud'hon. Est-ce inconsciemment, ou bien chose voulue par M. Chabaud ? Toujours est-il, qu'il a su traduire avec son ébauchoir ce calme profond, cette ineffable langueur du regard, cette suavité mollement amoureuse de l'expression qui se retrouve dans les dessins aux deux crayons que nous a laissés l'auteur de « la Justice divine » et du « Zéphyre. »
La façade latérale de droite reproduit, pour ainsi dire identiquement, la façade latérale de gauche ; pourtant la grande porte d'entrée, donnant accès au vestibule, est remplacée par une large baie vitrée qui éclaire le foyer des artistes.
Sur la terrasse qui surmonte l'avant-corps, sont placées deux statues rappelant celles de MM. Godebski et Chatrousse. L'une représente la Peinture, elle est l'œuvre de M. Bruyer. Elle est à deminue et a le bas du corps entortillé dans une draperie comme la Vénus de Milo ; un pinceau
dans une main, une palette dans l'autre, grassouillette, l'air indifférent et nous laissant de même.
L'autre statue est de M. Prouha et représente l'Architecture. Elle tient, croyons-nous, entre ses bras, une petite réduction du théâtre de Monte- Carlo, elle est solide et bien bâtie pour prêcher d'exemple.
Ces deux façades latérales ont relativement trop peu d'importance par rapport à la façade principale, et nous ne sommes pas à même de les juger comme nous pourrons le faire plus tard quand le plan du Casino aura été modifié et que la même ordonnance d'architecture pourra se développer sur une plus vaste étendue. Ce dernier projet attendra peut-être de nombreuses années avant d'être réalisé, car bien des parties du bâtiment, nouvellement refaites et agrandies, seraient à détruire complètement; ce ne serait que l'insuffisance du local, causé par la prospérité du Casino et l'affluence des visiteurs, qui pourrait décider l'administration à entreprendre de nouvelles et coûteuses constructions.