MARIE LECKZINSKA
Durant les premières années du XVIII" siècle, Saint-Cyr, oublié et délaissé, ne vivait plus guère que de souvenirs, et dans ces souvenirs Madame de Maintenon tenait la plus grande place. On appliquait religieusement ses préceptes, on relisait constamment ses écrits; elle n'avait pas cessé, après sa mort, de gouverner la maison.
Personne, au reste, dans la famille royale ne paraissait songer à lui succéder; le Régent, tout à la politique et aux plaisirs, ne témoigna jamais pour l'institut dé Saint-Louis qu'une bienveillance officielle et banale. Quant à Louis XV, il marqua plutôt de l'éloignement que de la sympathie pour ces religieuses polies et instruites qui lui semblaient pédantes, et pour ces jeunes filles trop innocentes à son gré, élevées dans le mépris du monde et de la Cour.
En 1725, Louis XY épousa Marie Leckzinska,
fille de Tancien roi de Pologne, Stanislas, détrôné par Pierre le Grand. Ce mariage fut le signal d'une renaissance pour Saint-Cyr, qui trouva dans la nouvelle reine une protectrice et une amie.
Trois jours après son arrivée à Versailles, Marie Leckzinska vint visiter la maison, « en grand habit, fort parée, disent les Dames, pour nous faire plus d'honneur et de plaisir. » On lui montra la chapelle, les parloirs, les classes, les jardins, puis on la reçut dans la salle de la Communauté, où elle entretint avec bonté les religieuses, leur promettant d'être leur supérieure, leur seconde fondatrice, et de remplacer auprès d'elles Madame de Maintenon. Il y avait longtemps qu'on n'avait entendu à Saint-Cyr un pareil langage. On se jeta aux pieds de la Reine, on la remercia avec effusion; toute la maison fut dans la joie.
Marie Leckzinska tint parole. Elle retourna très-souvent à Saint-Cyr, elle y eut même un appartement où elle venait faire ses retraites. Nous savons par les registres de dépenses des dames de Saint-Louis que l'appartement de la Reine était meublé et entretenu aux frais de la Communauté, qui pourvoyait également à l'installation de la suite et des équipages royaux.
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Saint-Cyr, au moins dans les commencements, ne fut pour Marie Leckzinska qu'un lieu de repos et de prière, un asile contre les fatigues et les ennuis de la Cour ; si bien que la protection qu'elle en reçut valut mieux tout d'abord que celle qu'elle put lui donner. Elle était sans crédit auprès du Roi et n'avait aucune autorité sur les ministres. Elle obtint pourtant de Louis XV le droit d'établir elle-même la liste des jeunes filles admises chaque année à Saint-Cyr, et, du cardinal de Fleury, le rétablissement du fonds destiné à la dot des Demoiselles.
Marie Leckzinska ne manquait ni de sens ni d'esprit, mais elle avait peu de culture et n'était nullement curieuse des choses littéraires. Ainsi, quoiqu'elle entendit parler chaque jour de l'ancien théâtre de Saint-Cyr et de la magnificence de ces représentations dont la France entière avait retenti ; quoiqu'elle pût d'un mot ressusciter tout cela, ce fut seulement en 1131, six ans après sa première visite à Saint-Cyr, qu'elle eut l'idée de faire jouer Esther. Il faut dire aussi que la plupart des anciennes dames de Saint-Louis alors survivantes avaient conservé, depuis la réforme de leur maison, une grande répugnance pour les spectacles. Telle était entre autres madame du
Pérou, l'auteur des Mémoires, qui mentionne avec assez de mauvaise humeur cette représentation de nsi. Mais la Supérieure, madame de Linemare, était favorable à la tragédie ; madame de Veilhan, madame de Champigny, madame Lefranc de Beaulieu, anciennes actrices formées par Racine, et qui occupaient alors les premières charges de l'Institut, furent ravies d'enseigner à leurs élèves les rôles qu'elles avaient tenus avec tant de succès dans leur jeunesse.
On dressa un théâtre dans la classe bleue avec des gradins circulaires pour les Demoiselles. La Reine et les spectateurs devaient se placer au centre, suivant la disposition du théâtre primitif. Les Mémoires de Saint-Cyr citent les noms des principales actrices : mademoiselle de Loubert, nièce d'une ancienne supérieure de la maison, fit Esther; mademoiselle de Gentien, Assuérus ; mademoiselle Hurault de Saint-Denis, Zarès, etc. * Elles jouèrent avec l'habit de Saint-Cyr, orné de quelques dentelles et de quelques diamants.
Ces nouvelles actrices ne furent pas indignes de leurs devancières, et tout le monde se montra charmé ; seule, la Reine parut s'ennuyer mortel-
* Mesdemoiselles de Gentien et de Saint-Denis quittèrent Saint-Cyr en 1732.
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lement. « Nous n'en fûmes pas fâchées, écrit madame du Pérou, à cause de Tinconvénient qu'il y a de donner nos Demoiselles en spectacle. »
Marie Leckzinska ne redemanda pas de longtemps la tragédie ; mais elle ne cessa point de venir à Saint-Cyr pour ses dévotions et ses retraites; elle assistait au salut presque chaque dimanche et tenait à donner elle-même le voile aux Demoiselles qui entraient en religion.
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