MADAME DE SÉYIONÉ A SAINT-CYR
comme par un mouvement subit, des chants à sa louange. »
Un jour, par exemple, mademoiselle de Beaulieu entonna de sa belle voix les vers suivants d'un chœur de Quinault que toutes les Demoiselles de sa classe continuèrent :
Qu'il règne, ce héros, qu'il triomphe toujours, Qu'avec lui soient toujours la paix et la victoire I Que le cours de ses ans dure autant c[ue le cours
De la Seine et de la Loire !
Qu*il règne ce héros, qu'il triomphe toujours !
Qu'il vive autant que sa gloire * !
Enfin, dès le commencement de l'année suivante, 1690, on reprit Esther. L'empressement et la curiosité des courtisans s'étaient un peu refroidis. La pièce avait paru imprimée; et l'on sait que de tout temps l'impression fut le grand écueil des auteurs, surtout après un succès de représentation ou de lecture : « C'est une requête civile contre l'approbation publique, » disait le duc de La Feuillade, dont madame de Sévigné rapporte le mot. — Pour des chefs-d'œuvre comme le Cid ou Esther, une telle défaveur dure peu; mais les mauvais auteurs ne s'en relèvent
' Manuscrit cité par M. Lavallée. — Voyez dans les œuvres de Quinault, le ballet qui a pour titre : Le Temple de la Paia, et qui avait été représenté à Fontainebleau devant le Hoi 1 e 15 octobre 1685.
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jamais, témoin le pauvre Chapelain, qui ne doit d'ailleurs qu'à sa ridicule aventure la célébrité dont il jouit encore dans notre histoire littéraire.
Cependant madame de Sévigné elle-même, malgré son goût si juste et si sûr, se sentit un moment ébranlée. « L'impression a fait son effet ordinaire, écrit-elle à madame de Grignan qui avait lu, paraît-il, Esther sans beaucoup d'enthousiasme; pour moi, je ne réponds que de l'agrément du spectacle qui ne peut pas être contesté. » Et dans la lettre suivante, elle ajoute avec cette complaisance qu'on lui connaît pour les opinions de sa flUe : « Vous dites des merveilles sur Esther : il est vrai qu'il falloit des personnes innocentes pour chanter les malheurs de Sion; la Champmeslé vous auroit fait mal au cœur, C'est cette convenance qui charmoit dans cette pièce. Racine aura peine à faire quelque chose d'aussi agréable, car il n'y a plus d'histoire comme celle-là, C'étoit un hasard et un assortiment de toutes choses qui ne se retrouvera peutêtre jamais... Racine, dit-elle en finissant, a pourtant bien de l'esprit, il faut espérer. »
Le poète , en effet, n'avait pas dit son dernier mot ; il lui restait encore à faire le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre : Athalie,
MADAME DE SéVieNÉ A SAINT-CYR 403
Mais il serait iiyuste de ne pas entendre jusqu'au bout madame de Sëvigné. Tout à l'heure, elle a parlé un peu contre sa conscience, elle a dit plus qu'elle ne pensait ; elle n'a pas osé protester contre le jugement de sa savante fille : mais la réflexion venant, elle s'est ensuite promptement ravisée,
« Pour Esther, écrit-«Ue le 23 mars, je ne vous reprends point du tout les louanges que je lui ai d'abord données : je serai toute ma vie charmée de l'agrément et de la nouveauté du spectacle; j'en suis ravie; j'y trouve mille choses si justes, si bien placées, si importantes à dire à un roi, que j'entrois avec un sentiment extraordinaire dans le plaisir de pouvoir dire en se divertissant et en chantant des vérités si solides; j'étois touchée de toutes ces différentes beautés; aussi, je suis bien loin de changer de sentiment,,. Je l'ai lue encore avec plaisir, et les critiques sont déboutés, »
Pendant l'hiver de 1690, il y eut sept représentations à Saint-Cyr. — Dangeau, devenu trèslaconique, mentionne sans commentaire celles du jeudi 5, du mardi 10 et du lundi 23 janvier. « Le Roi dîna à son petit couvert et alla à Saint-Cyr où l'on joua la tragédie d'Esther. »
Ui
Voilà tout. Nous ne savons rien ni du spectacle ni des spectateurs.
Pourtant, la représentation du jeudi 19 fut marquée par un accident que Dangeau n'a pu passer sous silence. La reine d'Angleterre, se rendant de Saint-Germain à Saint-Cyr, versa en carrosse. Le cocher qui la conduisait avait appartenu à Cromwell, et cette particularité donna lieu, comme on pense, à bien des conjectures.
Enfin, le lundi 30 janvier, Dangeau nous apprend que le Dauphin, après avoir couru le -loup toute la matinée avec Madame *, quitta la chasse de bonne heure afin de pouvoir accompagner le Roi à Saint-Cyr. — Quant à la terrible Palatine que l'étiquette ennuyait, et qui était allée voir Esther une fois pour toutes, l'année précédente, elle continua seule à battre les bois.
Dangeau ne parle pas de deux représentations qui, d'après M. Lavallée, auraient été données encore le 3 et le 10 février suivant. Les Mémoires des Dames ne citent pas davantage ces dates ; ils disent seulement :
« Le carnaval de cette année se passa à peu près comme la précédente, en représentations
' Elisabeth-Charlotte do Bavière, surnommée la Palatine, seconde femme du duc d'Orléans.
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de la tragédie d'Esther. Le Roi y vint plusieurs fois, et y prit tant de plaisir, qu'il dit à M. Racine de faire une autre pièce sur quelque siyet semblable pour Tannée d'après celle-là. »
Racine se mit immédiatement à l'œuvre et composa Athalie.