CHAPITRE YII
MADAME DE 8ÉVIGNÈ A 8AINT-CYR
Être admise, après l'avoir longtemps désiré, à une représentation d'Esther; y aller en grand habit, avec madame de Coulanges^ cette gaie et ravissante compagne, dans Féquipage de la duchesse de Chaulnes ; assister à la pièce avec le petit nombre des élus ; recevoir les compliments du Roi et de toute la Cour ; et s'en revenir le soir, aux flambeaux, escortée comme ime reine : tel est le rêve charmant que fit madame de Sévigné, et qu'elle raconte.
Elle avait été, il faut le dire, l'amie intime de madame Scarron, à une époque où, pour la veuve du pauvre poôte, les amies de cette qualité étaient rares. Madame de Maintenon ne Ta pas oublié.
Le mercredi 9 février 1689, madame de Sévigné écrit à sa fille :
« L'abbé Têtu vous rend mille grâces de votre
souvenir ; il a porté ses vapeurs à Versailles ; il a nommé mon nom à Madame de Maintenon à Toccasion d'Esther; elle a répondu mieux que je ne mérite. J'irai à Saint-Cyr samedi ou mardi ; je vous nommerai en vous plaignant de ne point voir cette merveille ; on en aura tous les ans pour consoler les absentes * . »
Et dans une autre lettre du vendredi 11, elle dit:
c< On continuera à représenter Esther, Madame de Caylus, qui en étoit la Champmeslé, ne joue plus : elle faisoit trop bien, elle étoit trop touchante ; on ne veut plus que la simplicité toute pure de ces petites âmes innocentes. J'irai voir cette pièce ; je vous rendrai bon compte de tout *. »
Ainsi que le prouve la date de cette lettre, ce fut le 5 février, devant le roi et la reine d'Angleterre, que madame de Caylus joua Esther pour la dernière fois. On commençait à trouver quelque inconvénient à ces spectacles. Certains dévots, exagérant le danger, tourmentaient Madame de Maintenon de leurs continuelles remontrances, et ne tenaient aucun compte de l'appro-
« Lettres, VIII, 463.
« Id., VIII, 463.
Madame de sévigné a saint-cyr 9
bation presque unanime des ecclésiastiques et des prélats. Enfin, les dames de Saint-Louis n'entraient au théâtre qu'à regret, et uniquement pour y conduire et y garder les Demoiselles. La plupart se retiraient dans les tribunes de la chapelle ou dans la salle de la communauté, et y demeuraient cachées pendant tout le temps que durait la pièce.
Madame de Sévigné arrivera donc un peu tard, et le théâtre de Saint-Cyr, déjà menacé dans son existence, aura perdu son principal attrait. Mais qu'importe? L'honneur n'en sera pas moins grand ; et madame de Sévigné tient plus encore à l'honneur qu'au plaisir.
' Le 14 février, elle écrit à sa fille que décidément elle verra Esther ; que madame de Coulanges l'accompagnera à Versailles, et que madame de Chaulnes leur prêtera son équipage.
« Je n'y vais, ajoute-t-elle, qu'à cette condition.»
On sait que, pour soutenir l'existence fastueuse de sa fille et de son gendre dans leur gouvernement de Provence, madame de Sévigné s'était vue depuis longtemps forcée de réduire aux proportions les plus humbles sa propre maison. Elle n'avait plus d'équipage. Or comment aller à Saint-Cyr, comment se montrer à la
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Cour sans équipage ? L'oflre de madame de Chaulnes semblait devoir lever la difficulté. Mais il paraît que cette duchesse étourdie oubliait facilement ses promesses. Dans la lettre suivante, madame de Sévigné ne dissimule pas son inquiétude et sa mauvaise humeur,
« Je n'irai que samedi à Saint-Cyr, écrit-elle le 16 février, avec M. de Lamoignon et madame de Coulanges qui m'a promis d'y revenir avec moi. Je vous rendrai compte de ce voyage. Madame de Chaulnes ne parle plus du sien. Je sais seulement qu'elle sera fort aise de m'emmener. Je lui laisse démêler toutes ses fliséea. ï>
Cependant, avant de fermer sa lettré, madame de Sévigné a voulu savoir ce qui se disait par la ville. Elle est allée à la source des renseigne* ments, c'est*à-dire à l'hôtel de Coulanges, « où elle fait ses paquets les jours d'ordinaires » et qu'elle appelle en riant « son bureau d'ac(resse.» C'est d'ailleurs une de ses habitudes ^e ne jamais laisser partir son courrier sans y ajouter les nouvelles de la dernière heure.
