LE GRAND VESTIBULE LES PEINTURES DE M. JUNDT
LES changements d'organisation intérieure du Casino nécessités par la suppression de l'an-» cienne salle de concerts et la construction du théâtre, ont permis à M. Dutrou, architecte de la grande salle mauresque, de rivaliser de splendeurs avec son confrère Ch. Garnier.
En remplacement de l'étroit vestibule qui précédait les salons de jeux et de conversations, il a bâti une belle et vaste salle des Pas-Perdus, autour de laquelle règne, au premier étage une sorte de terrasse, avec des balustrades décorées de vases et de candélabres, que soutiennent au rez-de-chaussée, de grandes colonnes de l'ordre ionique. Pendant
le jour la lumière arrive par un vitrage plafonnant peint d'élégantes arabesques qui en adoucissent l'éclat.
Le soir, regazdistriï»ué avec profusion' se reflète dans d'immenses glaces placées à l'extrémité de chaque galerie , et dans les entre-deux des portes.
Ce promenoir est le trait-d'union entre l'ancien Casino et les nouvelles constructions ; c'est par là que le public entre jour et soir dans la salle de Ch. Garnier.
M. Gustave Jundt a été chargé de décorer deux grands panneaux de cette nouvelle salle des Pas-Perdus.
Les dimensions de ses toiles étaient d'une importance extraordinaire pour un tableau de paysage. Il est facile d'entreprendre la décoration d'un grand espace quand on a des figures à grouper les unes avec les autres, quand on a à traiter un sujet qui représente une scène soit mythologique, soit historique, ou bien, comme le faisait le Poussin, lorsqu'on fait du paysage philosophique où les figures qui l'animent ont une signification autre que celle qu'on recherche, d'habitude, dans les arts.
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M. Jundt n'est ni un peintre de mythologiades, ni un peintre d'iiistoire, il n'a pas non plus comme l'avait le Poussin, l'étoffe d'un paysagiste d'idées philosophiques : c'est plutôt un poète rêveur, voyant la nature à travers les pâleurs bleuâtres de la brume ; c'est l'amoureux des rosées matinales, des brouillards crépusculaires.
Les herbages mouillés, les fleurettes emperlées des larmes du matin^ ou bien les arbres pleureurs sous les tonalités discrètes d'une lumière se mourant, sont autant de notes harmonieusement disposées qui se retrouvent dans la gamme de sa palette. Si dans ses paysages on rencontre quelques figures, elles ne sont là que comme accessoire , quand bien même elles occupent une place importante dans la composition.
A rencontre de ceux qui se préoccupent du fond de leurs tableaux, pour faire valoir les acteurs qu'ils mettent en scène, M. Jundt a l'air, bien plutôt, de considérer ses figures comme une silhouette de premier plan, pouvant faire valoir les agrestes décors dans lesquels elles se meuvent. Dans cette manière de comprendre l'art, M. Jundt a une personnalité incontestable.
Il a fait un nombre considérable de fort jolis tableaux,, tous empreints d'une poésie un peu nébu-
leuse et éthérée, mais ayant tous un cachet d'originalité individuelle.
Ses tableaux, sauf de rares exceptions, étaient de petites dimensions, ce qu'on appelle des toiles de chevalet. En voulant peindre de grands panneaux l'artiste affrontait une difficulté inconnue pour lui et dont bien peu pourraient se tirer aussi heureusement.
Il n'avait pas pour lui la ressource de Joseph Vernet, qui, dans un paysage de quelque grandeur fût-il, amusait le public par la multiplicité de ses mille petites figurines lestement dessinées, groupées comme les personnages d'un sujet de vignette. Il n'avait pas non plus les prétentions au grand art classique du paysage d'imagination où l'on met la nature dans un coin de son cerveau ; où l'on détourne les yeux du ciel, de la mer, de la campagne ; où les arbres, les plantes, les rochers prennent des tons de convention, des formes qui n'ont jamais existé et qui n'existeront heureusement jamais.
M. Jundt peint d'après nature, peint ce qu'il voit, le rend selon son impression personnelle, il est vrai, l'idéaHse parfois; mais quel est l'homme, l'amoureux, le poète qui n'idéaHse pas ce qu'il aime ou ce qu'il chante ?
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A ce peintre des fraîcheurs matinales et des vaporeuses vesprées, il aurait fallu donner pour sujet quelques paysages de nos contrées du nord où la moiteur des nuits laisse le matin un cotonneux manteau à la surface de la terre ; il aurait fallu le mettre en présence de ces vertes campagnes où les petites herbes poussent dru et serrées dans les tiédeurs des marécages ; loin de là, on a transplanté son talent sous un des ciels les plus cruellement bleus qui existent sur nos côtes de France, aux bords d'une mer où l'azur est des plus implacables, dans un climat où le grand soleil darde ses rayons dorés sur des granits rouges, sur la rigidité et la coloration métalliques des aloès et des palmiers.
