LES TERRASSES. — LE TIR AUX PIGEONS LA POTERIE ARTISTIQUE
LA Terrasse qui se trouve devant le Théâtre et qui domine le Tir aux Pigeons est le rendezvous et la promenade de tous les visiteurs de Monte-Carlo.
Elle était déjà bien jolie, cette promenade, avant les travaux du Nouveau Théâtre : elle s'étageait par un double échelonnement où les bosquets, les bancs, les parterres de fleurs invitaient le visiteur à s'arrêter et à méditer. Le méandre des petites allées a disparu aujourd'hui, les escahers nombreux ont fait place à de larges degrés de pierre, et les deux terrasses n'en forment plus, à peu près, qu'une seule.
C'est là que bientôt vont être disposés deux fan-
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taisistes édicules, dont l'un, celui de gauche, doit être un hexèdre en pierre, orné de marbres multicolores, de vases décoratifs, de statues; l'autre celui de droite, situé à proximité de l'escalier descendant à la gare de Monte-Carlp, sera un kiosque destiné aux musiciens, pour les concerts du soir, dans la saison d'été. Il doit, nous assure-t-on, être construit dans un style mauresque des plus brillants où les faïences fabriquées à la Poterie artistique de Monte-Carlo décoreront les frises, où, le soir, les globes lumineux du gaz feront festonner leurs étincelantes guirlandes.
En outre, il y aura chaque soir une illumination des terrasses au moyen de la lumière électrique, que distribueront d'élégants candélabres en bronze, alternant sur les blanches balustrades avec des vases décoratifs venant, eux aussi, de la Poterie artistique.
Le succès obtenu à l'exposition universelle de 1878, par cette fabrique de céramique, n^a pas peu contribué à en faire accroître le développement.
Les premiers objets émaillés qui sont sortis de là n'étaient que la réaHsation d'une gracieuse idée, peu pratique en apparence, de se servir de la terre à modeler pour tresser, comme on l'aurait fait avec de l'osier, d'élégantes corbeilles, de
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galants paniers tout enrubannés de fanfreluches multicolores et tout fleuris de bouquets plus beaux que nature.
Le souvenir des vieilles faïences d'Apt, rugueuses et mal façonnées était venu s'unir à celui de la porcelaine de Saxe : ce sont pour ainsi dire, les père et mère de la Poterie artistique de Monte- Carlo.
Mais aujourd'hui, cette fabrication s'est transformée.
Ce n'est plus une grossière vannerie, agrémentée de fleurettes plus ou moins adroitement interprétées ; les progrès faits depuis quelques années dans l'art de la céramique ont été utilisés,, les formes sont étudiées avec soin, les colorations des émaux sont des plus brillantes et non seulement les artistes qui sont employés se préoccupent de faire ce qu'on peut appeler le bibelot d'industrie artistique, mais aussi de créer de grands motifs décoratifs qui pourront rendre de signalés services aux architectes soucieux de propager la décoration polychrome.
Au moment où nous terminons ce volume, les nouvelles terrasses sont encore en voie d'exécution, mais dans quelques mois cette promenade sera entièrement terminée et on pourra alors con-
templer du haut de ces merveilleux jardins les fusillades du tir aux pigeons.
C'est une des grandes attractions de la saison d'hiver à Monaco que ce nouveau sport.
L'innocent ramier qui apportait à notre père Noé la branche d'olivier, d'autres disent un cep de vigne, l'amoureux pigeon qui figurait sur les autels de Vénus Aphrodite est^ de nos jours, par un raffinement de cruauté, enfermé dans une petite boîte verte placée au milieu d'une pelouse. Suivant le hasard d'un ingénieux mécanisme^ la boîte s'ouvre subitement, laissant l'oiseau libre de prendre son vol au milieu d'une pluie de mitraille. — Combien peu échappent au sort qui les menace, combien peu ne laissent pas leurs plumes ensanglantées dans la gueule de Gentil , le chien jaune !
Ces férocités de tireurs s'accomplissent avec le plus strict sang-froid et le flegme le plus solennel. Au milieu des clameurs , des paris où les mots anglais, russes, allemands se croisent et se font comprendre de l'un à l'autre, le concurrent s'avance sur la piste ^ plaçant ses pieds à l'endroit désigné, et à une distance mesurée du but.
Son fusil dûment épaulé, il accomplit, pendant quelques secondes, différents arcs de cercle parai-
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lèles à celui formé par les boîtes d'où va s'échapper l'oiseau. « Etes-vous prêt ? » crie-t-il d'une voix brève à l'individu chargé de faire ouvrir les boîtes. — « Oui Monsieur. » Le fusil est cette fois épaulé de nouveau, l'œil fixe, en arrêt, l'arme tendue, les nerfs solides, le tireur s'apprête une dernière fois et crie : « Poul ! ... » La boîte s'ouvre, et le petit pigeon essuie généralement les deux coups de feu. S'il tombe dans l'enceinte le coup est réputé bon, si, au contraire, l'infortuné s'en va échouer sur les flots bleus de la mer ou sur le sable des terrasses du Casino, il ne compte plus que pour ceux qui se balancent dans des batelets, à l'affût des maladresses du tir, ou bien pour l'escouade des gamins monégasques qui guettent, aux abords, les défaillances des pauvres oiseaux blessés.
Ceux qui visiteront le tir pourront lire sur de grandes plaques de marbre les noms des heureux vainqueurs du grand prix, inscrits en lettres d'or. Voici huit ans déjà que ce concours a lieu : le premier lauréat est américain et les sept autres sont anglais. Mais ce que le public ne voit pas généralement ce sont les substructions du tir aux pigeons. L'hémicycle gazonné qui s'avance dans la mer est soutenu par des arceaux qui empiètent sur la Mé-
diterranée. Cela fait penser aux practnctiones des arènes romaines, et c'est d'ailleurs un vrai travail de romain. — Ne vous y hasardez pas par les gros temps quand la vague y déferle en éclaboussant les voûtes d'une pluie de perles diamantées.
Remontons sur les terrasses, jetons un coupd'œil en passant sur le petit kiosque en bois venant de l'exposition de Vienne, sur les magasins de la place du Casino ; tout cela sera peut-être changé d'ici quelques mois.
Un dernier mot pour finir. Voulez-vous connaître l'aspect véritable du Théâtre ? — Attendez la venue d'une de cts nuits où le clair de lune est, de temps en temps, traversé par les blancs flocons des nuages ; montez à pied la côte de Monaco^ arrêtez-vous à la promenade Saint-Martin en haut du fort Antoine, et de là, dans le recueillement de la nuit, en écoutant le frissonnement discret de la vague sur le roc, vous pourrez contempler la silhouette hardie des deux tours, les rouges trouées des trois arcades , l'éclat blanchâtre des terrasses sous la lumière électrique, et pour peu que vous soyez artiste ou poète, vous me remercierez du conseil.