a J'ai vu, dit-elle en posfr-scriptum, madame de Chaulnes et madame de Coulanges. Elles sont ravies d'Esither, Cette première vous embrasse et vous aime, et veut m'emmener en Bretagne; elle
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VOUS en demandera la permission ; mais elle ne partira pas sitôt ; elle est id pour quelques affaires. . . Madame de Coulanges vous a vengée de la maréchale d'Estrées. Elle lui dit, la voyant se taire sur les louanges à'JEsther : R foui que mor dame la maréchale ait renaneé à touer Jamais rien, puisqu'elle ne lot4e pas cette pièce. La ma* rëchale est enragée contre madame de Cou* langes * . »
Le ton de cette lettre montre bien que toutes les difficultés ont enfin disparu, même rembarras de réquipage. Madame de Sévigné ira non-seule* ment à Saint-Cyr, mais encore à son château des Rochers, où il faut qu'elle vive de régime et d'économie pendant quelques mois. La duchesse de Ghaulnes, en remmenant avec elle, lui épargnera les frais du voyage.
Dans la lettre suivante, du vendredi 18 fëvrier, madame de Sévigné reprend et développe la Jolie historiette de la maréchale d'Ëstrées. Son voyage à Saint-Cyr, sans cesse f^oumé, est fixé enfin au lendemain samedi.
c( Madame de Coulanges, écrit««lle, est revenue de Saint^Cyr: elle y a été tout-à-fait bien reçue,
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et assise auprès de Madame de Maintenon, et disant choses et louanges nouvelles. Elle y retourne demain avec moi; nous attendons la réponse, car la presse est devenue si extrême, que je ne croirai y aller que quand je serai partie. Je vous ai mandé le discours de madame de Coulanges à la maréchale d'Estrées ; la scène se passa chez M. de Croissy: la compagnie fit un éclat de rire qui déconcerta la maréchale et donna courage à madame de Coulanges, qui dit tout bas à M. de Charost: « Songez qu'elle n'a jamais voulu louer madame de Grignan non plus qu'EstTier.,.. » La maréchale s'est plainte doucement du reproche d'Esther et que c'étoit pour lui faire une affaire. Madame de Coulanges est cependant une ingrate, car jamais la maréchale ne lui a arraché les yeux. »
Cette anecdote montre une fois de plus l'importance qu'avaient les représentations d'Esther aux yeux des gens de la Cour et des gens du monde. Ne pas admirer, ne pas applaudir,' c'était, à en croire la maréchale d'Estrées, risquer de se faire une affaire. C'était tout au moins donner une mauvaise opinion de son goût et de son esprit.
Citons pour finir, bien qu'elle soit un peu
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longue, la jolie lettre dans laquelle madame de Sévigné raconte son voyage à Saint-Cyr.
