‹ Le théâtre de Monte-CarloChapitre 4 sur 19 · LA CONSTRUCTION DU THÉÂTRE I I · texte numérisé non relu

LA CONSTRUCTION DU THÉÂTRE I I

lités inhérentes aux œuvres conçues dans la fièvre du génie.

Le théâtre de Monte-Carlo devait avoir cette bonne fortune d'être mis au monde par un de ces artistes enfiévrés, et remplis d'audace.

Quelques semaines à peine s'étaient écoulées^ depuis l'exécution des premiers dessins, que les démolisseurs faisaient leur œuvre dans les bâtiments de l'ancien Casino ; la mine jouait sur les rochers où sont installées les terrasses ; les pierres arrivaient en affluence ; les échafaudages se dressaient à des hauteurs superbes ; des bataillons d'ouvriers pris dans le pays, sur le territoire français et en ItaHe étaient enrôlés dans la grande armée du travail.

Au bout de cinq mois, c'est-à-dire à la fin d'octobre de la même année, tout le gros œuvre était monté et déjà les décorateurs, mouleurs, statuaires , peintres commençaient leur tâche qu'ils activaient jour et nuit , illuminés qu'ils étaient par les foyers de la lumière électrique. C'était un curieux spectacle que celui de la place du Casino au milieu du mois d'octobre 1878. L'orchestre avait été exproprié de son ancienne salle et devait jouer deux fois par jour ; il avait trouvé son installation provisoire dans un kiosque

construit^ à la hâte, sur remplacement du bassin de la place du Casino.

C'était le soir surtout qu'il était intéressant d'assister à ces concerts. Souvent le ciel était illuminé par le clair de lune, au loin on apercevait, baignés dans la blanchâtre clarté, les pittoresques étagements de la Grotte de la Vieille, du cap Martin, des Roches-Rouges de Menton et la ligne de Bordighera. A droite on entendait ronfler une machine à vapeur faisant tournoyer dans le ciel son panache de fumée noire ; les grands bois des échafaudages se silhouettaient comme une immense foret d'arbres dépouillés de leurs feuilles, et, à leur sommet, brillaient dans leur éclat inattendu les globes de la lumière électrique qui semblaient autant de petites lunes voulant rivaliser avec madame Diane, leur mère.

Et dans cet entrecroisement, dans cet enchevêtrement incommensurable de poutres,, d'échasses et de bouUns^ voyageaient, pareilles aux diableries de Callot, les formes fantastiques du peuple noir des ouvriers.

La musique jetait sur cette scène étrange ses notes tantôt graves et puissantes, tantôt suaves et mélodieuses ; c'était parfois l'évocation de Bertram dans le cloître des nonnes, c'était parfois aussi les

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douces rêveries allemandes^ les valses berceuses où l'âme s'endort^ où le cœur se dilate.

L'intérieur de la salle n'avait au commencement du mois de novembre aucune décoration, la couverture n'était pas même terminée. Les grandes fermes en fer laissaient passer le jour d'en haut et les averses dont, cette année-là, par extraordinaire, la saison d'hiver fut prodigue pour les rivages de la Méditerranée : et cependant à la fin de décembre, la couverture de cuivre étincelant qui miroite en ce moment au soleil, abritait déjà les toiles peintes, dans les voussures du plafond de la salle, par des artistes de haut renom.

A cette époque, toutes les sculptures décoratives étaient posées : les Renommées gigantesques du statuaire J. Thomas, les groupes de Génies, de bambins ailés de M. Félix Chabaud, les figures volantes de M. Gautherin qui forment le grand motif miheu de l'arcature de la scène. L'architecte voulait, à toutes forces, tenir sa parole, livrer à heure dite le nouveau vaisseau destiné à abriter les matelots de l'harmonie. Les plâtres étant à peine secs du moulage, on avait recours à d'ingénieux moyens, pour faire disparaître promptement toute trace d'humidité et permettre aux peintres et aux doreurs de faire leur tâche. Tandis qu'au rez-

de-chaussée de la salle les maçons travaillaient encore, les menuisiers apportaient leurs planches, dressaient leurs boiseries, appliquaient leurs corniches ; le plâtre volait en poudre blanche, les coups de marteaux retentissaient précipités et tout en haut, comme dans les splendeurs d'une apothéose, les peintres venaient mettre la dernière main à leurs œuvres. C'était Gustave Boulanger qui, d'un œil satisfait regardait sa composition du Chant, en se félicitant d'être arrivé bon premier de plusieurs longueurs de tête; c'était Feyen-Perrin, le doux et mélancolique artiste, avec ses grands cheveux tombants, sa barbe noire et son œil poétique, qui mettait les derniers frottis à la tunique du chantre de l'Iliade ; c'était Lix qui caressait avec sa brosse tous les dieux de son Olympe, et puis à gauche on apercevait la spirituelle figure de Clairin, la tète enrubannée d'un foulard blanc comme un pacha de l'extrême orient ; le dos appuyé aux échelles, il accusait d'un coup de pinceau hardi les contours provocants de ses danseuses, en égayant la gaze de leurs jupes d'un rehaut de dorures audacieusement plaquées. Au milieu de tout cela, l'architecte allait et venait, fiévreux, donnant des ordres, distribuant les conseils, rectifiant à gauche, redressant à droite, passant comme un chat hardi sur les

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