CHAPITRE UY
REPRISE d'eSTHER ET d'àTHAUB EN HÔÔ
En 1756, à là date des grandes rep)*ésentalions ^ue nous allons raconter, d'importants changements s'étaient produits dans la famille royale. Les princesses, âllôs de LoUis XY, ëloi* gnées de la Cour depuis leur enfance, étaient revenues Tune après l'autre de l'abbaye de Fontevrault, où le Roi en haine de Saint-Cyr, les avait fait élever, et où elles avaient reçu une trèspieuse, mais très-ignorante éducation. La plus jeune, Madame Louise, avait alors dix-sept ans. On jugea que les bals, la chasse, les spectacles de la Cour étaient des plaisirs peu convenables à cet âge, et ce fut à Saint^Cyr qu'on vint encore, comme au temps de la duchesse de Bourgogne, chercher des récréations innocentes. Le Dauphin et la ÏDauphine désiraient de leur côté revoir cette maison dont ils avaient gardé l'un et l'autre un très-bon souvenir; Ils en pai^
lèrent à la Reine et lui demandèrent de faire jouer par les Demoiselles les tragédies d'Esther et d'Athalie. Marie Leckzinska prévint la Supérieure, qui, d'accord avec la Communauté, décida que le théâtre serait reconstruit sur son emplacement primitif, que les décors seraient restaurés, et que les Demoiselles joueraient comme autrefois avec les costumes de leurs rôles. Les Registres nous font connaître les dépenses considérables faites par la maison de Saint-Louis en cette occasion. La seule représentation d'Esther coûta plus de 5,000 livres, dont voici le détail :
Extraordinaire de décembre 4*755.
A M. du Tillet, pour avoir fait remonter 2054 diamants *, et Tachât de quelques autres, la somme de mille deux cent vingt-trois livres neuf sols, suivant mémoires et quittances, cy 1,223» 9*
Plus, à luj encore (du Tiilet) pour les amplettes faites pour les habillemens des demoiselles qui ont représenté la tragédie à'Ssther^ la somme de neuf cent soixante-onze livres un sol, suivant deux mémoires et quittance, cy 971 1
Plus, à M. Carpentier pour ]a peinture des décorations du théâtre, la somme de mille quatre-vingt livres, suivant la quittance, cy. , . . 1,080
Plus, aux sieurs Lefort et Merlet, machinistes, pour ce qu'ils ont fait et fourni pour le théfttre, la somme de cent-quatre-vingt-seize livres, suivant le mémoire et la quittance, cy. . 196
' Ces diamants étaient les mômes que Louis XIV avait donnés en 1689 aux premières actrices d'Èsther, et qui avaient servi depuis, dans quelques occasions dont nous avons parlé.
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Plus, au sieur Pillon, pour des anneaux, poulies, etc., la somme de quatre-vingt-huit livres, huit sols, trois deniers, suivant mémoire et quittance, cy 88» 8» 3*
Plus, à M. Le Sieur [tapissier] pour ses journées et celles de ses garçons, employées à travailler pour le théâtre, la somme de cent onze livres, quatre sols, six deniers, suivant mémoire et quittance, cy 111 4 6
Quelques pages plus loin, à l'article « Dépenses manuelles », nous trouvons encore les sommes suivantes dépensées pour la représentation d'Esther :
A MM. Clérembault, par gratification 1,200^
Donné par gratification aux peintres, machinistes et
musiciens 54
Donné aux tapissiers du Roy et aux Suisses 48
Donné aux violons de Chelles 60
On voit par la dernière dépense mentionnée cidessus, que la maison de Saint-Louis était en relations avec la célèbre abbaye de Chelles. Cela s'explique par ce fait que madame de Clermont- Gessant, alors abbesse de Chelles, était une ancienne élève de Saint-Cyr. Les violons de l'église de Chelles viendront plus d'une fois encore à Saint-Cyr , dans des circonstances analogues. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de remarquer plus loin que les musiciens dont il est ici question étaient au nombre de deux seulement, et
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jouaient, noû du violon, mais du violoncelle.
Les Mémoires du duc de Luynes nous donnent le compte-rendu très-circonstancié des représentations de ITfôô. C'est un contemporain, c'est un témoin qui parle, nous ne l'interromperons pas par d'inutiles commentaires.
« Du lundi 49 janvier 4156, — Je n'ai encore rien dit de la tragédie à'Esther^}o\iéQ à Saint-Cyr. Ce fut jeudi dernier, 15 de ce mois. Monseigneur le Dauphin, madame la Dauphine et Mesdames dînèrent chez Madame la Dauphine, avec les dames qui dévoient avoir l'honneur de les suivre, et partirent un peu après deux heures. En arrivant dans la maison, ils furent reçus à la porte par M. l'évêque de Chartres * et par madame du Han •; Supérieure ; ils furent conduits tout au haut de la maison, dans la salle du théâtre '. La toile étoit baissée et la salle peu éclairée dans ce moment ; mais elle le fût suâSsamment quand on eut levé la toile. Cette salle étoit remplie de gradins &ur lesquels étoient tbutes les pensionhaireâ*, l'angées par liasses, avec des maîtresses à chaque classe.