Tel sujet qui est beau, splendide, propre à mettre en ébullition le cerveau du poète, du littérateur, à lui faire écrire de superbes pages, des vers éclatants et grandioses,est impropre, bien souvent, à donner au peintre un modèle dont son pinceau puisse tirer parti, et nous dirons : la peinture comme la poésie doit choisir ses sujets, ses milieux, son atmosphère ; la poésie a des ailes, elle peut, vagabonde fille, s'aventurer dans des mondes inconnus, papillonner auprès des astres, la peinture, elle, n'est qu'une superbe enfant de la
terre et pour contempler le ciel il lui faut rechercher avec soin ses rives ou ses bocages.
Les orientalistes Decamps, Marilhat, Ziem ou Pasini sont gens habitués à traiter avec le soleil. Ces colorations incandescentes où les tons crus s'accusent effrontément les uns à côté des autres, ils en connaissent toute la gradation et savent en tirer un parti merveilleux. Leur palette a des chatoiements comme ceux des verroteries à reflets ou des étoffes tramées de soie et d'or des cités d'Asie, mais jamais aucun d'eux ne s'est aventuré dans des toiles d'une proportion aussi vaste que celles qui ont été mises à la disposition de M. Jundt.
On avait à redouter que cela ne fût plus de la peinture, mais plutôt une belle toile de fond traitée par un habile décorateur : en ceci toutes les craintes qu'on aurait pu avoir ont disparu. Ce sont deux majestueux tableaux, bien plutôt faits pour être encadrés dans une honnête et simple bordure d'or, et figurer dans la galerie d'un musée ou celle d'un riche amateur, que pour s'enfouir dans des niches entourées de rinceaux décoratifs comme on en voit dans nos plus luxueux cafés.
M. Jundt ayant pris pour sujet de ses deux toiles : « la Cueillette des Olives » et « la Pêche à Monaco », se trouvait en face des grandes diffîcul-
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tés que nous venons de signaler, et qui s'imposaient terribles à un peintre peu habitué à traiter une nature aussi opulemment riche de tons. En homme habile il a tourné la difficulté, il a compté avec le soleil et pour s'asseoir devant son chevalet il a attendu que le dieu de l'harmonie ait mis une sourdine à l'orchestre de la couleur.
La première toile : « La Cueillette des Olives au Cap Martin », nous montre les horizons montueux des frontières itahennes. Voici^ à gauche, le pittoresque découpage de la ville de Menton, plus loin ce sont les Roches-Rouges et enfin au dernier horizon : Bordighera, la ville des palmiers.
Tout ce panorama se déroule à travers les branches élégamment contournées des grands oliviers au tronc noueux, dont les racines ressemblent à des reptiles se tordant sur le sol. La lumière qui éclaire ce paysage est une lumière, pour ainsi dire tamisée, indiquant que le disque du soleil est bien près de disparaître dans la Méditerranée. Qiielques rayons plus intenses viennent rosir les blanches flèches des égUses de Menton et font comme une illumination à giorno dans ce petit coin de la toile. Quant aux cueilleuses d'olives ce sont de gentilles fillettes qui n'ont d'italien que leur costume, et encore. Leur type est
bien plutôt celui des fraîches alsaciennes que M. Jundt connaît si bien.
Il y a sur la gauche de la composition un bon petit âne qui se trouve là, bien à son aise, et n'a pas trop l'air de s'inquiéter de la couleur de l'herbe.
La seconde toile qui représente « la Pêche » est une scène de crépuscule sur les rochers de la Grotte de la Vieille.
Les plus basses zones de l'horizon sont empourprées encore d'un restant de soleil disparu; on devine dans les teintes argentées des voûtes célestes que la lune va bientôt entrer en scène. La presqu'île du rocher de Monaco^ la Tête de Chien, les hauteurs de la Turbie, les crêtes du mont Agel, se dessinent en découpages noirâtres sur cette clarté. La mer a des tons charmants, à moitié faits d'ombres grises et de lumières discrètes.
Les pêcheurs sont au premier plan auprès de leurs barques ; c'est l'heure froide, le serein du soir commence à tomber et ils allument sur le rocher quelques fragments de bois dont la fumée dessine un plumet bleuâtre.
Mais au loin, Monte-Carlo s'allume ; la grande masse sombre du Casino et du Nouveau Théâtre est trouée de baies lumineuses. On a chaud là-bas.