« Nous y allâmes samedi, écrit-elle, madame de Coulanges, madame de Bagnols, Tabbë Têtu et moi. Nous trouvâmes nos places gardées. Un officier dit à madame de Coulanges que Madame de Maintenon lui faisoit garder un siège auprès d'elle : vous voyez quel honneur. Pour vous, niadame, me dit-il, vous pouvez choisir. Je me mis avec madame de Bagnols au second banc derrière les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, et devant, c'étoient mesdames d'Auvergne, de Coislin,, de Sully. Nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées,. qui n'étoient peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée; c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien. Les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès : on est attentif et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une
si aimable pièce ; tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant. Cette fidélité de l'Histoire sainte donne du respect ; tous les chants convenables aux paroles qui sont tirées des Psaumes ou de la Sagesse, et mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas «ani3 larmes: la mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. J'en fus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au Roi combien il étoit content, et qu'il étoit auprès d'une dame qui étoit bien digne d'avoir vu Esiher. Le Roi vint vers nos places, et après avoir tourné, il s'adressa à moi et me dit: Madame^ je suis assuré que vous avez été contente. Moi, sans m'étonner, je répondis: Sire^ je suis charmée; ce que je sens est aurdesstis des paroles. Le Roi me dit: Racine a bien de V esprit. Je lui dis: Sire^ ii en a beaucoup; mais^ en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi: elles entrent dans le sujet comme si elles n'avoient jamais fait autre chose. Il me dit: Ahipourcela^ il est vrai. Et puis, sa Majesté s*en alla et me laissa l'objet de l'envie.
» Comme il n'y avoit quasi que moi de nouvelle venue, il eut quelque plaisir de voir mes sincères
MADAME DB SÉTtaKÉ A SAINT-CTR 9d
àdmiirations sânâ bruit et sans éclat. Monsieur le Prince, Madame la Princesse me vinrent dire un mot; Madame de Maintenon un éclair: elle s'en alloit avec le Roi. Je répondis à tout, car j*étois en fortune. Nous revînmes le soir aux flambeaux. Je soupai chez madame de Coulanges à qui le Roi àvoit parlé aussi avec un air d'être chez lui qui lui donnoit une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le Chevalier; je lui contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachoter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes ; il en fut content, et voilà qui est fait; Je suis assurée qu'il ne m*a point trouvé dans la suite ni une sotte vanité, ni un transport de bourgeoise... Ce samedi même, après cette belle Esther, le Roi apprit la mort de la jeune reine d'Espagne, en deux jours, par de grands vomissements: cela sent bien le fagot. Le Roi le dit à Monsieur le lendemain, qui étoit hier. La douleur fut vive. Madame crioit les hauts cris; le Roi en sortit tout en larmes * . »
Cette mort suspendit les représe itations à'Fsther, qui bientôt d'ailleurs eussent été interrompues parle carême. Cependant, pour occuper
^ lettres, Vlîî, 419.
iOO LE THEATRE DE SAINT-CYR
les chanteuses et pour distraire le Roi, on pria Racine de composer quelques cantiques tirés de l'Ecriture, dont Torganiste Nivers fit la musique, et qui furent exécutés plusieurs fois ; le roi et la reine d'Angleterre vinrent les entendre. Cette année encore, les Demoiselles récitèrent devant Louis XIV une ode de mademoiselle Deshoulières, récemment couronnée par l'Académie française « Sur le soin que le Roi prend de l'éducation de la noblesse dans les places et à Saint- Cyr. » Les vers en sont d'une banalité et d'une médiocrité telles, qu'il n'est pas possible d'en citer un seul. Une cantate à la louange de Madame de Maintenon , œuvre d'un auteur inconnu et digne de l'être, ne fut également chantée qu'une seule fois.
Cela n'empêcha pas Louis XIV de revenir trèssouvent à Saint-Cyr, même avant la réouverture du théâtre. Les dames de Saint-Louis disent qu'il visitait les classes, voyait la communauté, allait dans les jardins et donnait partout beaucoup de marques de bonté. Les Demoiselles le suivaient ou se tenaient à son passage pour avoir l'honneur de le voir. « Dans ces occasions, et pour lui marquer leur attachement et leur reconnoissance, elles se mettoient à chanter d'elles-mêmes.