* Kerre-Àugustin de Rosset de Rocozel de Fleury.
* Marguerite-Suzanne du Han de Ci^vecœur, élue le 13 mai 1 755. 3 Cette partie des anciens bâtiments de Saint-Cyr est aujourd'hui teoknplétem^nt méconnalÉiMblè. (Voir à rÂppendicè,^
REPRISE D'ËStfiEK ET D'ATHALIB EN 1756 171
)i DétTiël*e Monseigneur le Dauphin et la famille royale, il y avoit des tabourets et des banquettes pour toute la Cour, et dé ces places aux gradins, il y avoit encore beaucoup d*amis de la maison qUi ëtoient teuus voir le spectacle.
ri Racine, âls du grand Hacine^ et père de celui qui vient de périr à Cadix * i ëtoit à cette pièce ; il s'étoit occupé depuis trois ou quatre niois à instruire les pensionnaires ; il a même fait UU pî^lôgue bonvenable aul cirboUstânces. on le trouvera copié ci-âprês avee le nom des actrices *. La décoration du théâtre étoit trèsagrëâblè, il y eut un changement poùi* représenter les Jardins du palais ; la pei*spective en étoit fort bien exécutée. Il h'y avoit d'instruments que deux violoncelles ' qui accompagnoient les voix et qui étoient derrière les coulisses. Les rôles qui parurent les mieux exécutés fUrent celui d'Aman* ôt icelUi de Mardochée • ; celui d'Bsthef * le fUt assez bien aussi en quelques endroits.
* Victime d'un tremblement de terre. Ce fils de Louis Racine allait avoir vingt ans ; il était poète, comme son père et son grand-père, et donnait de grandes espérances.
* Voir à l'Appendice.
3 Lêâ violons de Tabba^re de Ghélles dbnt oii k parlé pins baut.
^ Mademoiselle d'Esçaquelonde.
^ Mademoiselle du Moutler.
^ Mademoiselle de la SaUe.
» Clërembault, organiste de Saint-Cyr, et son frère, tous deux fils du grand Clérembault * avoient travaillé Tun et l'autre pour l'exécution de cette pièce. Le premier avoit fait plusieurs changements à la musique des chœurs, et l'autre avoit dirigé les habillements, lesquels avoient beaucoup d'apparence et réussirent très-bien... On avoit fait usage d'un grand nombre de pierreries fausses qui appartiennent à la maison ; elles lui ont été données par Louis XIV, et l'on estime qu'il y en a pour 20,000 livres... La pièce dura une heure et demie. Les chœurs furent fort bien exécutés. Les filles qui chantoient ' avoient conservé sur le théâtre les distinctions de leur classe. Quoique ce soit l'usage de mettre du rouge sur le théâtre, aucune des actrices n'en avoit, et on ne s'en apercevoit point.
» Monseigneur le Dauphin, Madame la Dauphine et Mesdames restèrent dans la salle encore environ une demi-heure après la fin de la pièce; ils voulurent voir les actrices ; ils firent beau-
• Nicolas Clérembault, organiste du RoL de l'église royale de Saint-Cyr et de l'église paroissiale de Saint-Sulpice ; mort à Paris en 1749. C'est celui que le duc de Luynes qualifie en 1 745 de fameuw oroaniste,
* Voir à l'Appendice la liste de toutes les actrices qui ont pris part aux représentations de 1756.
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coup de questions, et Ton eut sujet d'être content des marques de leur bonté.
» La famille royale descendit pour le salut, où M. de Chartres officia. Il y eut un motet fort bien chanté par les pensionnaires et accompagné par l'orgue. Toutes les pensionnaires sortirent de l'église, rangées par classes pour aller au réfectoire.
» Monseigneur le Dauphin et la famille royale allèrent voir le réfectoire, et la Supérieure, par l'ordre de Monseigneur le Dauphin, donna permission aux pensionnaires de parler pendant le souper. Les actrices ce jour-là dévoient manger à une table particulière, et Monseigneur le Dauphin voulut que cela s'exécutât et demanda six jours de congé, un pour chacun des membres de la famille royale. »
Ce congé, bien entendu, devait se passer dans l'intérieur de la maison, les élèves n'en sortant jamais pendant tout le cours de leur éducation. On se représente aisément la joie qui dut régner à Saint-Cyr au lendemain de cette fête si glorieuse pour l'Institut. Ce ne fut pourtant pas une joie sans mélange. L'absence de la Reine avait été vivement sentie, et déjà, maîtresses et élèves la faisaient supplier de ne point manquer
à la représentation à'Athalie que l'on s'était mis à préparer activement. La Reine qui n'aimait point, comme on sait, la tragédie, ne voulut pas prendre d'engagement. Mais le Dauphin et Mesdames firent savoir qu'ils seraient fort heureux de retourner h Saiut-Cyr.
J^es registres de dépenser des dames de Saintr Louis nous donnent, pour la représentation d'Athalie 0omme pour celle ^'Ssther, d'intéressants renseignements. Les costumes des acr triées coûtèrent près de quinze cents livres ; on dépensa six cents livres pour l'arrangement des décors ; le trône d'Athalie, en bois doré, couvert de velours d'Utrecht cramoisi, fut payé quatrer vingts livres * ; on fit venir une couturière de Paris, madame Touillemont, à qui Ton donna une gratification de cent cinquante livres, outre le prix de ses travaux ; on fit également venir de Paris deux coiffeurs, qui reçurent cent vingtsix livres pour quatre journées passées è Saint- Cyr ; M. Clérambault, le maître à chanter, fiit logé dans les dépendances du couvent pendant vingt et un jours qu'il employa à instruire les
' Nou« h retrouvçroos naentii^uité en il%i dans l» pToohBverbal de la vente publique du mobilier de Saint-Cyr : il sera adjugé, pour dix francs, au citoyan Lenoble.
REPRISB D'BSTHBR BT D'aTHàLIB BN 1756 175
DemoiseUds : il eut pour cela douze cents livres de gratification. Les vingt-deuit nuits que son domestique passa à l'auberge furent payées quatre livres huit sous, ce qui donne un curieux échantillon des prix o(Hirants de Tépoque. On envoya également à l'auberge les gens de Madame Tabbesse de Chelles ; d'où nous concluons que l'Ah^ besse elle-même était venue à Saint-Gyr, et qu'elle assista aux tragédies * . Quelque temps après, en remerciement de ITiospitalité qu'elle avait reçue à Saint-Cyr, Madame de Clermont- Gessant envoyait son portrait aux dames de SaintwLouls. Voici en effet ce que nous trouvons parmi les « dépenses manuelles » du mois de mai :
Tkfané «aj hommes qiû ^u« OQt «pporté le pr(rap$ d« madame de Chelles • g 40 livres,
ÉcoutOM maintenant le duc de Luynes :
fc La Beine, ditril, alla samedi 22 de ce mois (mars) à Saint-Cyr ; elle avoit dit assez positivement qu'elle n'iroit point : il ne devoit y avoir que Monseigneur le Dauphin, Madame la Dauphine et Umdames. Toute la maison de Saint^Hyr dési-
' Les violons de Chelles accompagnèMBt lef cboeurs A'Athalie^ comme ceux d'Sstker,
roit extrêmement être honorée de la présence de la Reine et avoit demandé cette grâce avec instance dans le temps qu'on y joua Esther.
La Reine n'arriva qu'à quatre heures ; elle alla sur le champ entendre le salut où M. l'évoque de Chartres officia. Elle monta ensuite dans son petit fauteuil * à la salle du théâtre ; elle étoit arrangée comme pour la tragédie à' Esther dont j'ai parlé. La représentation &'Athalie dura environ deux heures un quart. La pièce est si belle qu'on la voit toujours avec plaisir. On peut dire qu'elle fut très-bien exécutée.... Toutes les pensionnaires savoient leur rôle si parfaitement qu'elles n'eurent nul besoin d'être soufflées... Celle qui fit le grand-prêtre ' paroît avoir du talent. Celle qui jouoit le petit Joas ' joua fort bien aussi. La Reine ne rentra que sur les huit heures. Ce voyage empêcha qu'il n'y eut de concert. J'oubliois de marquer que les chœurs de Saint-Cyr furent assez bien exécutés par les voix, mais l'accompagnement étoit trop fort ; les instruments n'étoient point d'accord, et peu de régularité dans l'accompagnement. »
Ce dernier reproche s'adresse aux musiciens
1 Sorte de chaise à porteurs.
* Mademoiselle de Crécy.
3 Mademoiselle de Cambis.
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de Chelles qm n'avaient probablement pas pu assister à toutes les répétitions de la pièce. En somme, les actrices de Saint -Cyr restaient dignes de leur réputation.
Le Mercure de France , après avoir rendu compte des représentations de la Comédie-Française, de la Comédie-Italienne et de TOpéra- Comique, parle de cette représentation d'Athalie dans un article intitulé : Spectaxiles de Saint-Cyr. D ajoute peu de choses au récit du duc de Luynes. Le compositeur, après la pièce, a été présenté à la Reine « qui a paru aussi satisfaite de sa musique que de la manière intéressante et noble dont ces demoiselles ont rendu le chef-d'œuvre de Racine. »